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Pêche en haute mer et "panier de crabes"


Jeudi 13 Juillet 2017 - écrit par Boris Alexandre Spasov


"Les lois de la mer ne sont pas les lois de la terre." Amiral Jacques Campredon



Le projet Marquesas Fisheries project est porté par la Communauté  de communes des îles Marquises (Codim). crédit photo : Tahiti Infos
Le projet Marquesas Fisheries project est porté par la Communauté de communes des îles Marquises (Codim). crédit photo : Tahiti Infos
En haute mer, n'importe qui peut faire ce qu'il veut en toute impunité, car il n'y a ni "police", ni propriétaire attitré de ce gigantesque espace qui représente 70% de notre planète. Cette immense zone n'est donc sous la juridiction de personne du point de vue légal et économique. Le seul cadre qui couvre un semblant de réglementation est une convention des Nations unies sur le droit de la mer UNCLOS (United Nations Convention on the Law of the Sea) signée au Monténégro en 1982. Une centaine de pays l'ont ratifiée, à l'exception des États-Unis qui souhaitent conserver leur libre arbitre.
Des instructions complémentaires ont été ajoutées à cette convention en 2005 et en 2015 (bulletin n° 84 des Nations unies).
J'ai eu l'occasion, dans ma carrière, de rencontrer des hommes et des femmes qui m'ont apporté des éléments dans ma façon de percevoir le monde. L'un d'eux, l'amiral Jacques Campredon, m'a fait l'honneur d'être mon professeur en stratégie. Parmi tous les éléments de cet apprentissage, une phrase essentielle a un peu cadré ma vie : "Boris, sache que quand il y a un doute, il n'y a plus de doute". Je vais donc essayer par cette approche "terrain", si j'ose dire, de vous enlever un doute !
Les océans représentent environ 70% de notre planète, de même que le corps humain est constitué de 70% d'eau environ. L'eau n'est pas seulement le lien universel, mais la vie elle-même (Tahiti Pacifique n° 354). La mer produit la moitié de l'oxygène que nous respirons et absorbe 90% de la chaleur globale. C'est un immense condensateur thermique, avec une "bascule des inerties" qu'il ne faut surtout pas rompre. Selon Robert Calcagno, ancien directeur de l'Institut océanographique de Monaco, les droits de la mer, associés aux progrès technologiques des bateaux et des techniques de pêche, ont ignoré globalement la biodiversité. Quand on sait que 99% des océans régulent la biosphère de la planète, où l'homme y est inscrit, on peut s'interroger !

Zone de non-droit

Les conventions, qui représentent plusieurs centaines de pages, laissent un large vide en ce qui concerne la biodiversité (bulletin n° 84 des Nations unies 2015). Le droit de la mer de 2005 porte un titre qui laisse rêveur : Les obligations des États parties aux termes de la convention des Nations unies sur le droit de la mer et des instruments complémentaires. Ce document est émis par la "division des Affaires maritimes et du droit de la mer" (bureau des affaires juridiques).
Soixante-douze pages pour souligner qu'aucun outil juridique ne permet de créer une aire marine protégée en haute mer ou éventuellement d'intervenir, ce qui signifie que la pêche se résume à une course au dernier poisson. C'est un peu comme un contrat d'assurance (obligatoire) où vous payez pour un risque et, au final, quand vous êtes sinistré, vous êtes très peu ou pas remboursé, mais on vous l'explique aussi sur plusieurs pages.
La haute mer est donc un espace de liberté ou peuvent se réfugier : assassins, criminels, contrebandiers, flibustiers, boucaniers, marchands d'armes et trafiquants de drogue. J'oublie les légendaires pirates ! Bref, selon Robert Calcagno, cet espace qui représente environ 60% de la planète n'est sous aucune juridiction légale ou économique. Le seul instrument qui régit cet espace demeure la Convention sur le droit de la mer.

Douze milles nautiques des côtes (soit 22 km et 224 m), c'est la juridiction de l'État côtier qui s'applique. Que l'on trouve un bateau à la dérive ou tout autre objet, qu'on y pêche ou qu'un crime y soit commis, nous sommes sous la juridiction du pays côtier.
De 12 à 200 milles marins, avec une extension pour certains pays, convention, acté (bulletin n° 84), on est en ZEE (Zone économique exclusive). Elle ne fait pas partie des juridictions nationales. Seule son exploitation économique dépend de l'État côtier comme la pêche, l'extraction de pétrole ou de minerai. Par exemple, si un thonier américain n'est pas heureux des quotas qu'on lui impose, il peut aller où bon lui semble, sous pavillon de complaisance.
Au-delà des 200 000 miles nautiques, soit les 60% restants des océans, c'est une zone de non-droit (Tahiti Pacifique n° 355 et 358). Hormis trois ou quatre pays dans le monde, très peu sont suffisamment dotés en matériel et en hommes pour surveiller efficacement cette zone.

Triple problème

Lucie Rabréaud dans le n° 292 (Tahiti Pacifique) résume bien les enjeux de la surpêche et les menaces qui pèsent sur les ressources en Polynésie française. Le Thunnus orientalis (le véritable thon rouge du Pacifique) a pratiquement disparu et 90% des prises sont juvéniles, selon le rapport sur "les ressources halieutiques, pêche hauturière et conservation en Polynésie française". En fait, le peak fish, pic de poissons pêchés, a été atteint dans les années 1990. Malgré une flotte issue de toutes nationalités, de plus en plus importante et moderne, les prises sont en constante régression.
Au bout de cette pêche, et après transformation, il y a la boîte de thon. Dans une enquête de la revue 60 millions de consommateurs, les études ont démontré que l'on pouvait trouver dans une boîte de thon : du thon, mais aussi arsenic, mercure, fragments d'organes ou arêtes, voire d'autres espèces de poissons que le thon… En ce qui concerne certains surimis, ils contiennent moins de 20% de poisson, pour le reste on ne veut pas savoir. Pour reprendre la citation de Pierre Rabhi, "bientôt quand on se mettra à table, au lieu de se souhaiter bon appétit il faudra se dire bonne chance !".
Une grande flotte de palangriers exploite les eaux de la Polynésie française et donc la ZEE. Des accords de pêche ont été signés avec différents pays comme les îles Cook, Kiribati, Japon, Corée… On leur a donné la possibilité de faire du commerce grâce à la "la magie des pavillons de complaisance", c'est-à-dire beaucoup de monde. Les archipels des Australes et des Marquises ont de bonnes raisons de s'inquiéter. Nous sommes face à un problème économique, biologique et climatique :
- Au sujet du projet économique "Marquesas Fisheries Project" (lire l'article de Tahiti Infos du 2 juin 2017 de Corinne Tehetia), la Codim (Communauté de communes des îles Marquises) serait préoccupée par le chômage des jeunes et veut créer d'ici trois ans 600 emplois aux Marquises, épaulée par un mécène de poids : la société d'Eugène Degage. Au vu de la conjoncture économique de l'industrie de la pêche, de la raréfaction des poissons et d'un environnement international très compétitif, il est impossible de mener à terme une telle opération, sauf en Afrique ou en Asie, où les coûts de main d'œuvre sont au minimum.
À moins de faire des Marquises un hub ! Car il faudra débarquer les captures, mais aussi assurer la maintenance des navires et la rotation des équipages étrangers, ce qui nous paraît en première lecture peu viable et réalisable. De plus, cela engendrera une pollution conséquente de la baie d'accueil. Alors, on imagine des montages pour une simple ou double défiscalisation et la constitution de dossiers afin obtenir des aides ! Mais il suffit de faire le tour de l'île de Tahiti pour constater le nombre de projets subventionnés puis abandonnés, ce qui a coûté fort cher à la collectivité.
- Les conséquences biologiques, quant à elles, sont déjà désastreuses de par la surpêche.
La chaîne alimentaire, au bout de laquelle nous sommes, est rompue et l'on se dirige vers une stérilisation de toute vie océanique. La biologie des océans est aussi conditionnée par la mort du corail et des récifs côtiers, due au réchauffement climatique. Ce sont d'immenses nurseries aquatiques qui disparaissent.
- Dans cette période de réchauffement climatique, la mer joue un rôle d'amortisseur thermique sur le réchauffement de la planète. Elle s'acidifie et se charge en gaz carbonique. L'eau de la fonte des glaciers se déverse dans les océans, adoucissant peu à peu l'eau de mer. Plus la température de l'eau augmente, plus elle se dilate : l'eau prend donc du volume. Comment dans ce contexte peut-on encore parler des ressources marines ?

Pour conclure, une des solutions est de sanctuariser un maximum l'espace marin avec ses outils de contrôles. Les anciens l'avaient déjà compris, avec le rāhui (Tahiti Pacifique n° 292). Cette méthode de gestion communautaire des ressources marines et terrestres était pratiquée en Polynésie. Elle consistait en la fermeture temporaire ou définitive d'une zone choisie. C'était l'équivalent d'une "Aire marine protégée" de nos jours. Les poissons, tortues et autres espèces pouvaient ainsi, de temps à autre, se reproduire en paix.


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Sale temps pour les fonctionnaires

Les débuts du gouvernement Édouard Philippe ne manquent pas de faire grincer des dents les fonctionnaires qui viennent d'apprendre deux très mauvaises nouvelles en l’espace de quelques jours. La première concerne l’un des plus vieux serpents de mer ultramarins : la remise en cause de la sur-rémunération des fonctionnaires. Et la seconde, le rétablissement des jours de carence, sans oublier l’objectif de suppression de 120 000 postes de fonctionnaires pendant le quinquennat Macron et le gel de l'indice.
En Polynésie française, la première mesure, préconisée depuis longtemps par la Cour des comptes, a bien évidemment déjà fait réagir un syndicat qui, comme à chaque fois que cette indexation est remise en cause, brandit les mêmes arguments. Mais ces derniers, comme la baisse du pouvoir d’achat, sont-ils encore audibles ?
Sur le plan des principes, la sur-rémunération ne se justifie plus vraiment, du moins au niveau où elle est au fenua. Les études sur la différence du coût de la vie entre l’Hexagone et la Polynésie française montrent une différence aux alentours de 40%, quand l’indice de cette indexation est de 1,84, voire 2,06. L’État, en quête d’économies, après l’ardoise surprise laissée par le gouvernement précédent, ne laisse que peu d’incertitudes sur les mesures qu’il va être amené à prendre. La question repose plus sur la méthode qui va être mise en œuvre : brutale ou douce ? Forte baisse, voire suppression, ou baisse progressive ? Ce problème distord le marché du travail en incitant les jeunes à aller vers la fonction publique plutôt que vers le privé. Il pénalise aussi les entreprises privées qui ont du mal à supporter le niveau de rémunération à qualification comparable et il n’est pas étranger à la cherté de la vie. Il aurait pu et dû être résolu depuis des années si le gouvernement central avait fait preuve de plus de courage politique. Une solution aurait consisté en une remise à niveau progressive. Mais il aurait fallu entamer cela depuis longtemps : une progression de cinq points par an aurait déjà ramené en dix ans l'indice de la Polynésie française à 1,33, ce qui serait beaucoup plus raisonnable. Une autre solution consisterait, comme l'a suggéré l’économiste Étienne Wasmer, pour la Nouvelle-Calédonie, à laisser les niveaux nominaux des salaires constants (au lieu de prendre un pourcentage constant de 1,83 pour la Polynésie française), et d'éroder ainsi progressivement avec l'inflation (encore faut-il qu'il y ait de l'inflation). Cette dernière formule est très lente mais, si on l'avait utilisée depuis vingt ans, on aurait aussi réglé une partie du problème. Pour le Territoire, l’application d’une telle mesure serait aussi une mauvaise nouvelle en raison du manque à gagner qui risque d'affaiblir dramatiquement l'économie. Il faudrait donc accompagner la baisse des sur-rémunérations d'une hausse de l'investissement public…
Pour l’heure, quid des fonctionnaires territoriaux qui se sont battus en leur temps pour obtenir l’équité avec leurs homologues métropolitains ? Cette équité prévaudrait-elle aussi au moment de revoir les rémunérations à la baisse ? Une opération financière intéressante pour les caisses du territoire qui souffrent à nourrir le mammouth administratif ; une opération politique beaucoup moins intéressante à moins d’un an des élections territoriales.
Idem pour le retour du jour de carence annoncé en ces termes par le ministre de l'Action et des comptes publics, Gérald Darmanin : "Même si le jour de carence ne doit pas être le seul instrument pour lutter contre l'absentéisme des agents, qui est aussi la conséquence de souffrances d'une partie d'entre eux (...), il permet de lutter contre le micro-absentéisme qui désorganise les services, alourdit la charge de travail des collègues en poste et coûte environ 170 millions d'euros par an."
Sera-t-on aussi courageux à la Présidence qu’à Matignon ?
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier