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Cinquante nuances de bleu



Le Diadème (Te Hena o Mai’ao) John La Farge, 1891
Le Diadème (Te Hena o Mai’ao) John La Farge, 1891
Je viens d’un pays où les nuages prennent rarement des vacances et quand, quelques fois l’an, ils se cachent tous dans on ne sait quelle contrée – proche certainement – les habitants s’habillent plus légèrement que d’habitude et, joyeux, lèvent la tête exprimant des : "T’as vu ? Le ciel est bleu !" Ils s’extasient sur une couleur qu’ils estiment vive, alors que sur l’échelle des teintes, elle n’est qualifiée que de "bleu ciel", c’est-à-dire en fait, un bleu pâlichon. Pourtant, pendant les longs mois d’hiver, n’en ont-ils pas rêvé de ce bleu, que voilà qu'ils se font poètes et répètent ces vers de Verlaine, fiers de faire semblant d’être lettrés :

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !


C’est comme si le poète avait écrit pour eux. Ils n’en connaissent pas la suite, mais ces deux vers leur parlent tant. Dire qu’ils se contentent du bleu qu’ils ont par-dessus leurs toits de tuiles serait exagéré. Eux aussi ont des rêves… Des rêves que "les Bleus" remportent la coupe du monde de football et que le "bleu roi", celui du drapeau républicain – Ô paradoxe ! – flotte pour la victoire d’équipes constituées dans "la diversité", comme on dit pudiquement pour éviter de prononcer je ne sais quelle parole qui entraînerait un flot de commentaires sur Facebook ! Le bleu roi du drapeau farāni dessiné sur les joues des fans de foot est ce qu’on appelle un "bleu soutenu". Soutenus, les Bleus le sont aussi à Tahiti… à condition qu’ils soient gagnants. Quitte à être des colonisés, autant appartenir à une nation gagnante !

Quant aux rêves des gens du pays d’où je viens, à peine osent-ils fantasmer – au cours de nuits noires, ce qui est toujours mieux que les fameuses "nuits bleues" – de teintes plus prononcées dont on ne sait pas finalement à quoi elles correspondent. Parfois, des rêves d’îles lointaines se colorient du "bleu outremer". Je ne connais pas un seul Farāni –n’ayant jamais quitté l’Hexagone – capable de définir cette nuance. Il paraît que ce bleu tirerait sur le violet. Je ne crois pas, alors, en avoir vu ailleurs qu’à Bora Bora.

Il est vrai qu’à peine arrivé en pays mā'ohi, forcément bleu, les visiteurs sont frappés par les couleurs, quelles qu’elles soient. Les bleus dominent cependant avec l’omniprésence du ciel et de la mer, parfois d’ailleurs ciel et mer se confondent. Il y a tant de bleus qui se révèlent aux visiteurs. Le bleu du ciel de décembre est si différent du ciel de juillet. Le bleu de la mer varie d’un instant à l’autre sous l’effet du soleil ou de la houle. Une constance toutefois pour des pupilles qui se sont formées dans des pays où les seuls éclats viennent de la foudre, le bleu, ici, "fait mal aux yeux" comme l’a si bien souligné naguère Alex du Prel.
La littérature exotique, celle qui est bien souvent écrite par des plumitifs n’ayant pas dépassé la ceinture parisienne, évoque souvent des eaux turquoise. Cet adjectif, paraît-il, fait rêver, surtout parce que personne ne sait ce que cela recouvre ! Le dictionnaire nous apprend que cette teinte de bleu a une palette qui va du bleu ciel au bleu-vert. Admettons. Pourtant, s’il s’agit du bleu ciel, comme le ciel de la Flandre, je ne vois pas ce qu’il a d’exotique… Le "bleu-vert" me parle un peu plus, un bleu qui marierait le bleu national et l’écologie. Voilà que je verse dans le politique. Un bleu-vert, finalement, ça pourrait avoir un succès électoral certain. Si je n’étais pas citoyen du monde, je songerais bien à me constituer un "mouvement" (puisque c’est la formule obligée depuis de Gaulle et Emmanuel Macron).

Le bleu outremer, ça me fait plutôt penser qu’il y a beaucoup de bleus, outre-mer, vous savez de ces gens qui arrivent et savent tout avant d’avoir posé un pied sur le tarmac de Faa’a. Je n’irai pas jusqu’à dire – comme des nigauds le balancent souvent – que ces bleus savent tout puisqu’ils sont passés par l’ENA ou Normale Sup, mais enfin, ces bleus-là doublés de bleus locaux au sens où je l’entends (des gens trop fa’a’oru pour avouer qu’ils ont été mal formés… sans doute par l’Université ! Les excuses quand même !) ça donne un mélange étonnant et quelquefois détonnant. En tout cas, les hauts fonctionnaires qui ont une larme à l’œil en entendant les enfants des atolls chanter la Marseillaise, n’y voient que du bleu. Ils n’ont même pas imaginé qu’un enfant des îles ne puisse pas comprendre le vers "qu’un sang impur abreuve nos sillons". Ils n’ont jamais vu un champ labouré. Un ancien ministre de l’Outre-mer a raconté que l’institutrice qui l’avait reçu avait fait chanter aux petits : "abreuve nos lagons".

Puisqu’on aborde la vie politique en Polynésie, les partis se sont dotés de couleurs, comme ceux de métropole, mais sans qu’il y ait correspondance entre les tendances. Les Républicains, en métropole, ont adopté la couleur bleu… comme les indépendantistes de Polynésie ! Bien sûr, si on met côte à côte ces bleus, ils se distinguent nettement. Cela ne vous rappelle rien ? Un petit effort de mémoire. On a presque oublié que le Shérif de Mahina avait fait adopter le bleu pour son parti, comme celui de l’eau à la Pointe Vénus, là où la déesse Hina, selon la légende, se serait lavée et serait devenue , c’est-à-dire propre. Ce bleu Ai’a Api se distinguait pourtant facilement du bleu du Tavini Huiraatira. Il se trouve qu’en 2004 se constitua l’UPLD regroupant indépendantistes et autres forces politiques, dont le déclinant Ai’a Api. L’UPLD battit les forces orange de Gaston Flosse, lequel engagea des recours et n’en attendit pas le résultat pour renverser le gouvernement Temaru. Ce fut la crise. Pour les autorités, il fallait trouver le moyen de calmer le jeu par de nouvelles élections. Le 8 novembre 2004, le Conseil d’État examina les recours et le commissaire du Gouvernement proposa l’annulation des élections aux îles du Vent au motif que :
"L’ensemble des bureaux de vote de la commune de Mahina ont été entièrement tendus de bleu, avec des motifs blancs, aux couleurs de l’un des deux camps, ce qui constitue une irrégularité grave. Cette atteinte à la neutralité du lieu de vote transformé en lieu de propagande était de nature à altérer la sincérité du scrutin…"

Compte tenu de l’écart réduit entre les deux principales formations, les voix obtenues par l’UPLD à Mahina pouvaient avoir faussé les résultats globaux. G. Flosse en conclut que c’était la preuve qu’Oscar Temaru avait bien triché. Le motif retenu étonna en Polynésie. La couleur bleue était utilisée régulièrement à Mahina (même lorsque le Shérif était momentanément l’allié du parti orange) et le bleu de la commune n’était pas de la même teinte que celui de l’UPLD.

Encore des nuances méconnues !

Il y a, dit-on, un "bleu ardoise" qui tire sur le gris. Il n’y a pas beaucoup de toitures en ardoises en Polynésie et c’est un peu comme les sillons, il y a des mots qui n’évoquent rien. Encore que j’aie vu dans les bars, des gens un peu gris avoir du mal à régler leur ardoise…

Il y a un "bleu électrique" censé éblouir. Le bleu du Tavini tirera-t-il sur cette nuance ? Pour l’heure, un autre bleu éblouit les "Orange" : le "bleu Marine", très foncé, curieusement foncé pour un parti qui défend la "race" blanche. C’est un bleu venu d’ailleurs qui risque de laisser des bleus dans un parti orange où quelques personnalités ont bien compris qu’on allait couler le parti dans le bleu profond. "Ma candidate est bleue comme une orange", dit le contempteur de L.G., une journaliste qui a osé laisser entendre que l’orange se dissiperait dans le bleu Marine.
Un bleu que ceux qui croient au Ciel ne devraient pas louer.

Oui, je me suis dit que, finalement, il y avait certainement 50 nuances de bleu. Certains veulent amener ici une nouvelle nuance et certains n’y voient que du bleu. De quoi en avoir une peur bleue ! Allez, amis polynésiens, je vous invite à déguster un bleu d’Auvergne avec quelque cru sorti de derrière les fagots. Très vite, vous oublierez vos propres bleus à l’âme.

Samedi 8 Avril 2017 - écrit par Jean-Marc Regnault


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Un Neymar pour notre PSG !

Cela ne vous a certainement pas échappé, l’actualité de ces quelques derniers jours s’est cristallisée sur le sport. Et plus précisément sur l’arrivée du joueur de football brésilien Neymar au PSG (lire Paris Saint-Germain). Le club de la capitale entre dans une nouvelle dimension à grand renfort de millions de pétrodollars, 222 exactement, qui ont été versés au FC Barcelone, le club quitté, en guise d’indemnités. Un petit tour par ma calculette et j’arrive à la pharaonique somme de 26,491 milliards de Fcfp ! Soit approximativement le quart du budget annuel de notre PSG (lire Protection sociale généralisée) ou la globalité du Régime de solidarité de la Polynésie française (RSPF).
Des chiffres qui donnent le vertige, qui écœurent les uns ou qui réjouissent le Trésor. Dans un premier temps, le club parisien va devoir s’acquitter d’environ 100 millions d’euros (12 milliards de Fcfp) pour régler les charges sociales. Dans un second temps, en raison du salaire net de Neymar estimé à environ 35 millions d'euros par an, soit 62 millions d'euros brut par an (7,4 milliards de Fcfp), le PSG va verser 37,5 millions d'euros à l’État par an (4,5 milliards de Fcfp), dus à l'impôt sur le revenu du joueur et aux cotisations sociales payées par son employeur, sans compter les hausses de recettes de la TVA (vente de maillots à hauteur de 20% et places de stades taxées 5,5%). "Le ministre des Comptes publics se réjouit des impôts qu'il va pouvoir payer en France", reconnaissait volontiers Gérald Darmanin jeudi dernier sur une radio nationale.
Ne rêvons pas, il n’y a aucune chance qu’un tel joueur vienne fouler les pelouses cabossées du Pays.
Pour sauver notre PSG, il va donc falloir surtout compter sur nos deux bailleurs de fonds, le gouvernement et l’État.
Le premier, comme ses devanciers, n’est pas irréprochable dans la gestion de cette PSG. Profitant de la meilleure santé financière et budgétaire du Pays, il a inscrit, début août, via le Fonds de l’emploi et la lutte contre la pauvreté (Felp), une imputation supplémentaire de 1,6 milliard de Fcfp en faveur du RSPF, destinée à couvrir une partie du déficit de 2,1 milliards de Fcfp à fin 2016. Le second, l’État, tient ses engagements pris en 2015 et a procédé au versement de la première tranche de 2017 (716 millions de Fcfp) au bénéfice du RSPF. Il contribuera également à la prise en charge du cancer (227 millions de Fcfp). Après le versement de la dernière tranche de 716 millions de Fcfp pour la fin de l’année, soumis aux avancées de la réforme, l’État sera arrivé au terme de son engagement. Le Pays devra-t-il continuer de remplir ce tonneau des Danaïdes tant qu'aucune réforme ne sera engagée ? Un Neymar et vite !
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier