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Le Testament français



Puisse le nouveau Président conduire  le pays en navigant entre le besoin de protection  de chacun et l’aspiration au grand large. Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique/Tableau d'André Marere
Puisse le nouveau Président conduire le pays en navigant entre le besoin de protection de chacun et l’aspiration au grand large. Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique/Tableau d'André Marere
En 1995, un même ouvrage obtint trois prix littéraires, dont les prestigieux Médicis et Goncourt. Il s’agissait du livre Le Testament français. Se plonger à nouveau, vingt-deux ans après, dans des pages écrites avec un style si pur et si attachant, est un vrai délice, un enchantement. Parfois, quand on consulte un ouvrage, en fournissant un effort plus ou moins grand, on finit par comprendre tous les mots utilisés. Le problème c’est qu’on a du mal à saisir ce qu’ils font ensemble dans une phrase. Quand, par un nouvel effort, chaque phrase apparaît à peu près cohérente, les forces manquent pour aller jusqu’à tenter de percevoir ce que les phrases font l’une derrière l’autre… Rien de tout cela dans Le Testament français. Les mots appellent naturellement les mots. À la fin d’une phrase, on est impatient de lire la suivante. Chacune d’elle est comme ciselée par un sculpteur qui ferait apparaître des éléments que seul un artiste peut mettre en évidence. L’objet le plus banal évoqué par l’auteur se mue en merveille littéraire. Toute anecdote vaut philosophie (surtout pas de pacotille).

Le Testament français est un hymne à la France et à Paris en particulier. Qui donc a pu, avec un tel talent, écrire ces trois cents pages lumineuses ? C’est un Russe, Andréi Makine, né en Sibérie en 1957 et ayant vécu dans l’ex-URSS jusqu’à l’âge de 30 ans. Il se réfugia alors à Paris et finit par obtenir l’asile politique, à quelques mois de la chute du Mur de Berlin. Il voulut obtenir la naturalisation française. Quelle déception, quand il reçut un document à en-tête de la préfecture de police portant la mention : "IRRECEVABILITÉ". Sa situation "ne répondait pas…" à des critères légalement définis. En effet, explique Makine, il "ne réunissait pas…", mais l’auteur ne termine pas les phrases, pour mieux laisser supposer ce que l’administration peut avoir d’impersonnel. C’est l’obtention du Goncourt (1995) qui semble avoir débloqué sa naturalisation en 1996.

Cerise sur le gâteau, Makine écrivait en français directement. Anecdote cocasse, ses premiers contacts avec des éditeurs furent négatifs jusqu’au jour où il fit croire que son manuscrit était une traduction du russe. Il fut accepté, publié "et salué pour la qualité de la traduction".

Le Testament français est donc une auto-fiction dans laquelle Makine raconte son adolescence dans l’ex-URSS et notamment ses étés passés près d’une grand-mère française venue avec sa mère entre les deux guerres s’établir dans ce pays qui se fermait au reste du monde. Cette grand-mère mythique (en réalité ce fut une dame âgée parfaitement bilingue) l’initia à la langue et à la culture françaises. Dès lors, la France revient sans cesse dans le roman avec le regard déformé d’un jeune russe formé à cette langue et à cette culture au travers d’une femme qui fantasme elle-même l’histoire de France. Le contraste est grand entre ce qui se passe en URSS dans les années 1960 et 1970 (mais l’auteur n’avait pas encore conscience de la fermeture d’esprit du régime) et le rêve d’une France à l’histoire si riche qu’un président de la République (Félix Faure) pouvait même mourir à l’Élysée dans les bras de sa maîtresse !
Quand on relit en 2017 ce roman, on est frappé par son actualité (politique, devrais-je préciser). Il y a en effet des pages savoureuses sur la façon dont les Russes – après l’effondrement du communisme – voyaient la France. Cet homme d’affaires véreux que rencontra l’auteur à Paris lui expliqua que l’Occident était décadent, que l’Europe blanche se mourait, mais il s’emmêlait dans ses réflexions en espérant que "le sang des barbares" apporterait la régénération par un "métissage universel". Makine écrit que son interlocuteur était tantôt du côté de l’Occident moribond, car "sa peau était blanche et sa culture européenne", tantôt du côté "des nouveaux Huns". Son interlocuteur finit par lâcher : "Vous pourrez dire ce que vous voulez, mais quand même, il y a trop de métèques" [en France]. Makine conclut qu’il oubliait "i[qu’une minute avant c’était à eux [les Métèques] qu’il confiait le sauvetage du vieux continent]i".

Ce passage vaut mieux que cent discours sur les notions de repli des civilisations sur elles-mêmes ou sur leur nécessaire ouverture pour qu’elles survivent.
L’exemple de Makine est quand même extraordinaire. Un Russe écrit en français et obtient coup sur coup des prix littéraires prestigieux. Lui, à qui fut refusé la nationalité française, fut élu douze ans plus tard à l’Académie française. Imaginons seulement que l’asile politique lui ait été refusé et qu’un charter le ramenât dans son pays d’origine…
Un passage du livre a retenu particulièrement mon attention. Le jeune garçon fit une découverte : "Ma plus grande initiation fut de comprendre comment on pouvait être français. Les innombrables facettes de cette fuyante identité s’étaient composées en un tout vivant… La France n’était plus pour moi un simple cabinet de curiosités, mais un être sensible et dense dont une parcelle avait été un jour greffée en moi."
Certaines élites politiques – si peu cultivées – devraient lire et comprendre de telles phrases et réaliser ce que la France représente pour le monde.
Les "innombrables facettes" font penser irrésistiblement à trois références célèbres.
Avant la Révolution française, Mirabeau parlait de la France comme d’un "agrégat inconstitué de peuples désunis". Bien plus tard, le général de Gaulle lança cette boutade qui ne faisait que répéter Mirabeau : "On ne peut pas gouverner un peuple qui a 258 variétés (1) de fromages" (1962). Dans une dernière interview donnée au Monde (29 août 1995), après qu’il eût quitté la présidence, François Mitterrand confia que le XXIe siècle serait marqué par une volonté contradictoire des États et des individus qui chercheraient tout à la fois à s’intégrer dans de grands ensembles (l’Europe bien sûr, mais aussi l’Organisation de l’Unité africaine et d’autres…) et en même temps (expression chère au Président élu en 2017) "un autre mouvement pousserait chaque minorité à s’affirmer en tant que telle et à prétendre à la souveraineté , à l’indépendance, à la séparation".
F. Mitterrand proposait alors que le XXIe siècle permette d’aller "vers de grands ensembles, tout en prévoyant des dispositifs de protection pour les minorités pour qu’elles se sentent à l’aise et s’affirment en tant que telles".

La réalité française s’inscrit bien dans ces paradoxes. Les oublier et prôner une vision politique de la France uniquement enracinée dans ses traditions et dans un roman national mythique, ce serait une faute lourde. Puisse le nouveau Président prendre en compte les besoins contradictoires des individus et conduire le pays en navigant entre le besoin de protection de chacun et l’aspiration au grand large. La France en a besoin. Le Fenua en a besoin. Ceux qui ont pris le risque d’entraîner les Polynésiens dans une idéologie qui ne correspond pas aux traditions du Fenua, seront sévèrement jugés
par l’Histoire.

1 - Les sources divergent sur le nombre exact de fromages.

La falsification de l’Histoire

Peut-on imaginer le général de Gaulle lepéniste ?
Que ce soit la candidate du Front national ou que ce soient ses représentants du Fenua, ils ont osé invoquer le patriotisme de Gaulle. Peut-on à ce point falsifier l’Histoire ?
Oui, le Général était patriote et à Londres en 1940. Il s’élevait contre les "nationalistes" de Pétain, vous savez, ceux qui avant 1940 se proclamaient patriotes, mais avaient pour slogan "plutôt Hitler que le Front populaire". Ces "patriotes"-là ont vendu la patrie et après guerre, ils ont constitué les gros bataillons hostiles au gaullisme. Eux ou leurs descendants du
mouvement "Ordre Nouveau" fonderont le Front national. Quand de Gaulle estima qu’il fallait arrêter la guerre d’Algérie, mortifère pour la France, il eut contre lui les membres de l’OAS… qu’on retrouva aussi au Front national, nostalgiques d’un empire colonial dépassé par les évolutions de l’histoire.
On peut prétendre qu’on a changé. L’Histoire est là pour nous rappeler d’où on vient.
N’est pas patriote qui veut. Bien sûr, on l’a compris, pour le Front national, ne sont patriotes que ceux qui pensent comme le parti susnommé. À cette aune, la liberté et la démocratie sont menacées.

Vendredi 19 Mai 2017 - écrit par Jean-Marc Regnault


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À quand le renouveau ?

Après avoir tenu le haut de l’information pendant des semaines, voire des mois, l’élection présidentielle, et auparavant les primaires, a enfin accouché du nom du nouveau président de la Ve République : Emmanuel Macron.
Inconnu du grand public jusqu’à sa nomination au poste de ministre de l’Économie, de l’Industrie et du numérique du gouvernement Valls en août 2014, le natif d’Amiens a bousculé tous les pronostics depuis la création de son parti politique En Marche en avril 2016.
Moins de trois ans après son entrée dans la vie politique, un an après la création de son parti, le voilà élu au sommet de l’État à seulement 39 ans ! La France et ses outre-mer a vécu un tsunami politique que personne n’avait vu venir quand, il y a encore quelques mois, elle se demandait encore quel vieux routier de la politique allait la gouverner pour les cinq prochaines années.
Voilà maintenant que les législatives approchent (3 et 17 juin au fenua) et déjà le parti du président annonce que 50% des candidats investis seront issus de la société "civile", le reste comme dans bien des partis le seront de la société "si vile".
Et en Polynésie, faut-il attendre un effet miroir ? La vague de renouveau, de jeunisme a-t-elle atteint les grands partis ? Il faut malheureusement croire que non ! Le renouvellement de notre classe politique est plutôt lent, seuls quelques jeunes déjà bien endoctrinés émergent de temps en temps. Certes, ces législatives, pour lesquelles seuls trois strapontins au Palais Bourbon sont disponibles, ne sont pas propices à un renouvellement, ni même les sénatoriales et les deux sièges qu’elles offrent.
Mais combien de nouvelles têtes verrons-nous à Tarahoi en 2018 après les élections territoriales ? Ici, on s’accroche au pouvoir, on reste persuadé que seule l’"expérience" est un atout. Mais de quelle expérience, de quels acquis parle-t-on ? Je ne crois pas avoir lu sur les CV de nos responsables beaucoup de diplômés des grandes écoles de la République. Il n’y a donc que l’expérience du terrain qui prime localement. Ce pays a besoin d’hommes et de femmes à l’image de l’ancien maire de Mahina, Patrice Jamet, pourtant raillé par ses opposants pour son manque d’expérience quand il s’était présenté pour la toute première fois ; ce qui n'a pas empêché la population de lui accorder sa confiance. Il semble cependant que ce soit une exception. L’électeur polynésien ne peut être comparé au métropolitain, les critères de choix ne sont pas les mêmes. Faut-il pour cela rappeler les réélections d’hommes politiques pourtant condamnés par la justice pour détournements de fonds ? Nous sommes bien loin du casier judiciaire vierge réclamé pour être un candidat de La République En Marche. On n’ose l’imaginer ici, le renouveau se ferait pourtant bien plus automatiquement.
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier