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Les corporatismes contre la prospérité



Conséquence néfaste du corporatisme syndical : la plate-forme aéroportuaire de Faa'a est connue  comme l’une des plus chères au monde. crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Conséquence néfaste du corporatisme syndical : la plate-forme aéroportuaire de Faa'a est connue comme l’une des plus chères au monde. crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Le métier d’économiste n’est pas protégé et toute personne qui s’intéresse à l’actualité, qui connaît quelques données économiques et quelques définitions de base peut, sans vergogne, s’intituler "économiste". Il arrive qu’avec un peu de chance, beaucoup d’entregent et un bon réseau de copains, un de ces autoproclamés spécialistes parvienne à s’imposer comme l’économiste d’un parti, voire comme un pilier des débats publics dans la presse écrite ou sur certains plateaux de télévision. La réalité du métier de chercheur en économie est en général plus discrète et plus sérieuse, comme cela est bien décrit dans la deuxième partie (chapitres 3 à 5) de l’excellent ouvrage du Prix Nobel français, Jean Tirole, Économie du bien commun (PUF, 2016). Il en résulte le plus souvent des travaux complexes, difficiles à lire et à comprendre, discutés principalement par les pairs de leurs auteurs et publiés dans des revues scientifiques à diffusion limitée. Heureusement, ces connaissances finissent par se diffuser d’abord dans les Universités, puis auprès d’un public plus large et parfois jusqu’à atteindre les plus hauts décideurs, comme cela a l’air d’être le cas pour notre nouveau président de la République. Par bonheur aussi, certains des meilleurs chercheurs en économie écrivent des ouvrages fondamentaux accessibles au grand public. C’est le cas du livre de Tirole mentionné ci-dessus, mais l’actualité des sorties en librairie vient surtout de mettre le projecteur sur un ouvrage majeur de Edmund Phelps, Prix Nobel d’économie en 2006 pour ses travaux sur le marché du travail et la croissance.

Son nouveau livre, publié en 2013 aux États-Unis, vient de paraître en français (Odile Jacob) sous le titre La prospérité de masse. En cette période, où les français découvrent sur le marché politique les bonheurs du processus de "destruction créatrice", mis en évidence par Joseph Schumpeter comme le moteur et la force du système capitaliste, l’ouvrage de Phelps tombe à pic pour nous montrer que les blocages à la prospérité, non seulement dans les pays à la gouvernance défaillante, mais aussi dans les grandes économies avancées, proviennent de la force des corporatismes en tout genre et de leur capacité à défendre le statu quo contre l’innovation.

Les historiens de l’économie ont depuis longtemps révélé que la prospérité atteinte par les économies les plus avancées, fruit d’une croissance régulière et soutenue des économies depuis le début du XIXe siècle, repose sur des bases institutionnelles comme le droit de propriété, le droit des sociétés et celui des faillites, le rôle de la Bourse et des marchés financiers (pourtant peu aimés par beaucoup de nos concitoyens), l’État de droit assurant aux investisseurs une meilleurs maîtrise des risques. Cependant, Edmund Phelps nous montre que cela n’est pas suffisant et que la prospérité nécessite un dynamisme soutenu de l’innovation. Or, ce souffle puissant et explosif, que l’on a connu à partir de 1815 en Angleterre, puis aux États-Unis, en France et en Allemagne, n’apparaît pleinement que si les gens sont animés par une envie forte d’innover. Cela suppose la prégnance de valeurs individualistes – capacité de penser par soi-même, de créer et de s’épanouir – et d’un grand vitalisme, c’est-à-dire le besoin d’accomplir quelque chose, de se dépasser, d’une quête à la Don Quichotte.

Phelps produit une analyse documentée de la baisse de cet esprit d’innovation, qu’il situe à partir des années 1960-1980. La production de connaissances scientifiques nouvelles est toujours florissante, dans les grandes Universités et dans les entreprises, mais il n’y aurait plus comme autrefois un "désir brûlant d’explorer et de créer". Mais pourquoi aurions-nous moins envie d’innover aujourd’hui ?

Les raisons en sont multiples. L’idéologie socialiste a contribué à émousser les valeurs individualistes indispensables au goût de l’innovation. Mais ce n’est pas tout. Du côté des entreprises, certaines visions privilégiant les gains à court terme ont nui à l’innovation, qui demande un temps long de gestation et de mise en œuvre avant de générer des profits. Le gigantisme de certaines entreprises leur a assuré des positions de domination tranquille des marchés. Enfin, un adversaire colossal de l’innovation se trouve dans la montée en puissance des corporatismes, c’est-à-dire des défenses d’intérêts des secteurs, des métiers, des groupes divers d’acteurs économiques. Cela rappelle les alertes que lançait l’ancien Premier ministre Raymond Barre dans les années 1970, lorsqu’il dénonçait les effets pervers de ce qu’il appelait "l’oligopole social".
Edmund Phelps s’insurge en particulier contre le "protectionnisme social", c’est-à-dire cette tendance des États modernes à vouloir "protéger tous les emplois et à s’occuper des gens, comme les suzerains du Moyen Âge étaient supposés s’occuper de leurs serfs". La protection des acteurs en place bloque de manière évidente l’accès au marché de nouveaux concurrents potentiellement innovateurs. On a développé une angoisse permanente autour du risque de déstabilisation des entreprises en place, voire des faillites pouvant se produire. On a multiplié les règlements, les aides, les protections visant à servir les intérêts établis. Le pendant se retrouve sur le marché du travail, où l’on croule sous des lois protectrices, d’autant plus nécessaires en apparence que le système est bloqué dans son ensemble et que, par conséquent, un emploi perdu est difficile à retrouver rapidement.

M. Phelps vient d’accorder beaucoup d’interviews en France (Le Point, Le Monde, Le Parisien) dans le cadre de la sortie de la version française de son ouvrage. Nous conseillons à chacun de les retrouver via Google, ce qui fournit en raccourci la substantifique moelle du livre, mais celui-ci mérite une lecture intégrale. La dénonciation des corporatismes vaut particulièrement pour la France, en ce moment, où de multiples conservatismes sont prêts à s’arc-bouter pour défendre un code du travail peu efficient. Mais l’application à la Polynésie française est tout aussi naturelle, tant dominent encore dans la gouvernance économique locale les règlements et interventions publiques de toutes sortes en faveur des acteurs installés. La refondation de l’économie polynésienne est réellement engagée par le gouvernement actuel. Le message du livre d’Edmund Phelps est un immense encouragement à persévérer dans cette direction.

Samedi 1 Juillet 2017 - écrit par Christian Montet


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La faute aux territoriales

Que ne ferait-on pas au nom des élections territoriales ? La vie et parfois la survie des hommes politiques dépendent de ces élections plus que de n’importe quelles autres. L’actualité récente est venue rappeler toutes les magouilles, arrangements, et autres mensonges qu’elles peuvent drainer.
Ainsi, l’affaire incriminant le groupe OPT cité à comparaître pour tromperie en raison du débit Internet dans les archipels qui ne correspondait pas à l’offre. L’audience a été renvoyée au 28 août 2018 à la demande des avocats de la défense, soit après le rendez-vous électoral. Déjà, fin 2012, au moment du lancement de cette offre commerciale pour laquelle l’OPT et Mana (aujourd’hui Vini) connaissaient les limites techniques, le rendez-vous des territoriales de 2013 était plus que sous-jacent, comme Tahiti Pacifique (10 juin 2016) le révélait au travers des propos tenus par un cadre de l’OPT : "Les considérations derrière ce choix étaient plus politiques qu’économiques."
À quelques mois de la grand-messe politique locale, le Pays se crispe sur le rendez-vous du mois d’avril. Olivier Kressmann, président du Medef, le déclarait dans nos colonnes en septembre dernier : "Nous sentons un ralentissement dû aux prochaines élections, preuve que la politique est un frein et en l’occurrence à un moment où il ne le faut surtout pas."
Une crispation pas seulement économique, en dépit des annonces et des forums de tous ordres qui se suivent, une façon de dire : on s’occupe de vous. La réforme de la PSG2 peut-elle souffrir encore plus longtemps d’annonces restructurantes ? Seul le gouvernement semble le croire, lui qui procède actuellement par petites touches pour ne pas se heurter à une levée de boucliers. Ces élections, rendez-vous entre autonomistes et indépendantistes, vont nous livrer une campagne particulièrement dure où l’on risque de vivre des tensions comme jamais auparavant. L’intervention du conseiller indépendantiste Tony Géros à l’assemblée territoriale la semaine dernière nous en donne un avant-goût. Sa question à la ministre du Tourisme, Nicole Bouteau, concernant les mesures à prendre au sujet des "backpackers" de métropole et d’Europe susceptibles de rester sur le territoire après avoir voyagé avec la compagnie low-cost ou smart-cost (c’est selon) French blue, a pris des relents xénophobes auxquels la ministre a répondu avec beaucoup d’à-propos. Il fallait le souligner !
À quand le prochain coup bas ?
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier