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"Le démon" de la République


Samedi 8 Avril 2017 - écrit par Boris Alexandre Spasov


"L’avenir est entre les mains de ceux qui auront su donner aux générations de demain des raisons de vivre et d’espérer", Teilhard de Chardin



Les essais nucléaires français ont toujours été suivis de près par Alex du Prel. crédit photo : Archives AdP/Tahiti Pacifique
Les essais nucléaires français ont toujours été suivis de près par Alex du Prel. crédit photo : Archives AdP/Tahiti Pacifique
"Quand un vieux meurt, c’est une bibliothèque qui brûle". À un mot près de la citation de Léopold Sedar Senghor, qu’il me pardonne.
Alex du Prel, puis Bruno Barrillot, ce sont deux grandes bibliothèques qui viennent de disparaître en Polynésie. Combattants honnêtes contre les mises en scène politiques, ils ont, entre autres, déclenché une prise de conscience et une quête de vérité ; ils nous laissent un chemin à suivre. Je leur rends ici hommage, ainsi qu'à toutes les personnalités et associations qui œuvrent en ce sens. C’est un devoir de mémoire que de rappeler cette période de notre histoire contemporaine.
Certains hommes politiques, avec leurs ego et narcissisme démesurés, se sont mis au centre de tout. En quelque sorte, ils se sont institués eux-mêmes "Dieu". Et voilà que resurgissent de l’ombre la cupidité et le mensonge.
Marine Le Pen n’est pas Front national, Hitler n’était sûrement pas nazi, pas plus que Jésus fils de Dieu… Allons bon ! Tout ce qu’on croyait savoir est donc faux ? On va essayer d'y voir un peu plus clair. Commençons par le début.
Le 13 février 1960, sous la présidence du général de Gaulle, le premier essai nucléaire français est réalisé sous le nom de code "Gerboise bleue" dans le Sahara, dans la localité de Reggan. Puis d’autres essais ont suivi : "Gerboise blanche", "Gerboise rouge", tant qu’on était dans les couleurs du drapeau national tout se passait bien. Cela a commencé à se compliquer à "Gerboise verte", où les conditions qui ont mené à l’essai ont fait "rire bien du monde". Suite au putsch des généraux à Alger, le général de Gaulle a ordonné la détonation de la bombe afin qu’elle ne puisse tomber dans les mains des généraux putschistes. La bombe nucléaire a donc naturellement été acheminée d’Alger à Reggan sur 600 km en 2 CV, oui – ce n’est pas une erreur de frappe ! Vous avez bien lu – en 2 CV.
Au début des expériences, les militaires français eux-mêmes n’ont pas ou peu été protégés. Pendant cette période glorieuse, le royaume britannique a utilisé des soldats australiens, néo-zélandais et même des soldats anglais comme cobayes.

En URSS, ce sont 800 000 habitants de la région de Totskoïe dans l’Oural et 45 000 soldats qui ont été sciemment exposés à un essai nucléaire.
En Chine, dans la région de Xinjiang, ce sont 200 000 habitants qui ont été exposés.
Aux États-Unis, le secrétaire d’État à l’énergie, Hazel O’Leary, révèle que des expériences ont été menées sur 700 cobayes humains contre 200 dollars chacun. Sans oublier les bombardements de Hiroshima et Nagasaki qui ont fait plus de 200 000 victimes immédiates.
La France aussi aurait utilisé des cobayes humains. Lors du montage de son film Algérie en flammes, dans les studios de la Deutsche Film-Aktiengesellschaft, René Vautier a pris connaissance que 150 Algériens ont été utilisés comme cobayes à proximité du point zéro. Ce n’est que quelques années plus tard que l’armée a reconnu avoir utilisé "des cadavres humains". Au vu d’une photo, ils ne paraissaient pas si morts que ce que l’on a bien voulu dire.

C’est donc après plusieurs essais d’explosions nucléaires menés au Sahara que le choix des futures expériences, pour raison politique, s'est tourné vers la Polynésie française à Moruroa. Les données des précédents essais, recueillies et analysées, démontrent déjà en partie les problèmes liés aux radiations. Les politiques étaient totalement informés des dangers et conséquences sur les futurs essais en Polynésie, tant sur la faune et la flore terrestres et marines, l’environnement au sens large du terme, que sur les êtres humains.
Tous les médias de l’époque, radio, télévision, presse, ont relayé l’information, toujours disponible au public, information confortée par le rapport n° 244 du Sénat 2011-2012, enregistré à la présidence du Sénat le 11 janvier 2012. Car il faut trouver une solution juridique pour les personnes contaminées.
À Mangareva, une des perles de la Polynésie, à 400 km de Moruroa, une délégation officielle accompagne le ministre français de l'Outre-mer, le général Pierre Billotte. Parmi cette délégation, on note la présence de Gaston Flosse, maire de Pirae et responsable du RPR en Polynésie. Il est 5h34 ce 2 juillet 1966. Toute la délégation est au complet pour assister au spectacle.
Pierre Billote est informé peu de temps après l’explosion que le nuage radioactif se dirige vers eux. Toute la délégation a fui dans les avions. Ils ont abandonné toute la population de Mangareva à son sort. Ces mêmes habitants qui, quelques heures plus tôt, les avaient accueillis avec des fleurs et des rires d'enfants. Les élus locaux ont sacrifié par cupidité la population qui leur faisait confiance ! Ainsi se pratiquait déjà le courage politique, au début des essais nucléaires en Polynésie.
Le rapport confidentiel du SMSR 2720, pages 10 à 14, rendu public, avait recommandé l’évacuation de la population et du personnel militaire de l’île de Mangareva en raison des risques d’accident sur les retombées radioactives. L’amiral Lorain avait alerté ses collègues sur les difficultés dans l’application d’un tel plan en cas d’urgence. Les prévisions météorologiques, tout comme certains comportements humains, étaient difficiles à prévoir, comme de nos jours d’ailleurs.

Dessin : Hotu Painu
Dessin : Hotu Painu
"Judas polynésien" 

Le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) a ainsi évolué de 1963 à 1974, période qui est consignée dans des documents classés confidentiels, rapports d’experts, scientifiques et médicaux. Ils ont été mis au jour avec la levée du secret-défense, avant de réintégrer ce statut, sans explication.
Heureusement, des personnes comme Bruno Barrillot, Alex du Prel et bien d’autres, ont consigné ces documents et les ont mis en ligne en toute légalité avant qu’ils ne soient de nouveau reclassés confidentiels. Ils sont, de fait, devenus des documents publics car le stockage de ces informations ne se fait pas naturellement en France.
Après 1974, la population polynésienne retrouve une concorde bien méritée, mais c’était sous-estimer le politique. Les ego sont de retour...
Moi je, moi je, moi je ! L’excroissance cancéreuse de soi, "l’ego", prison identitaire dont il faut chercher à tout prix à s’évader avant de sombrer dans un état d’encéphalopathie spongiforme, autrement dit pour les cas les moins graves, la bêtise humaine.
L’ego anthropocentrique mythomane semble plus convenir aux fanatiques, aux dictateurs et à la palanquée d’accros au pouvoir, un autre type de cancer pour l’humanité. Cela se résume à un état d’esprit, pour ceux qui en ont un (!), visant à entretenir une imposture physique ou intellectuelle accompagnée de mensonges, afin de maintenir un principe de "plaisir" dans l’horreur, valorisant ainsi leur pouvoir.

C’est dans cet état d’esprit et ce contexte que le 13 juin 1995, Jacques Chirac annonce la reprise des essais nucléaires en Polynésie française, violant ainsi le moratoire sur les essais nucléaires du Pacifique, signé par son prédécesseur François Mitterrand.
Dès la première explosion, les responsables politiques, militaires et médicaux avaient la connaissance des dangers des retombées radioactives. Ils savaient que toute la Polynésie française était d’une façon ou d’une autre souillée et même bien au-delà ! Cela a été rendu public grâce aux archives militaires et à la ténacité du journaliste Vincent Jauvert et de bien d’autres.
L’horreur a été rendue possible en Polynésie grâce à une excroissance du RPR. Il fallait une personnalité politique locale pour ouvrir la voie et assurer les arrières, un "Judas polynésien" facilement achetable, attiré par la luxure, à l'ego démesuré, mégalomane et mythomane. Le profil parfait pour semer le trouble au sein de la population alors confiante envers les élus de son pays. C’est ainsi que toute la population tahitienne a été trahie.

Sans qu’il y ai une corrélation entre le descriptif ci-dessus et ce qui va suivre : Gaston Flosse, ami de Jacques Chirac, a certainement été soutenu de façon indirecte par la logistique du "bureau d’études" qui était chargé de la coordination de tous les services de renseignements en Polynésie : à l’époque la DST, SDECE, Sécurité militaire et RG, bref les barbouzes de l’atome.
C’est dans ce contexte que Gaston Flosse contredit avec force tous ses détracteurs, les presses françaises et internationales. Le sujet des essais nucléaires et le rôle qu’il a "joué" sont devenus tabou en sa présence.
Rappelez-vous, il avait affirmé dans Le Monde que la reprise des essais ne représentait aucun danger pour la population ; quant aux protestations des îles voisines, australienne et néo-zélandaise, Flosse les expliquait par la haine de tout ce qui est français. Il s’agit pourtant d’une partie des alliés de la France lors du dernier conflit mondial.

Les tribulations pour l’ouverture des archives sur les essais nucléaires soulignent les dysfonctionnements politiques et militaires de cette période. Il est temps de tout ouvrir afin de faire le deuil et de pouvoir refermer ce dossier des essais nucléaires qui pèse d’une façon ou d’une autre, à tous. Nous constatons aussi que, dans cette démarche, certaines personnes toujours vivantes et impliquées dans ce scandale n’ont guère intérêt à ce que cela se fasse rapidement.
L’erreur consiste à cacher la vérité sur ce qui s’est passé et à maintenir le secret militaire. Dans un monde en perpétuel mouvement où le bouillonnement antisystème prend de l’ampleur, un officier m’a confié : "Quand il y a un doute, il n’y a plus de doute !" Il est grand temps d’assainir l’avenir pour les générations futures.

La mondialisation et les nouveaux acteurs médiatiques, politiques et financiers bousculent l’ancien ordre et mettent fin au système Flosse. La Justice s’émancipe progressivement du pouvoir politique, avec difficulté. Les conditions sont temporairement réunies pour demander des comptes à Gaston Flosse.
Dans Le Monde du 9 février 2010, réactualisé par Gérard Davet en 2012, un article évoquait de la "corruption à tous les étages". Flosse avait sa garde prétorienne, le GIP (Groupement d’intervention de la Polynésie), un État dans l’État, financé par les contribuables (rapport de la chambre territoriale des comptes). Ce GIP est calqué directement sur le SAC (Service d’action civique) qui a été dissout.
À presque 87 ans, Gaston Flosse devra s’accoutumer à un tout autre auditoire : son peuple et ses juges, faire le mea culpa de ses actions (examen de conscience). Pour Benoît Zagdoun (France Télévisions) : luxe, rhum et gros bras… c’est fini ! mais c’était sous-estimer l’esprit de lucre qui ne l’a pas quitté. Le revoilà à défendre le Front national, sa seule porte de sortie si Marine Le Pen est élue. Peut-être une opportunité de passer d’une démocratie répressive à une dictature douce ! On n’en attendait pas moins. Espérons que cette fois-ci il ne parviendra pas à entraîner une partie de ses électeurs.

Pour conclure sur cette triste actualité, "voleurs de meubles" et de "vaisselle" et les casseroles qui suivent… il ne manque plus que le cuisinier pour monter une émission Top chef bis.
Les îles de la Polynésie française ont été fragilisées dans ce Monde qui par anagramme à ses Démons.
Si seulement les politiques pouvaient prendre conscience de la grande déception qu’ils suscitent auprès de ceux qu’ils sont censés représenter. n


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L’heure des présislatives

Ne cherchez pas dans le dictionnaire, je me suis fendu d’un néologisme pour ce titre ; une contraction de présidentielle et législatives. Des élections distantes de plusieurs semaines et qui, a priori, n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est de donner une majorité à un président fraîchement élu.
En Polynésie française, plus que partout ailleurs sur le territoire de la République, ces deux scrutins sont fortement imbriqués, une spécificité locale comme nous avons le don de les cultiver. Demain, samedi 22 avril, nous serons parmi les premiers Français à déposer nos bulletins pour le premier tour de l’élection présidentielle. Dimanche matin, à l’heure du réveil, les Français de métropole, dans une journée avide de chiffres, apprendront sur qui les 204 000 Polynésiens appelés à voter auront porté leur préférence.
Viendra ensuite le temps de l’analyse. Les nombres de suffrages récoltés région par région, collectivité par collectivité s’additionneront pour délivrer les noms des deux finalistes pour le second tour du 7 mai (le 6 en Polynésie). La Polynésie française aura-t-elle voté majoritairement pour Macron, Fillon, Mélenchon, Le Pen ou pour l’un des sept autres candidats ? C’est ce qui retiendra l’attention des états-majors et de leurs représentants locaux. C’est ce qui positionnera notre territoire sur l’échiquier politique métropolitain. Mais quand certains seront focalisés sur ces résultats, d’autres en auront une seconde lecture. Derrière ces candidats à la présidentielle, des partis politiques locaux se sont positionnés et ne verront au travers des résultats qu’une projection pour les législatives du mois de juin (11 et 18). Seul ce premier tour de la présidentielle assure à chacun de se jauger par rapport aux autres partis puisque tous sont encore en lice. Deux des trois grands partis locaux ont décidé de soutenir un candidat, Marine Le Pen pour le Tahoeraa Huiraatira et François Fillon pour le Tapura Huiraatira. Et rien ne permet d’affirmer qu’on les retrouvera face à face au second tour. C’est donc demain que les projections pour les législatives commencent. La question de l’interprétation se pose aussi. Penser que tous les électeurs du Tahoeraa voteront Le Pen est un dangereux raccourci tout comme penser que tous ceux du Tapura voteront Fillon. En retour, tous ceux qui auront voté pour Le Pen ou Fillon ne voteront pas non plus systématiquement en juin pour les candidats du Tahoeraa ou du Tapura.
Pendant ce temps-là, le Tāvini Huiraatira, qui a misé sur l’abstentionnisme, comptera les non-votants, qui risquent d’être nombreux ; peut-être la moitié. Quelle part d’abstentionnisme relèvera des consignes du Tāvini ? Difficile à prédire pour le troisième grand acteur politique local.
Ça va cogiter fortement dans les états-majors dans les jours à venir.

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier