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Le jeu "perdant-perdant" du patriotisme économique



Le jeu "perdant-perdant" du patriotisme économique
Du Brexit à l’élection de Donald Trump, en passant par la montée des sentiments nationalistes et protectionnistes dans de nombreux pays européens, une envie de repli derrière les frontières se manifeste dans les grandes démocraties occidentales. La récession puis la stagnation de l’activité économique après la grande crise de 2008-2009 ont eu des conséquences douloureuses dans le monde entier, et tout particulièrement dans les pays qui souffraient déjà depuis longtemps d’une érosion progressive de leurs grandes industries, ou dans ceux qui, à l’instar de plusieurs pays européens, sont minés par un chômage endémique. Comme ces malheurs sont survenus en concomitance avec la progression d’une vague de mondialisation, il est tentant de voir un lien de cause à effet entre les importations croissantes en provenance de pays comme la Chine et les faiblesses persistantes de nos propres économies.

Dans un ouvrage remarquable intitulé Les conséquences morales de la croissance économique, le grand historien économiste Benjamin Friedman, professeur à l’Université de Harvard,
a montré que les longues périodes de croissance ont en général engendré des mouvements vers l’ouverture, la tolérance, la mobilité, l’équité et la démocratie, alors que toutes les phases de longues crises et stagnation ont débouché sur une montée du protectionnisme, des nationalismes, du racisme et de la xénophobie, voire des conflits militaires internationaux. En France, la stagnation a ainsi suscité le mouvement Boulangiste (1889), l’Action française (1921-26), l’agitation anti-immigration et la violence fasciste (1931-36), Vichy (1940) et le Front national (à partir de1988). Aux États-Unis, la grande crise de 1929 a suscité une montée très forte du protectionnisme avec la loi Hawley-Smoot qui a conduit à une hausse des tarifs douaniers d’un niveau moyen de 15% en 1929 à un niveau moyen de 60% en 1936, entraînant ainsi une politique de représailles des pays européens et une spirale de chute brutale du commerce international (baisse de 66% des échanges en cinq ans).
Pour tous ceux qui croient, à l’instar du nouveau président des États-Unis, que les relations économiques internationales se résument au partage d’un gâteau de taille fixe, il est naturel d’imaginer que les difficultés d’un pays trouvent largement leur origine dans le succès des autres. M. Trump ne cesse de dénoncer les accords commerciaux internationaux, en particulier l’ALENA, comme une cause des malheurs des Américains, quand dans le même temps Mexicains et Chinois se gobergent. L’inversion de la tendance à la mondialisation serait donc une façon de reprendre sa grosse part de gâteau. "America first", nous dit Trump, "patriotisme économique" entend-on en France, aux extrêmes de la vie politique, ou sous des formes voisines chez d’autres leaders nationalistes européens.
L’idée n’est évidemment pas nouvelle. Produire et consommer français était déjà un slogan de Georges Marchais, le leader du Parti communiste français dans les années 1970. Bien longtemps avant et dans un autre camp de la vie politique, le président Abraham Lincoln a eu cette phrase restée célèbre : "Si j’achète un manteau en Angleterre, j’obtiens le manteau et l’Angleterre l’argent. Si j’achète le manteau aux Etats-Unis, j’obtiens le manteau et notre pays garde l’argent". Il oubliait évidemment que si le manteau est fabriqué à New York, cela nécessite des ressources (travail, capital, matières premières) qui auraient pu être utilisées de manière plus efficace dans une autre industrie, avec à la fin, l’équivalent d’un manteau et demi.
Non, les relations économiques internationales ne constituent pas un jeu à somme nulle (partage de gâteau de taille fixe). Depuis Montesquieu et ses louanges au "doux commerce", "porteur de paix" (De l’esprit des Lois, IV, XX, 1 et 2) jusqu’à la théorie économique moderne du commerce international, on connait les avantages qu’il y a pour un pays à s’ouvrir largement sur le monde. Aujourd’hui, de nombreux pays ont réalisé avec succès cette ouverture, source de prospérité, bien que le monde soit encore loin d’être un grand village. Certains observateurs de la réalité économique préfèrent parler de "semi-mondialisation" tant les obstacles géographiques, les frontières, les langues nationales, les monnaies, les cultures ou les spécificités administratives freinent encore l’intégration globale. En réalité, le sort des usines du Michigan résulte plus de l’évolution technologique interne que des effets de la mondialisation. De même, le chômage massif et durable en France résulte plus des mauvaises politiques nationales que des importations de produits chinois.
Il est vrai que les échanges internationaux de biens et services et les investissements directs à l’étranger des firmes multinationales se sont accrus dans les dernières décennies, en large partie grâce aux efforts de l’Organisation mondiale du commerce (anciennement GATT). Il en est résulté un supplément énorme de croissance dans le monde, avec une sortie de la pauvreté de nombreux pays comme la Chine et l’Inde, mais aussi un accroissement de notre propre niveau de vie. Non seulement le pouvoir d’achat de nos concitoyens se trouve accru par les importations, mais en outre le développement des pays émergents contribue à dynamiser nos propres exportations. La Chine est le premier exportateur mondial, mais elle suit de près les États-Unis au palmarès des importations. L’enrichissement de millions de Chinois stimule notre secteur touristique. Mais la France et l’Europe ne sont pas condamnées à devenir une vitrine pour touristes asiatiques. L’Allemagne et, à un degré moindre, la France restent parmi les premiers exportateurs mondiaux. Les Chinois sont amateurs de nos bons vins, du champagne et du cognac et on pourrait citer des milliers d’exemples de ce genre. Un Néerlandais de mes amis a fait fortune en important en Chine des meubles fabriqués au Portugal pour équiper les appartements de la nouvelle classe moyenne dans les grandes villes chinoises. Et qui se douterait qu’une PME française a connu un grand succès en commercialisant en Chine du matériel hi-fi de très haut de gamme ?
Il est vrai que si les Chinois ne font pas disparaître nos emplois, ils contribuent à en modifier la structure.
À nous de nous adapter, de former une main d’œuvre qualifiée adaptable, de favoriser la mobilité sur le marché du travail et les réorientations qui peuvent s’imposer. Les vrais enjeux de la politique économique sont plutôt à ce niveau que dans un repli frileux sur la nation. En fait, un bon patriote doit avoir à cœur l’amélioration de la vie de ses concitoyens : en termes d’emploi, de revenus, de sécurité. Le repli protectionniste génère toujours l’inverse. Si les projets nationalistes devaient se traduire en acte, l’Europe se fragmenterait, une guerre commerciale risquerait d’exploser, des gains liés aux échanges et à la présence de firmes multinationales seraient perdus. On a vu l’issue catastrophique de telles tendances dans les années 1930.

Samedi 11 Mars 2017 - écrit par Maoake Orbeck


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Un Neymar pour notre PSG !

Cela ne vous a certainement pas échappé, l’actualité de ces quelques derniers jours s’est cristallisée sur le sport. Et plus précisément sur l’arrivée du joueur de football brésilien Neymar au PSG (lire Paris Saint-Germain). Le club de la capitale entre dans une nouvelle dimension à grand renfort de millions de pétrodollars, 222 exactement, qui ont été versés au FC Barcelone, le club quitté, en guise d’indemnités. Un petit tour par ma calculette et j’arrive à la pharaonique somme de 26,491 milliards de Fcfp ! Soit approximativement le quart du budget annuel de notre PSG (lire Protection sociale généralisée) ou la globalité du Régime de solidarité de la Polynésie française (RSPF).
Des chiffres qui donnent le vertige, qui écœurent les uns ou qui réjouissent le Trésor. Dans un premier temps, le club parisien va devoir s’acquitter d’environ 100 millions d’euros (12 milliards de Fcfp) pour régler les charges sociales. Dans un second temps, en raison du salaire net de Neymar estimé à environ 35 millions d'euros par an, soit 62 millions d'euros brut par an (7,4 milliards de Fcfp), le PSG va verser 37,5 millions d'euros à l’État par an (4,5 milliards de Fcfp), dus à l'impôt sur le revenu du joueur et aux cotisations sociales payées par son employeur, sans compter les hausses de recettes de la TVA (vente de maillots à hauteur de 20% et places de stades taxées 5,5%). "Le ministre des Comptes publics se réjouit des impôts qu'il va pouvoir payer en France", reconnaissait volontiers Gérald Darmanin jeudi dernier sur une radio nationale.
Ne rêvons pas, il n’y a aucune chance qu’un tel joueur vienne fouler les pelouses cabossées du Pays.
Pour sauver notre PSG, il va donc falloir surtout compter sur nos deux bailleurs de fonds, le gouvernement et l’État.
Le premier, comme ses devanciers, n’est pas irréprochable dans la gestion de cette PSG. Profitant de la meilleure santé financière et budgétaire du Pays, il a inscrit, début août, via le Fonds de l’emploi et la lutte contre la pauvreté (Felp), une imputation supplémentaire de 1,6 milliard de Fcfp en faveur du RSPF, destinée à couvrir une partie du déficit de 2,1 milliards de Fcfp à fin 2016. Le second, l’État, tient ses engagements pris en 2015 et a procédé au versement de la première tranche de 2017 (716 millions de Fcfp) au bénéfice du RSPF. Il contribuera également à la prise en charge du cancer (227 millions de Fcfp). Après le versement de la dernière tranche de 716 millions de Fcfp pour la fin de l’année, soumis aux avancées de la réforme, l’État sera arrivé au terme de son engagement. Le Pays devra-t-il continuer de remplir ce tonneau des Danaïdes tant qu'aucune réforme ne sera engagée ? Un Neymar et vite !
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier