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"Un universitaire ne devrait pas dire ça"



À mes fidèles lecteurs de TPM (et autres écrits dispersés), je tenais à réserver un scoop. Oui, amis lecteurs, pour vous en exclusivité, je révèle que j’ai envisagé de me présenter à l’élection présidentielle d’avril et mai prochains. Mais ce n’est pas tout. Comme j’ai reçu 532 promesses de non-parrainages réparties sur 37 départements et collectivités de la République, je peux vous annoncer que je suis officiellement non-candidat à la fonction suprême. J’ai droit désormais à la reconnaissance des autorités qui sont contraintes de respecter mon statut de non-candidat, avec toutes les prérogatives qui y sont attachées : pas de voiture de fonction, pas de garde rapprochée, pas d’interviews dans la presse ordinaire (TPM n’en faisant naturellement pas partie), pas de grands meetings où j’aurais pu dépasser les sommes autorisées par la loi en dépenses de campagne. Moi, non-candidat, je ne coûterai pas un kopeck aux contribuables d’ici ou d’ailleurs… "Un universitaire ne devrait pas dire ça" écriraient Gérard Davet et Fabrice Lhomme.

Tous ceux qui ont fréquenté le quartier latin dans les années 1960 à 90 reconnaîtront ma source d’inspiration. Ils se souviennent forcément de Mouna Aguigui (de son vrai nom André Dupont, 1911-1999) qui sillonnait le quartier appuyé sur un antique vélo, un peu clochard et un peu (certains diront beaucoup) philosophe. À l’époque où René Dumont lançait l’écologie lui aussi à vélo, Mouna voulait faire la vélorution avec humour, férocité parfois, mais avec un bon sens remarquable que des formules chocs rendaient imparable, comme "c’est en parlant haut qu’on devient haut-parleur". Ce n’était pas une blague de potache ou un extrait de l’Almanach Vermot comme pourraient le croire des esprits simples. C’était de la haute philosophie : "Ayez le courage de hurler votre indignation et l’écho sera tel que le cours des choses sera changé".
Il s’arrêtait à l’entrée de la rue de la Huchette et commentait par exemple un article de journal. Les badauds s’arrêtaient et riaient de ses remarques ou applaudissaient chaleureusement. Il s’attaquait à la pollution, à la malbouffe, aux essais nucléaires et aux inégalités. Il défendait un style de vie loin du consumérisme et vantait sa philosophie du bonheur.
Mouna Aguigui, comme Coluche (mais sans le succès médiatique et financier), voulait amuser tout en soulevant les grands problèmes de son temps. Goguenard, la veille de l’élection présidentielle de 1974, il annonça officiellement sa non-candidature, quand René Dumont, le célèbre agronome, lui, alla jusqu’au bout et lança sans succès électoral le mouvement écologiste. Certes, d’autres fois il se présenta réellement à des élections, notamment contre Jean Tibéri, maire du 5ème arrondissement. Il ne recueillit guère que 3% des suffrages, mais il apportait un air frais dans la vie politique.

En quoi les lecteurs de TPM peuvent-ils s’intéresser à ce personnage haut en couleur ? Tout simplement parce qu’en cette période pré-électorale, ses formules pourraient remettre les pendules à l’heure chez ceux qui soutiennent des candidats sans savoir qu’ils risquent de voter contre leurs intérêts. Il y a en effet une forte tradition au Fenua à voter aux élections présidentielles pour son meilleur ennemi.
Voter pour son meilleur ennemi, une tradition de notre fenua.

Un peu d’histoire…

En 1965, le tout nouveau parti Here Ai’a qui succédait au RDPT dissous par le Gouvernement central était partagé pour l’élection présidentielle. John Teariki soutenait François Mitterrand qui promettait de gracier Pouvanaa et qui, à l’époque, était opposé aux essais nucléaires. La plupart des dirigeants du parti estimant que De Gaulle serait réélu, il ne faut pas le fâcher et céder à la promesse du gouverneur Sicurani que le Général serait disposé à libérer le Metua. Ainsi, ceux qui se réclamaient de Pouvanaa furent amenés à soutenir De Gaulle qui l’avait fait arrêter et à admettre la présence du CEP qu’ils combattaient pourtant. Après sa réélection, De Gaulle accorda une remise de peine à l’ancien député… mais seulement quelques mois avant sa libération prévue en octobre 1966, ce qui est la pratique habituelle de la justice, mais aggrava son interdiction de séjour en Océanie. La majorité du Here Ai’a, abusée, avait donc voté contre ses intérêts.

En 1981, les autonomistes Francis Sanford et John Teariki soutenaient la candidature de Valéry Giscard d’Estaing alors qu’ils avaient voté pour F. Mitterrand en 1974. La raison en était qu’ils voulaient remercier le président d’avoir accordé le timide statut de 1977. Or, VGE n’était pas disposé à accorder davantage. Il l’avait pourtant dit à l’APF lors de son voyage officiel en 1979 :
"Rien n’est plus néfaste à votre ambition de développement qu’une interrogation permanente sur la validité et la nature des liens institutionnels entre la Métropole et le Territoire". En 1980, une note du Secrétariat d’État à l’Outre-Mer prévenait : "i[L’évolution politique [de la Polynésie] appelle la plus grande attention]i", les revendications d’autonomie élargie ne demandant qu’à ressurgir. C’est qu’en effet, les autonomistes avaient mis une sourdine à leurs revendications statutaires et à leur opposition aux essais. Ainsi, Jean Juventin déclara : "i[À partir du moment où les expériences sont devenues souterraines, nous n’avons plus rien dit, [MAIS] cela ne signifie pas que nous nous endormions]i"… Et pourtant, Francis Sanford et John Teariki appelèrent à ne pas voter pour François Mitterrand qui promettait, en 1981, de faire évoluer le statut. Les deux leaders autonomistes s’en mordirent les doigts et furent dépassés par Gaston Flosse qui s’engagea dans le projet du nouveau président de statut d’autonomie interne.
En 2006, les dirigeants du Tahoera’a décidèrent de soutenir la candidature de Nicolas Sarkozy en 2007. Or, ils venaient d’assister à une réunion au cours de laquelle le candidat Sarkozy déclara : "L’élargissement de l’Union européenne affaiblit la position relative de l’Outre-Mer dans la construction européenne et dans ce contexte, auquel s’ajoutent les contraintes budgétaires nationales, le volume des aides directes est – de toute façon – destiné à se réduire". Ils votèrent donc pour celui qui envisageait de donner moins à la Polynésie. En 2012, malgré la baisse des dotations et malgré l’hostilité flagrante du président français à l’égard de leur leader, bis repetita placent, ils appelèrent à voter pour le président sortant… Et en 2016-2017, ter repetita

Aujourd’hui, certains s’enthousiasment pour Alain Juppé, homme fort estimable au demeurant, mais qui, par deux fois, joua contre les intérêts de la Polynésie. En 1995, il était Premier ministre lors de la reprise des essais nucléaires et déclara que "nos essais ont toujours été d’une innocuité totale et n’entraînent aucun dommage sur l’environnement et la population ; ils sont sans danger". En 2011, il était ministre des Affaires étrangères et, au Forum, il s’opposa à la demande d’adhésion de la Polynésie en tant que membre à part entière. En septembre 2016, avec l’appui du Gouvernement Hollande/Valls, cette adhésion a enfin pu être réalisée.
Récemment, j’ai cru rêver en entendant Tauhiti Nena annoncer son soutien à Bruno Lemaire. Un ancien ministre d’Oscar Temaru, toujours persuadé que le Pays sera un jour prochain indépendant, ira donc signer la charte d’adhésion aux "valeurs" de la droite ! Qu’en pensent donc ceux qui avaient initié un comité de soutien à Bruno Lemaire avant le "ralliement" de l’ancien ministre ?

Pour en revenir à Mouna Aguigui, il avait eu quelques formules qui devraient encore plaire aux Polynésiens. Il disait que les responsables politiques devaient être actifs et non radioactifs. Il est vrai que certains sont aussi plus actifs à la radio (et à la télévision) que dans la politique concrète après avoir joué à leur profit avec la radioactivité. Il avait eu aussi cette phrase terrible :
"J’irai cracher sur vos bombes"… Or, il me semble qu’aujourd’hui, en Polynésie, beaucoup de ceux qui crachent sur les bombes en avaient naguère plus que profité. Si je devais tenir un discours de candidat, je rappellerais ce que la France avait décidé lors de la Première Guerre mondiale. Devant les gains excessifs accumulés par certaines entreprises avec les marchés de guerre, le Parlement adopta, le 1er juillet 1916, une loi qui prévoyait une contribution extraordinaire sur les bénéfices exceptionnels ou supplémentaires réalisés à compter du 1er août 1914. N’y aurait-il pas une piste à suggérer aux autorités ?
Je suis persuadé que la France serait plus prompte à aider la Polynésie si elle faisait le même effort (elle = les couches de la population enrichie au cours des trente pétantes). Certes, m’objectera-t-on, "un universitaire ne devrait pas dire cela"… mais il a tellement entendu de respectables personnages exprimer qu’ils n’étaient pas fiers d’avoir réalisé tant et tant d’affaires avec le CEP… mais que voilà, ils avaient beaucoup gagné, et que, ma foi, l’argent n’avait pas d’odeur comme aurait dit l’empereur Vespasien !

Pour conclure, je ne peux résister à reproduire une citation du clochard-philosophe : "Tout est bien ici-bas, avec la tête en bas". Nous sommes bien concernés, ici, dans l’hémisphère Sud. C’est bien connu que nous avons la tête en bas. Mouna avait raison : la clé du bonheur est d’avoir la tête en bas. On est foutrement bien ici-bas, et en bas ici, à Tahiti.

Jeudi 10 Novembre 2016 - écrit par Jean-Marc Regnault


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La faute aux territoriales

Que ne ferait-on pas au nom des élections territoriales ? La vie et parfois la survie des hommes politiques dépendent de ces élections plus que de n’importe quelles autres. L’actualité récente est venue rappeler toutes les magouilles, arrangements, et autres mensonges qu’elles peuvent drainer.
Ainsi, l’affaire incriminant le groupe OPT cité à comparaître pour tromperie en raison du débit Internet dans les archipels qui ne correspondait pas à l’offre. L’audience a été renvoyée au 28 août 2018 à la demande des avocats de la défense, soit après le rendez-vous électoral. Déjà, fin 2012, au moment du lancement de cette offre commerciale pour laquelle l’OPT et Mana (aujourd’hui Vini) connaissaient les limites techniques, le rendez-vous des territoriales de 2013 était plus que sous-jacent, comme Tahiti Pacifique (10 juin 2016) le révélait au travers des propos tenus par un cadre de l’OPT : "Les considérations derrière ce choix étaient plus politiques qu’économiques."
À quelques mois de la grand-messe politique locale, le Pays se crispe sur le rendez-vous du mois d’avril. Olivier Kressmann, président du Medef, le déclarait dans nos colonnes en septembre dernier : "Nous sentons un ralentissement dû aux prochaines élections, preuve que la politique est un frein et en l’occurrence à un moment où il ne le faut surtout pas."
Une crispation pas seulement économique, en dépit des annonces et des forums de tous ordres qui se suivent, une façon de dire : on s’occupe de vous. La réforme de la PSG2 peut-elle souffrir encore plus longtemps d’annonces restructurantes ? Seul le gouvernement semble le croire, lui qui procède actuellement par petites touches pour ne pas se heurter à une levée de boucliers. Ces élections, rendez-vous entre autonomistes et indépendantistes, vont nous livrer une campagne particulièrement dure où l’on risque de vivre des tensions comme jamais auparavant. L’intervention du conseiller indépendantiste Tony Géros à l’assemblée territoriale la semaine dernière nous en donne un avant-goût. Sa question à la ministre du Tourisme, Nicole Bouteau, concernant les mesures à prendre au sujet des "backpackers" de métropole et d’Europe susceptibles de rester sur le territoire après avoir voyagé avec la compagnie low-cost ou smart-cost (c’est selon) French blue, a pris des relents xénophobes auxquels la ministre a répondu avec beaucoup d’à-propos. Il fallait le souligner !
À quand le prochain coup bas ?
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier