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Vers une nouvelle stratégie et géopolitique du Pacifique


Vendredi 30 Juin 2017 - écrit par Boris Alexandre Spasov


"L’oubli est un gigantesque océan sur lequel navigue un seul navire, qui est la mémoire", Amélie Nothomb

Kiribati, Tuvalu et la particularité de Nauru



Vers une nouvelle stratégie et géopolitique du Pacifique
L’océan Pacifique est un lieu d’échanges et de richesses. Cet espace maritime est composé d’une multitude d’États-nations que nous allons approcher dans le cadre de notre rendez-vous mensuel "Vers une nouvelle stratégie et géopolitique du Pacifique". Nous ferons également escale sur nos belles îles et atolls oubliés qui parsèment cette gigantesque mer.
Parmi les différents enjeux du Pacifique, citons l’enjeu climatique qui devrait être traité d’urgence. Les premiers migrants climatiques aujourd’hui sont les peuples des archipels des Kiribati et Tuvalu. Des cas qui sont loin d’être isolés car il y a pléthore d’îles dans le Pacifique où la "terre" n’excède pas les 3 mètres de hauteur, dont les Tuamotu en Polynésie française.

Les Kiribati

À l’ouest des Marquises, à cheval sur l’équateur jusqu’en Micronésie, les îles Kiribati composées de quatre archipels : îles Gilbert, îles Banaba, îles Phoenix et îles de la Ligne. Un territoire maritime équivalent à la Polynésie française. Des îles à l’image des Tuamotu à l’exception de l’île de Banaba "île sœur de Makatea", s’élevant à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle a été aussi une mine de phosphate jusqu’en 1979. Les premiers réfugiés d’exploitation minière on été installés sur l’île de Rabi (Fidji). Migration due à l’exploitation intensive du phosphate qui a appauvri les sols et provoqué une érosion sans précédent.
Le parlement kiribatien est composé de 44 membres élus pour quatre ans. Le parlement compte deux membres de droit dont un représentant de l’île de Banaba, déplacée sur l’île Fidjienne. En juin 2014, le gouvernement finalise l’achat d’une autre terre refuge aux Fidji : l’île de Vanua Levu. La relocalisation des Kiribatiens est inévitable. Une stratégie a été mise en place avec le concept de "migration dans la dignité".
Si le gouvernement des Kiribati entretient des bonnes relations avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, il en va de même avec les pays voisins, puisque les Kiribati font partie du Forum des Îles du Pacifique (FIP). Il ne faut pas oublier que la Chine prend une place de plus en plus importante et continue à développer sa coopération (Tahiti Pacifique n° 355 la Chine) : elle a fait un "don" en janvier dernier d'1 million de dollars US pour la modernisation des îles de Manama.
Selon Esmeralda Longépée, Docteur en géographie à l’Institut du littoral et de l’environnement (université de la Rochelle), les évolutions climatiques et océaniques supposées sont avérées. Le changement climatique a des impacts sur les variations de la température de l’air et de l’océan et les événements extrêmes tels que les cyclones tropicaux et les sécheresses contribuent à une élévation du niveau de la mer. Dans une autre étude du CNRS en 2016, le travail collégial confirme que les atolls des Kiribati sont soumis à des périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes.
L’enjeu climatique pour les Kiribatiens est acté, mais un autre enjeu stratégique, anime les pensées : les ressources de la mer. Le ministère de l’Europe et des affaires étrangères (document des instantanés diplomatiques du 28 mars 2017) informe :
La Commission européenne a donné un avertissement officiel à la République des Kiribati en avril 2016 au motif de l’opacité du système des permis de pêche. Le gouvernement kiribatien refuse de transmettre des informations sur les thoniers étrangers qui "braconnent" dans leurs eaux. Si aucun changement n’intervient, la commission pourrait leur donner un "carton rouge" dont la sanction immédiate serait l’interdiction de vendre du poisson pêché dans les eaux des Kiribati dans les pays de l’Union européenne.
En fait, tout le monde sait qu’il s’agit principalement de navires asiatiques dont la nationalité est connue de tous. Il suffit de séjourner quelque temps à Nuku Hiva (Marquises) pour les voir quand il y a un problème sanitaire ou matériel, la zone de pêche étant à proximité. Nuku Hiva dispose d’un port, d’un aéroport, il n’a pas de douane et la gendarmerie est sans bateaux. Je reviendrai dans les prochains numéros de Tahiti Pacifique sur ces "escales techniques", car les faits sont plus intrigants que la réalité que l’on perçoit. Quant à la sanction européenne, je vois d’ici les sourires des concernés qui sont à des années-lumières de l’idée de commercialiser ce poisson en Europe !

Les Tuvalu

Les Tuvalu, situées au nord de Wallis-et-Futuna, assistent à leur fin inévitable comme les atolls voisins du Pacifique : plus d’eau potable, des cyclones de plus en plus violents et montée des eaux. Les Tuvalu sont l’un des plus petits États au monde à être submergé par l’océan et ses habitants commencent massivement à quitter leurs îles. État membre du Commonwealth, les Tuvalu sont indépendantes depuis 1978 et disposent d’un parlement monocaméral constitué de 15 représentants élus pour quatre ans. Le choix des candidats se fait sur des critères de respectabilité, de réputation et d’alliances coutumières et communautaires.
Les Tuvalu bénéficient de l’aide internationale pour leur économie, mais, outre l’argent de ces fonds, la principale source de revenus demeure les droits perçus sur les licences de pêche. Il faut aussi noter que les Tuvalu sont dotées d’une
gigantesque ZEE qui pourrait définir à l’avenir un cadre pour d’éventuelles exploitations des ressources minérales des grands fonds marins. Taïwan, mais surtout les États-Unis, disposent d’un accord de pêche. En contrepartie, et je le dis avec le sourire, les États-Unis fournissent "gracieusement" les aéronefs de la garde-côte américaine et de la marine afin d’aider les Tuvalu à protéger leur ZEE.
Lors d’une intervention à Bruxelles, le premier ministre des Tuvalu, Eneie Sopoaga, a été clair sur un point : l’émigration n’est pas la solution. Bien sûr, il est possible de relocaliser les habitants des Tuvalu dans d’autres pays, mais cela n’arrêtera pas le réchauffement climatique. "Sauver le Monde et vous sauverez les Tuvalu." Une demande officielle d’asile a été formulée par un des habitants des Tuvalu en demandant le statut de "réfugié climatique" à la Nouvelle-Zélande en 2013, demande refusée car ce statut n’a pas d’existence juridique.
En fait, d’après Leslie Allen (chercheur), la situation de l’archipel des Tuvalu reflète celle de la planète. On y fait aussi peu de cas de l’environnement que dans les autres pays. Mais la fragilité de Tuvalu, son isolement, sa pauvreté font qu’il a moins le droit à l’erreur que d’autres pays.

Nauru

L’île fantôme, du rêve au cauchemar, Nauru concentre à elle seule tout ce qu’il ne faut pas faire. Il y a vingt ans, Nauru faisait partie des pays les plus riches du monde grâce à une économie minière autour du phosphate. Son PIB était trois fois supérieur à celui des États-Unis. Puis, elle a investi toute sa fortune dans l’immobilier et a créé sa propre compagnie aérienne, dans les années 1990. L’épuisement des réserves minières et la dégradation de la santé publique, associés à une mauvaise gestion des finances publiques, ont abouti à la faillite du pays.
Aujourd’hui, l’île est un désert de pierre, symbole de la déchéance, où la mafia russe a réussi à blanchir près de 70 milliards de dollars (émission Géopolis du 16 février 2012). L’Australie a utilisé l’île comme prison pour certains réfugiés et Taïwan a racheté une ligne maritime entre l’Australie et Nauru avec le chéquier des banques créancières du pays (10 millions de dollars). Il ne reste plus rien. La plus petite République du monde est dévastée. C’est ce qu’on appelle l’enfer de la spéculation. En ce qui concerne sa ZEE, il y a très peu d’éléments, mais on se doute bien qu’il doit y avoir quelques navires de pêche pour racler les fonds.
En conclusion et pour rebondir sur un des arguments de l’organisation Seasteading Institute, qui cherche à tout prix à réaliser des îles flottantes, cet argument étant l’utilité de ces îles en cas de montée des eaux, je voudrais simplement attirer l’attention de cette organisation sur le fait qu’il y a des peuples qui attendent avec impatience ces îles : aux Tuvalu, Kiribati et bien d’autres… Bien sûr, il n’y a pas de bureaux d’études, d’hôtels tels que le Brando ou le Méridien, ni de regards pour satisfaire certains ego et c’est dommage ! Car eux, ils en ont
réellement besoin.


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