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"Demain, c'est par le câble que Taputapuātea rayonne aussi"



crédit photo : DR
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L’ensemble de marae du site de 'Ōpoa Ra'iatea, dit Taputapuātea, vient d'être inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, déclenchant des réactions locales les plus diverses. Cela va de la moue dédaigneuse à la quête d'informations, aux postures de majesté outragée, critique systématique, dénonciation en vrac de vagues pertes, gains et coûts financiers... Comportements classiques, en somme, de l'ignorance qui se veut experte sans passer par les étapes de l'humble étude laborieuse.
Cette inscription est le fruit d'une démarche entreprise il y a des années par une équipe soutenue par l'État et des gouvernements locaux successifs… Félicitons-les. Même si je ne partage pas toutes les compréhensions des responsables, à travers elles et eux, nous avons tous réussi…

Commençons à enfin déciller1 nos paupières et exerçons-nous à débattre sans monter sur nos grands chevaux devant une pensée autre.
Le premier bénéfice me semble être l'amorce d'une saine curiosité sur l'humanité préchrétienne insulaire. Le dispositif ethnopsychiatrique m'a confortée dans l'idée que, telle une malédiction transgénérationnelle, la diabolisation des ancêtres polynésiens était encore puissamment agissante.
C'était par exemple, une émission télé avec un constructeur de pirogues dont le physique affiche une "indigénité" que son patronyme vient nuancer...
à l'inverse de ma personne aux noms et look popa'ā que mon discours et ma généalogie viennent nuancer. J'exprimai mon admiration pour les insulaires qui, avec la pierre et le bois pour seuls matériaux, ont construit des embarcations sur lesquelles ils ont sillonné le Pacifique. Je précisai : "Ils ont fait preuve d'une intelligence, māramarama, remarquable." Il s'écria : "Tu mens ! Nos ancêtres étaient de stupides païens arriérés, 'ētene pōiri ta'ota'o. C'est l'Évangile qui les a rendus intelligents !"
Entendre cela encore aujourd'hui n'est pas rare. L'expression "'ētene pōiri ta'ota'o" est une insulte raciste. Elle dénie l'humanité pleine et entière aux premiers habitants. Tatouée dans les âmes, elle est reprise en boucle sous forme de prières privées et publiques, spectacles et discours… Il n'est pas exclu qu'elle ait participé à l'absence d'estime de soi d'une partie de la population. Aussi, l'inscription au patrimoine de
l'humanité d'un édifice pré-chrétien peut ébranler cette pernicieuse certitude religieusement inoculée.

Tentons de comprendre Taputapuātea2 en cheminant à travers les mots et l'Histoire.
Un marae est un espace déboisé, débroussaillé, essarté, nettoyé en vue d'y tenir réunion.
Un marae est un lieu de prière. Chaque famille détenait un petit marae où invoquer ses ancêtres. Chaque profession avait le sien, composé parfois de quelques pierres.
Quand la population était peu nombreuse, le marae était un espace plan empierré réunissant les sages du village qui décidaient de l'organisation de la collectivité. À la mort d'un sage, une pierre était dressée là où il s'asseyait. Cette époque égalitaire, où seuls les mérites et les compétences justifiaient la détention à durée variable d'un titre de chef, ari'i, était appelée tau manahune.
Quand la population s'accrut, les chefs désireux de garder leur suprématie hiérarchisèrent la société en réorganisant à leur avantage, le panthéon divin, les généalogies et les mythes fondateurs. Les grands ari'i se dirent engendrés, fānau, par les puissantes divinités, reléguant les manahune à des êtres fabriqués, hāmani. Les unions entre ari'i et manahune donnaient les classes intermédiaires dont l'importance
sociale attestait d'une filiation plus ou moins proche de la divinité. Les ari'i s'organisèrent en caste de hui ari'i, solidaires dans la défense de leurs préséances tout en étant rivaux.
Les grands marae étaient érigés à la lisière des espaces humanisés et ceux restés sauvages : côté montagne, pae uta et côté mer, pae tai. (À l'inverse des églises au milieu de village) Ici, les divinités, fantasques mais dispensatrices du mana de fertilité qu'en présence du ari'i nui, n'étaient invitées, pi'i, à venir dans le monde des vivants, te Ao, qu'en des moments précis. Puis elles étaient renvoyées, fa'aho'i, dans leur monde : la Nuit, te Pō.
Taputapuātea peut être traduit par "Sacrifices venus de loin" ou "Sacré à travers l'espace" ; sa sacralité prééminente étant reconnue au loin.

Il importe aussi de se souvenir qu'ici comme ailleurs, l'Histoire a toujours été racontée par le vainqueur, modifiant à sa guise les faits, falsifiant les généalogies et les mythes pour justifier son pouvoir. Aussi, est-il indispensable de comparer les récits, d'en connaître les auteurs et leurs intentions pour espérer approcher une possible vérité. Mon propos n'échappe pas à la règle de vigilance.
"Les marae, structures muettes, associées aux dieux, aux bâtisseurs et restaurateurs humains, ont évolué au cours du temps." (Eddowes, Papatumu p. 88)
Aux commencements, le prestigieux complexe de marae Taputapuātea à 'Ōpoa aurait été un centre politico-religieux manahune dédié à Tāne et/ou Tumu nui, Ro'ometua, Ruatupua… Quand vint le tau hui ari'i, il fut dédié à Ta'aroa et devint le centre de l'alliance inter-archipélagique Hau Fa'a tau aroha. Puis 'Oro relégua Ta'aroa dans une position subalterne durant quelques siècles jusqu'à l'arrivée du christianisme. En 1779, il était encore en activité quand les premiers témoins européens purent constater qu'un "cochon rôti" avait été offert en sacrifice au atua. Ce qui signifie que si certains ont affirmé qu'il y eut des sacrifices humains ; ce que Parkinson et ses amis ont vu n'était qu'un porc rôti… et que peut-être 'Oro n'était pas si sanguinaire que cela. D'autant qu'il était aussi appelé : 'Oro i te te'a moe = 'Oro à la flèche endormie… sans doute savait-il faire taire les armes. Selon certains récits, quand des 'arioi, adeptes de 'Oro, pénétraient sur un champ de bataille, les combats devaient s'arrêter. Comme quoi la réalité humaine est toujours plus complexe que les affirmations péremptoires le laissent entendre.
Il a existé plusieurs sites appelés Taputapuātea : à Tahiti, Raroto'a (îles Cook) et ailleurs. Celui de 'Ōpoa est un des rares à n'avoir pas totalement disparu sous le fanatisme et le vandalisme des nouveaux convertis.
Migrant des Tuamotu, adopté par un ari'i de Pare venant de perdre son fils emporté par une maladie introduite, Pōmare ne pouvait se revendiquer du lignage d'un marae prestigieux pour asseoir son autorité. L'alliance Pōmare-missionnaires servait les ambitions des deux, pour qui il était essentiel d'effacer la mémoire collective pour en greffer une autre. Le deuil général favorisait ce projet qui passait par la destruction des marae et le bouleversement de l'organisation spatiale des habitats. C. Lévi-Strauss l'a observé chez les Bororo au Brésil. Les sociétés sans écriture organisent l'espace en véritables aide-mémoires, repères identitaires et facteurs d'équilibre. L'ambition missionnaires étant de créer des "hommes nouveaux", ils ont réorganisé l'espace et se sont aussi attaqués à la langue.

Pour l'heure, outre une nécessaire réflexion à plusieurs entrées sur notre Histoire et sur la manière dont se sont élaborés des discours sur des identités dites "mā'ohi" depuis moins d'un demi-siècle ; qu'apporte d'autre l'inscription au patrimoine de l'Unesco ?
La consultation des sites Internet est plutôt réjouissante. Il y est question de "Convention du Patrimoine mondial". Pour un lieu où se réunissaient des cousins venant des Cook, Rapa Nui, Aotearoa, Hawaii, Tahiti, etc., l'adjectif "mondial" semble adapté. Tout comme "international". Le Pacifique ayant accueilli des représentants de ce qu'aujourd'hui, on appelle États et Nations, cela nécessite en effet la signature de convention cadre avec des conventions d'applications diverses. Car de même qu'un danseur ou une danseuse peut illuminer la scène de To'ata dans un splendide solo ; quand près de 200 artistes chantent et/ou dansent en même temps, ça donne parfois l'impression que leurs défunts sont venus faire la fête avec eux. Et ça devient magique.
Ainsi "les États parties à la convention, peuvent unir leurs efforts pour chérir et protéger le patrimoine naturel et culturel du monde…" "Chérir" est une déclaration inattendue et rassurante à une époque où les missiles jettent sur les routes de l'exil et du désespoir tant de nos semblables.
Il est question de "prestige". Quelle bonne nouvelle pour les insultés d'hier à réhabiliter absolument.
En outre, cela peut "donner accès au fonds du patrimoine mondial."
Il est donc venu le temps de remuer nos méninges pour imaginer de beaux spectacles où, à côté du style pompeux un peu figé dans lequel semblent piégés les plus de 50 ans, des jeunes plus malicieux libéreront d'autres facettes de l'identité insulaire.
L'intéressant est que le classement ne concerne pas uniquement l'espace pavé, mais aussi "… deux vallées boisées, une portion de lagon et de récif corallien et une bande de pleine mer."
Les vallées pourraient donner lieu à des programmes de reboisement en essences de ce qui autrefois faisait vivre le marae et ses alentours. Etc., etc.
Et c'est ainsi qu'un espace distingué et marqué du sceau de nos prédécesseurs il y a environ un millénaire (un vieux machin quoi !) peut servir de tremplin à l'imaginaire créatif du temps présent. Comment ne pas s'en réjouir ? Le lien intergénérationnel dynamique entre la fibre de pūrau et "le câble" est donc possible et peut ouvrir des sortes de failles dans l'espace-temps sur plus de 1000 ans. Et cela, même dans nos îles, où l'éphémère et l'oubli semblent régner en maîtres.
C'est passionnant.

Vendredi 28 Juillet 2017 - écrit par Simone Grand


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À quand le prochain coup bas ?
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier