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Tour du Pacifique des royaumes éphémères


Lundi 12 Septembre 2016 - écrit par Serge Massau


Et si la couronne en carton doré d’Athanase 1er avait quelque chose à nous dire de plus qu’une simple plaisanterie ? Le roi autoproclamé de la République monarchique Hau Pakumotu avait défrayé la chronique en 2013. Comme un petit Etat à lui tout seul, il avait émis des permis de conduire, une monnaie, les fameux patu, nommé des ministres et, plus inquiétant, avait sa garde personnelle armée. La plaisanterie s’était terminée devant la justice lorsque l’un de ses séides avait fait usage d’une arme sur un gendarme, bien réel, celui-ci.



Athanase Teiri en costume d'apparat, le 17 octobre 2013 à Outumaoro (photo : www.tahiti-infos.com).
Athanase Teiri en costume d'apparat, le 17 octobre 2013 à Outumaoro (photo : www.tahiti-infos.com).
Pourtant, celui qui se nomme dans le civil Athanase Teiri est en ce moment à l’honneur dans la plupart des principales librairies de France. Ses aventures rocambolesques sont racontées dans un livre qui vient de paraître : Royaumes d’aventure, les destins incroyables d’hommes qui voulurent être rois.

On ne sait s’il appréciera d’être coincé entre la baronne Wagner, qui a fait des Galápagos son île aux plaisirs, et le royaume gay et lesbien de Cato, au large de l’Australie, mais l’auteur, Bruno Fuligni, historien et maître de conférences à Science Po, en a fait un sujet d’étude des plus sérieux. Cape dorée, sceptre et couronne de pacotille, le roi Pakumotu est présenté comme un « roi de carnaval » et « un gourou couronné ». Pour autant, c’est selon l’auteur pour dénoncer « le pouvoir colonial » qu’Athanase s’est désigné souverain.
Car chacun a une bonne raison de créer son petit royaume. En 1920, on dénombrait une vingtaine de « royautés artisanales » dans le monde. Aujourd’hui, en comptant les Etats virtuels sur Internet, ils seraient près de 400 monarques et présidents autoproclamés.

« Les fondateurs de micronations, en définitive, ont pris au mot les vieilles démocraties : si chaque citoyen est détenteur d’une parcelle de souveraineté, pourquoi ne reprendrait-il pas cette parcelle à son propre compte, pour y cultiver son projet politique ? » En mettant de côté les quelques escrocs et plaisantins, Bruno Fuligni y décèle un mobile plus profond : « L’éternel espoir d’une vie libre et heureuse », un peu comme ces aventuriers qui partaient à la découverte du monde, lorsque celui-ci n’était pas encore cartographié dans ses moindres recoins.

L’orphelin devenu roi de Nuku Hiva

L’histoire commencerait presque comme un conte de fées. Kabris est un pauvre orphelin illettré né à Bordeaux en 1778. A l’âge de 14 ans, il s’engage comme mousse, puis embarque sur un baleinier en direction du Pacifique. Mais le navire fait naufrage. Il sera secouru et « adopté » par les habitants de Nuku Hiva. Guerrier courageux, « il endure les épreuves du tatouage rituel qui font de son corps un livre vivant, orné d’oiseaux, de fleurs et de motifs symboliques ». Valmaiska, présentée comme la fille du chef, porte ses enfants, ce qui en fait « le successeur désigné au trône ». En 1804, il est enlevé par un navire russe, on lui présente le tsar, qui le nomme même maître-nageur de la marine impériale. Il rentre en France, mais n’a pas les moyens de rejoindre son lointain royaume. « Rattrapé par la misère, le roi déchu exhibe ses tatouages de foire en foire et, grelottant, malade, s’éteint tristement en 1824 à Valenciennes. »
L’année suivante, un valet de chambre de Louis XVI tentera de se faire reconnaître roi de Nuku Hiva, sur la foi de titres de propriété achetés à un escroc anglais !

Le rêve éveillé du roi de Kandavia, aux Fidji

D’autres récits ont tout du rêve éveillé, comme celui que fait Futtle, un New-Yorkais dans le Journal des voyages, en 1889. Après une tempête, il raconte avoir abordé les côtes de Kandavia, située aux Fidji, une terre « où jamais Blanc n’avait encore mis les pieds ». Avec tous les stéréotypes de l’époque, il raconte que ses compagnons ont été engraissés et mangés par des cannibales mais que lui aurait été perçu comme la réincarnation du roi Fico. En 1837, il aurait donc vécu « dans un palais de bambou, où mes sujets m’entouraient d’égards et de noix de coco, et je n’ai jamais été plus heureux de ma vie. » Comme tout rêve a une fin, il serait reparti, 12 ans plus tard, sur un navire anglais, « qui passait par hasard sur nos rives ».

Le roi esclavagiste de Clipperton

En 1905, le Mexique envoie une petite garnison sur ce minuscule atoll. Mais six ans plus tard, la révolution éclate et ces quelques soldats sont totalement oubliés par le gouvernement qui les y avait envoyés. Croyant voir un navire au loin, les derniers rescapés de la faim partent à sa rencontrent mais ils chavirent et sont dévorés par les requins. Un seul homme subsiste, un ancien gardien de phare. Pour pimenter les quelques moments qui lui restent à vivre dans cet environnement dépourvu d’eau douce et où l’agriculture est impossible, il lui vient l’idée de se proclamer roi de Clipperton et réduit les veuves et enfants des soldats en esclavage. En 1917, des marins américains s’arrêtent à Clipperton. Ils découvrent quatre femmes et sept enfants en mauvaise santé. Le roi venait d’être « massacré par son harem »...

Souverains amoureux de Micronésie

David O’Keefe, capitaine américain, est rapidement devenu un homme puissant en important des outils d’acier en Micronésie. Pour marquer le territoire de son royaume de Yap, il fait inscrire ses initiales sur son drapeau, OK. Il vivra sur son îlot, qui porte toujours son nom, avec ses deux épouses indigènes jusqu’en 1901, avant de se souvenir qu’il avait aussi femmes et enfants sur l’île de Savannah.
A Christmas, Rougier, « un missionnaire défroqué », se rend maître de l’île de 1909 à 1932, il bat monnaie et imprime ses propres timbres.
On raconte aussi l’histoire du roi blanc d’Illika, dans l’actuel Vanuatu. John Fletcher Hobbs, un ancien officier américain, fait naufrage en 1890. Il est accueilli par les habitants qu’il aide à vaincre les autres tribus grâce à ses connaissances militaires. Lorsque le roi succombe d’indigestion après un énorme festin pour fêter la victoire, Hobbs est plébiscité pour lui succéder. Il épouse la fille d’un modeste tailleur new-yorkais qu’il fait reine. Le Journal des voyages s’émerveillera de « ce conte de fées moderne ».
Les îles des Mers du Sud, symboles fantasmés de paradis perdu mais aussi refuge des plaisirs contrariés dans des sociétés européennes plus corsetées. En 1929, la baronne Wagner passionne la presse de l’époque lorsqu’elle pose les pieds aux Galápagos. Qu’importe si l’archipel est sous souveraineté équatorienne, elle se proclame impératrice. Surtout, elle lance un appel à la rejoindre « pour une vie de plaisir sur l’île de Floreana, au grand déplaisir des deux familles allemandes qui y vivent déjà ». La baronne et deux de ses amants disparaitront en 1934 dans des conditions inexpliquées. L’énigme inspirera Georges Simenon pour son roman Ceux de la soif.

A Aroraï, quand une robe brise un royaume…

brillant boursicoteur et un bon vivant qui a « longtemps hanté les lieux de plaisir parisiens ». Après avoir disparu, Le Figaro le retrouve au milieu du Pacifique, en 1911. Le voilà roi de Aroraï, dans les actuels Kiribati. Le paradis perdu, vu de Paris : « Le roi Everett est entouré d’une cour de jeunes Polynésiennes qui chantent et l’éventent pendant ses siestes. (...) Tous les deux mois, il donne à ses sujets une nouvelle reine. » A force de diversité, le voilà entouré de « trente reines ». Le roi polygame aurait pu multiplier les reines encore longtemps sans l’arrivée d’un navire marchand anglais venu proposer des robes à l’occidentale. Résultat, n’ayant pas assez de robes pour chacune, les souveraines se jalousent et le roi se lasse : « Le métier de roi est à présent le dernier de mes désirs. »

Le roi français de l’île de Pâques

il est en charge du courrier entre Tahiti et Valparaiso. Puis, il devient blackbirder ou « trafiquant de main-d’œuvre indigène ». Cet argent mal gagné en poche, il part s’installer sur l’île de Pâques en 1868, où il a acquis un terrain. Anticlérical, ce marin aux allures brutales prend le parti des derniers païens. Il épouse Koreto, la dernière descendante des rois de l’île et se conforme aux rites pascuans. Le voici devenu Ioane 1er, hissant le drapeau avec la silhouette de l’homme-oiseau. Puis cet ancien canonnier de marine pilonne les bâtiments de la mission chrétienne, contrainte de quitter l’île. Il meurt en 1876, Rapa Nui sera annexée par le Chili 12 ans plus tard.

Gloria Gaynor, égérie de l’île gay de Cato

Parfois, la conquête d’une île peut être le symbole d’une revendication tout à fait contemporaine. En 2004, le militant australien de la cause gay, Dale Anderson, embarque avec un groupe d’activistes sur un bateau nommé Gayflower, en direction de l’île de Cato, au-delà de la Grande barrière de Corail. Priscilla, folle du désert a troqué son camping-car pour un bateau : « L’empereur Dale 1er hisse le drapeau arc-en-ciel au son de l’hymne national – I am what I am de Gloria Gaynor » avant de sceller une plaque. » Le parlement australien venait de rejeter une proposition de loi légalisant le mariage homosexuel. La vie sur l’île de Cato étant assez peu festive, aucune population permanente n’y est restée très longtemps. Mais le Gay and lesbian Kingdom a tout de même « adressé une supplique à l’Onu, dont la charte reconnaît le droit à l’autodétermination des peuples opprimés ».

Charles 1er, roi escroc d’Océanie

Tour du Pacifique des royaumes éphémères
Lorsqu’au XIXe siècle, son propre pays a pris un chemin contraire à ses idéaux, plutôt que de sombrer dans la nostalgie, le marquis de Rays est parti en Papouasie pour y bâtir sa cité idéale. Il se désole de voir la France séduite par l’athéisme et la démocratie et s’en va bâtir une « Nouvelle France », catholique et monarchique à Port-Breton. Il lève des fonds, réunit des colons et arme des navires. On émet même des titres de propriétés. Et puisqu’il faut un roi, ce sera lui, Charles 1er, roi d’Océanie. Le 14 septembre 1879, le navire Chandernagor embarque clandestinement avec une centaine d’émigrants à son bord. « Dieu le veut, messieurs, notre œuvre sera grande », promet le faux roi. Arrivés six mois plus tard, ils constatent que le site, paradisiaque, est impropre à l’agriculture. D’autres navires arrivent mais sur place, les premiers colons meurent de maladie, d’autres se nourrissent de lézards. Sur les 700 colons partis, seuls 70 reviendront vivants. Pendant ce temps, le roi autoproclamé se fait fabriquer un trône et une couronne et entretient ses favorites. Il sera finalement extradé en 1882, jugé pour escroquerie puis condamné à quatre ans de prison. Une nouvelle fois, cette aventure inspirera un roman d’Alphonse Daudet, Port-Tarascon.

Référence : Royaumes d’aventure, de Bruno Fuligni, éditions Les Arènes, mai 2016, 24,80 euros.


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Luc Ollivier