Tahiti-Pacifique magazine, n° 117, janvier 2001

 Gauguin, les femmes et l'argent

par Casimir DUCADOS

Pour les experts, je n'ai qu'une confiance limitée, surtout en ce qui concerne Paul Gauguin. Oui, tout ce qui a été dit et écrit mérite notre intérêt, cependant le monde bouge et les connaissances aussi. Alors, depuis la mort du peintre, beaucoup de lumières sont venues éclairer d'un jour nouveau cet étrange personnage. Divers témoignages de ses contemporains, joints à son abondante correspondance, font apparaître l'homme sous des aspects inattendus. Il est donc possible de relever les côtés les moins connus et peut être aussi les moins sympathiques du fameux peintre. Si l'on tient compte que toutes les affirmations de Gauguin ne peuvent-être prises à la lettre (c'était un menteur compulsif), il reste une marge suffisante pour une évaluation. Il s'agit ici de définir l'homme, et non l'artiste.

C.D.

Enumérer les ouvrages déjà publiés sur Gauguin, sans aucun doute, dépasserait largement la centaine. En effet, le sujet est en or. Comme avec les personnages de roman, c'est-à-dire les rebelles, les aventuriers et les poètes maudits (Rimbaud, Lautréamont, Gérard de Nerval╔), la vie tumultueuse de Gauguin est faite d'une succession de crises et de coups d'éclats, de succès et de défaites. Mais il nous faut bien parler de son enviable position d'agent de change afin d'en venir à sa déplorable condition d'artiste.

Artiste incompris certes, mais pas ignoré. Quoi d'étonnant que les spécialistes en biographie se soient inspirés, pour ne pas dire aient "volé" les éléments les plus dramatiques de la vie du vagabond singulier. Imaginez un instant, un peintre dont la mort survient à l'improviste, qui plus est dans une île du fin fond du Pacifique peuplée, disait-on alors, soit de féroces cannibales, soit de femmes irrésistibles. De quoi alimenter l'imagination de tout public. Qu'après coup des critiques d'art sclérosés éprouvèrent des remords, voire firent un mea culpa ne pouvait qu'amplifier l'impact de la légende.

Ainsi, moins d'une génération après sa mort, Gauguin était célèbre dans le monde entier. Tous les musées se disputèrent ses ¤uvres, sa "côte" explosa dans les salles de vente, ses toiles atteignant des sommes faramineuses. On s'arracha les moindres estampes, le moindre souvenir. Une lettre, la dernière envoyée à Daniel de Monfreid (sans doute la plus émouvante) fut adjugée à 600 000 FF. Il était bien loin le temps où le Chinois de Tahiti se servait de dessins de Gauguin pour envelopper la vanille (comme l'affirme la légende). Tout le monde sait que la mort d'un grand artiste a le don de valoriser ses ¤uvres ; le marchand parisien Vollard &emdash; que Gauguin avait coutume d'appeler " voleur " &emdash; le savait bien, lui qui avait stocké pratiquement toutes les toiles peintes à Tahiti et aux Marquises.

Il serait aujourd'hui trop facile de culpabiliser les notables de Tahiti pour leur indifférence vis-à-vis de Gauguin. N'oublions pas ici que même August Strindberg n'avait rien compris à l'art du peintre, l'homme à qui il avait demandé d'écrire la préface de son exposition. Ce célèbre dramaturge suédois avoua ne pouvoir pénétrer ni comprendre « l'énigme Gauguin ». Quoi de surprenant alors si ce dernier passa inaperçu lors de son exil à Tahiti. Il est trop facile de blâmer les "Papeetiens" comme le fit T'Serstevens, allant jusqu'à écrire que depuis la mort de Gauguin il aurait règné à Tahiti un sentiment de culpabilité, une psychose aussi tenace qu'imaginaire. Notre auteur belge charge à loisir les Polynésiens en inventant un portrait diffamatoire (lire Tahiti-Pacifique n°112).

Oublions tout ces prétendus chroniqueurs qui ont écrit n'importe quoi. Notre but est d'essayer de différencier l'homme de l'artiste. L'¤uvre de Gauguin a depuis longtemps bénéficié (Rotonchamps 1906) de savantes études et considérations. Nombreux sont ceux qui portèrent aux nues les chef d'oeuvres de l'artiste et il est certain que la compréhension de Tahiti s'est faite à travers le prisme de Gauguin. De même que Gauguin devient plus compréhensible pour ceux qui ont eu la chance de visiter ou vivre à Tahiti.

Le jour où Gauguin résolut de lâcher l'aisance pour l'ombre, autrement dit de quitter la finance pour se dévouer à l'art, ce fut un peu comme s'il signait délibérément son arrêt de mort. Dès ce jour commença son propre calvaire. Espoirs et désillusions, projets d'avenir et désenchantement allaient s'amonceler sur sa route. Faisons fi de l'artiste méconnu crevant de faim et de misère lié à une légende de pacotille. Sa santé délabrée par la maladie le condamnait déjà à une mort lente, mais inexorable. Les "bringues" continuelles, l'abus de l'absinthe suivi de vaines polémiques liés à son penchant pour la fornication marquaient, hélas, le prélude à un suicide imminent. Sa vue déclinant, sa main n'était plus aussi ferme et surtout sa lassitude était extrême. Que des contemporains reconnaissaient enfin son génie le laissait indifférent. Au fond de lui-même, il savait qu'il était trop tard. Peu lui importait la gloire, même posthume. Ses sacrifices n'avaient servi à rien. Néanmoins l'isolement où il se trouvait, cette solitude qu'il avait lui même cherchée le dédommageait enfin de sa lutte avec le destin. Certes, cet homme souffrait, mais il souffrait stoïquement à la manière du loup, glorifié par Alfred de Vigny, qui souffre et meurt sans parler.

 

Gauguin et l'argent

Y a t-il une énigme Gauguin ? Une question qui n'est pas sans ambiguïté. Cependant tous ceux qui ont lu "Lettres à Daniel de Monfreid" ont certainement remarqué la complexité du personnage. Ce livre certes passionnant est surtout une kyrielle de lamentations et de plaintes souvent acerbes à son fidèle ami et souffre-douleur, lequel écoute sans se lasser des éternelles complaintes à propos d'un argent qui n'arrive pas, de créanciers qui ne tiennent pas leurs promesses.

Car il est rare de lire une lettre de Gauguin dans laquelle il n'est pas question d'argent. On pourrait dire que l'argent en est le premier leitmotiv. Trois cent pages de correspondances ne parlent que de cela et Ô combien Gauguin pouvait être attendrissant lorsqu'il s'agissait de ses difficultés pécuniaires. Il connut l'art de se faire plaindre et le cas échéant fustigea ses créanciers en oubliant de mentionner ceux auprès desquels il avait des dettes. Cette obsession de n'avoir pas assez d'argent pour vivre ne le quitta jamais. Par contre, lorsqu'il recevait des sommes importantes, cet argent entre ses mains s'évaporait en fumée. Gauguin avait le chic de dilapider sa fortune avec une insouciance enfantine. Comment osa-t-il faire croire à ses amis qu'il crevait de faim à Tahiti, alors que même les "clodos" les plus démunis y trouvaient de quoi se nourrir ?

On a aussi beaucoup parlé de Gauguin en tant que journaliste. Son journal, " Le Sourire ", avait pour but de faire grincer les dents. Ses rubriques, qui se voulaient méchantes, volaient plutôt "au ras des pâquerettes". En fait, Gauguin piétinait dans d'infructueuses polémiques. Son sens de l'humour, plutôt macabre, ne blessait plus personne car trop outrancier.

Nous savons que la rencontre de Van Gogh et Gaugin fut épique. Ils s'admiraient réciproquement. Seulement voilà, Gauguin imbu de sa personne, avait le tort de se croire supérieur à Van Gogh. Van Gogh, plus humble et noble de nature, se jugeait égal et non inférieur à Gauguin. D'où les quiproquos et interminables malentendus qui opposèrent les deux hommes. Existe surtout le trop célèbre incident de l'oreille coupée où Gauguin, pas très courageux, repartit au plus vite en laissant son ami dans le plus grand désarrois, ce qui donne à croire que le dévouement dans l'adversité n'était pas son fort. Van Gogh cependant, continua à lui écrire, l'honorant même dans l'une de ses lettres avec le qualificatif de « cher Maître ». Dans les cas difficiles, Gauguin semblait penser : « Moi d'abord, les autres ensuite ».

 

Gauguin et les femmes

 

Si l'on jette un coup d'oeil même furtif sur la vie sentimentale de Paul Gauguin, on s'étonne de constater que tous ses amours (y compris celui de son mariage) furent soit des amours malheureux, soit des passions avortées. L'homme, il est vrai, n'avait pas un caractère facile. Renfermé, souvent taciturne, il n'était pas très communicatif. Tous ses amis peintres, à l'exception de Daniel de Monfreid, eurent des griefs envers lui. Hormis à la fin de sa vie, on ne connaît que très peu de choses sur son itinéraire sentimental.

En fait, sa philosophie vis-à-vis des femmes peut se résumer dans une phrase lapidaire qu'il écrivit au sujet d'un ami qui projetait de se marier avec une Finlandaise. « Je plains cette pauvre fille, si toutefois les femmes sont à plaindre. » Or lorsqu'il dit cela, notre peintre frise la cinquantaine. A cet âge, son passé amoureux a déjà connu bien des déboires. D'abord il y eut Mette, une gentille Danoise au comportement irréprochable qui devint son épouse et qui, elle non plus, ne comprenait rien à sa peinture. En bonne bourgeoise scandinave, son intérêt matériel primait sur celui de l'art, ce qu'explique facilement le fait qu'elle avait cinq enfants à charge. Aussi, pour subvenir aux besoins de sa famille, elle devait donner des leçons de français à Copenhague car elle ne recevait de Gauguin aucune aide financière. Or Gauguin lui reprochait que ses lettres manquaient d'effusion. Une "sècheresse" pourtant compréhensible, car bien lointain était le temps où son mari gagnait gros en tant qu'agent de change de la maison Bertin. N'avait-il pas abandonné une situation brillante pour se lancer dans cette maudite peinture qui ne lui rapportait pas un sou ? N'était-ce pas lui qui l'avait abandonnée, elle et ses enfants, sans ressources ?

S'il est vrai que de son côté Gauguin parle du mariage en termes peu flatteurs, « cette stupide institution », il n'en reste pas moins qu'il ne prit jamais ses responsabilité de père au sérieux. Le courrier que le couple échangea pendant des années reflète une interminable série de malentendus. Un jour Mette répliqua en réponse à ses doléances : « Pourquoi pleurer, nos deux vies sont brisées ». Gauguin, loin de s'offusquer, lui promit que « plus tard, quand je serai enfin reconnu, tu te reposeras et moi je travaillerai╔Ton fidèle (sic) amant et mari. »

Leur correspondance prit fin en août 1897 après que Gauguin eut appris la mort de sa fille Aline. Les dernières lignes qu'il adresse alors à sa femme sont celles d'un révolté : « Je viens de perdre ma fille, je n'aime plus Dieu. » Ce cri de rage contient toute l'amertume d'un homme vaincu par le destin. C'est alors qu'intervient sa crise spirituelle, sans doute la plus grave, la plus pathétique qu'il ait jamais vécue. Trois mois plus tard, il écrivait à Charles Morice : « Il est probable que je ne verrais pas le livre (Noa Noa) imprimé. Mes jours étant comptés.» C'est ainsi que Gauguin, malade, déprimé fait le bilan de son existence. Il parle de Renan " Vie de Jésus " et semble pour un temps renouer avec la foi, sans nul doute le côté le plus humain qui apparaît en filigranes dans cette confession.

 

Annah, la Javanaise

Cependant, que s'était-il passé dans le tourbillon de sa vie sentimentale ? Pour le savoir, il faut revenir à Pont-Aven, lors de son retour de Tahiti. En ce temps-là, il s'était acoquiné avec celle qu'on appelait "Annah la Javanaise", un personnage qui ne manquait pas d'allure. On ne sait pas où et comment Gauguin l'avait dénichée et il est vrai que souvent les peintres prennent leur modèle du moment pour maîtresse. Aussi, comme Gauguin avait connu la simplicité des vahine, la "non-complication" des Tahitiennes, sans doute Annah fut-elle pour lui "l'ersatz" qui se rapprochait le plus de la compagne qu'il venait de quitter à Tahiti. Car il faut avoir vécu un certain temps à Tahiti pour comprendre, aujourd'hui encore, le "manque" que l'on ressent pour tout ce qui est polynésien après quelques semaines passées en Europe.

Toujours est-il que si l'on considère que celle-ci se promenait toujours en compagnie de son inséparable guenon, on s'imagine pourquoi ce couple excentrique eut des démêlés avec un groupe de marins en bordée alors qu'il se promenait à Concarneau. Gauguin ayant répondu aux quolibets de ces rustres avec force coups de poing, il fut, lui et ses amis, pris à partie dans une bagarre qui lui coûtât une jambe cassée. Toa, la guenon de la javanaise se mêlât à cette échauffourée et, paraît-il, faillit arracher le nez à l'un des matelots. Ce pénible incident serait presque comique si Gauguin n'avait pas terminé à l'hôpital. Pendant ce temps, Annah, ingrate et perfide, en profita pour aller faire le ménage dans l'atelier parisien de son amant, emportant tout ce qui lui tombait sous la main pour ensuite disparaître sans laisser ni traces, ni adresse. Aussi, les conséquences de cette blessure empoisonnèrent irrémédiablement sa vie.

Quelques jours avant son deuxième départ pour Tahiti, Gauguin étant dés¤uvré à Paris, rendit visite à une "belle de nuit" qui lui "refila" sa petite vérole (la syphilis), ce qui ne fit qu'aggraver son état de santé. Ce ne sont donc pas la misère et la faim qui raccourcirent la vie de Gauguin, mais plutôt la maladie, les excès de l'alcool additionné à la morphine qui à cette époque était à la mode chez les artistes╔ et en vente libre aux îles Marquises grâce à un décret du gouverneur qui espérait ainsi remplir les caisses de la colonie.

La plupart des vahine que Gauguin a "connu" &emdash; au sens biblique du terme &emdash; laissèrent peu de traces dans ses souvenirs. S'adressant à Monfreid, il s'exclame : « Je vais bientôt être père à nouveau en Océanie. Nom d'un nom ! Il faut donc que je sème partout où je passe. Il est vrai qu'ici il n'y a pas de mal, les enfants sont bien reçus et retenus d'avance par les parents╔ Donc je ne suis pas inquiet sur le sort de celui-là. » Dans une autre lettre il écrit : « Oui certes, les enfants donnent du souci. Pas le mien cependant car il pousse ici sans tracas et promet d'être un solide gaillard et intelligent. » Émil (c'est de lui qu'il s'agit) devint "solide". Sur ce point Gauguin ne se trompait pas, mais pour ce qui concerne la réussite selon un critère européen, mieux vaut laisser cela en suspens. Dans une autre missive, il écrit non sans un élan d'orgueil : « Je vais prochainement être père d'un demi jaune. Ma charmante dulcinée s'est décidée à vouloir pondre. » Puis passant à un autre sujet, il parle sans se troubler de son atelier qu'il affirme être très beau. Un peu plus loin, il s'échauffe : « Ah, mon cher Daniel, que ne connaissez vous pas cette vie tahitienne╔ Vous ne voudriez plus vivre autrement. »

Nous devons en conclure qu'en dépit des apparences, Gauguin vécut des jours heureux à Tahiti. Si l'on prend en compte les rencontres fortuites avec les vahine en additionnant son double séjour dans les îles, on ne peut que rester perplexe. Tahiti à cette époque était pour les libertins un vrai pays de Cocagne. Tous les hommes pouvaient avoir des enfants naturels sans crainte d'un procès sur le dos. Et puis comment Gauguin, incapable de maintenir sa famille légitime, se serait-il préoccupé de ces "enfants du péché", comme dit l'Eglise. Saura t-on jamais le nombre exact de la progéniture que Gauguin a laissée en Polynésie ?

Que l'on se souvienne de son vieil oncle, lequel avait eu le bon goût de mourir pour lui laisser 10 000 francs en héritage. Aussitôt sa femme Mette en profitait pour lui rappeler : « Je te prie de te souvenir que tu as des enfants, il serait juste que tu leur donnes la moitié de la somme. » Ennuyé, celui-ci répondit en lui envoyant une liste de dettes qu'il devait honorer. Ensuite, il la récrimine en ces termes : « Je trouve déplaisant que tu oses me demander des comptes alors qu'il n'y a pas longtemps tu me disais "tu dois te débrouiller seul." »

Certains en déduisent que Gauguin aurait été un monstre d'égoïsme. Contentons-nous de penser qu'il n'était pas l'exemple personnifié de la générosité. Dans un extrait du "Cahier pour Aline", il avoue : « Une scandinave ne se donne jamais, elle se vend. A ses yeux, il faudrait que je sois une machine à gagner de l'argent ». S'en prenant à sa famille il continue : « Que les enfants fassent comme moi. A dix-sept ans, je ne coûtais plus rien. Depuis longtemps je ne suis plus rien pour eux. Désormais, ils ne sont plus rien pour moi. J'ai tout dit. »

Ayant tiré un trait sur cette affaire, il écrit à Daniel de Monfreid : « Il me reste à vous dire que Tahiti est toujours charmante, que ma nouvelle épouse se nomme Pahura, qu'elle a quatorze ans, qu'elle est très débauchée, mais cela ne vaut pas faute de comparaison avec la vertu ». Dans un autre texte, il ajoute : « La liberté de la chair doit exister sinon c'est un esclavage révoltant. En Europe, l'accouplement humain est une conséquence de l'amour. En Océanie, l'amour est la conséquence du coït ». Toujours dans le cahier, on peut lire : « La femme peut être libre. C'est son droit. Assurément, ce n'est pas l'homme qui l'en empêche. Le jour où son honneur ne sera plus placé au dessous de son nombril, elle sera libre et peut-être aussi mieux portante. »

A lire et entendre toutes ces aventures plus ou moins épiques du peintre, on peut se demander si Gauguin a jamais aimé ou été aimé. Excepté pour Aline, sa fille préférée, la question reste posée. Il était un de ces hommes qui, trop dévoué à leur art et passion, n'avaient eu ni le temps, ni le désir de se faire aimer et de se lier à une compagne.

Gauguin écrivit aussi à sa femme : « Mon nom d'artiste grandit tous les jours, en attendant je reste parfois trois jours sans manger, ce qui détruit mon énergie, ma vitalité. Pour la retrouver, je m'en vais à Panama pour vivre en sauvage. Je connais à une lieue de la mer une petite île "Taboga" dans le Pacifique. Elle est presque inhabitée. J'emporte mes couleurs et mes pinceaux afin de me retremper dans la vie primitive. »

Gauguin avait l'âme d'un insulaire, car l'idée de s'exiler dans une île semi-déserte va, au fil des années, devenir une obsession. Chaque fois qu'il était confronté à l'adversité, il redevenait misanthrope. Entre son premier et son second séjour à Tahiti, il raconte : « J'ai connu la vie simple d'Océanie. Je ne songe plus qu'à me retirer loin des hommes, c'est-à-dire loin de la gloire. J'irai enfouir ma solitude chez les sauvages et l'on n'entendra plus parler de moi. »

 

Grandeur et déchéance

La dernière année de Gauguin fut assez pitoyable. Sa santé, nous l'avons déjà dit, allait en empirant. Néanmoins son esprit continuait à battre la campagne. Sans compter que sa manière pour défendre les Marquisiens avait quelque chose de Don Quichotesque. Ses démêlés avec l'administration lui apportèrent des arguments pour vilipender les représentants de la loi. En outre, sa Maison du Jouir, avec à l'entrée ses deux effigies en bois sculptés, était un défi aux bonnes m¤urs. Elles symbolisaient l'affront par qui le scandale arrive.

En sa qualité d'artiste, Gauguin s'était lui-même (à tort ou à raison) mis sur un piédestal. Il méprisait la canaille "popa'a" dont il se disait entouré. La vérité, c'est qu'il dépérissait dans une ambiance délétère. Selon son ultime dossier médical à Tahiti (18 mars 1901), le diagnostic était plutôt alarmant. Il y est question d'ulcères purulents aux deux jambes et d'une névralgie sur le bord interne de l'omoplate. Pour vaincre la douleur, une dose de morphine quotidienne lui était prescrite. En plus, une conjonctivite double, inflammation des yeux qui l'empêchait aussi de peindre, explique dans quel degré de malaise et d'irritabilité il devait se trouver.

Sa solitude aussi lui pesait. Peut-être même le doute le tenaillait-il. C'est à ce moment qu'il eut la faiblesse, la tentation de vouloir réapparaître dans le monde qu'il avait rejeté. Lorsqu'il fit part de ce désir à Daniel de Monfreid, ce dernier, plus clairvoyant, lui répondit : « Vous êtes cet artiste légendaire qui du fond de l'Océanie projette ses ¤uvres déconcertantes, inimitables, ¤uvres définitives d'un grand homme disparu du Monde ». Monfreid terminait par une phrase prémonitoire : « Vous jouissez de l'immunité des grands morts╔ Vous êtes passé dans l'histoire de l'art ».

L'ultime année de sa vie (1902-1903) annonça le déclin de son ¤uvre. Aujourd'hui, on a tendance à voir sa mort comme une tragédie dont la société de Papeete serait en partie responsable. On voudrait nous faire croire &emdash; d'aucuns auraient même insinué qu'il aurait été empoisonné &emdash; que c'est à force de persécutions qu'il mourut. Comme si sa jambe brisée qui ne guérissait pas, son c¤ur malade et la syphilis n'y étaient pour rien dans sa débâcle. Or lui-même n'avait-il pas écrit à Charles Morice : « C'est que je ne suis plus le Gauguin d'autrefois. Ces dernières années m'ont rendu impressionnable à l'extrême, je suis sans énergie ». Mais en dehors de ces ennuis qui l'empêchait de peindre, il y en avait un autre plus grave encore. Sa vue s'affaiblissait. Sans doute était-ce là sa véritable descente en enfer, les premiers symptômes du déclin ? Si l'on se rapporte à son dernier courrier, il avait choisi les Marquises pour se retremper dans l'élément sauvage qui, avant sa mort, lui donnerait un dernier feu d'enthousiasme.

Dès les premiers jours de 1903, Gauguin était vaguement conscient que la source polynésienne de son inspiration était tarie. Las et désabusé, l'homme n'avait plus le feu sacré. Sa flamme créatrice s'était éteinte.

Est-on certain que "Paysages bretons sous la neige" fut son dernier tableau ? S'il en était vraiment ainsi, ceci tendrait à prouver que son inspiration s'était épuisée ? Le saura-t-on jamais ?

Aigri par la maladie, tourmenté par les tracas administratifs qu'il avait lui-même créé, désabusé, Gauguin attendit sa délivrance.

Celle-ci arriva un matin d'automne, à Atuona, un 8 mai 1903╔

Casimir DUCADOS.

 

Sources :

Charles Morice, Jean de Rotonchamp, Bengt Danielsson, Victor Segalen, Henri Perruchot, Daniel Wildenstein, Françoise Cachin, Renée Hamon, etc. Lettres de Paul Gauguin à D. de Monfreid, à sa femme et ses amis, etc.