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À lire absolument par les amoureux de la navigation et par ceux qui n’y connaissent rien


Vendredi 20 Mars 2020 - écrit par Patricia Bennel




Vient de paraître aux éditions L’Harmattan le roman de Michèle Lewon-Baechtel : Le Diable s’est invité à bord. Le titre pourrait faire penser à un polar : il n’en est rien. À partir d’une aventure réelle, celle de l’épopée de la pirogue ’O Tahiti Nui Freedom qui, en 2010, relia en quatre mois, avec les méthodes antiques de navigation (plus quelques instruments et un petit moteur en cas de besoin) Tahiti à la Chine, faisant ainsi en sens inverse le voyage des tupuna qui vinrent peupler Tahiti, l’auteur réussit l’exploit de rédiger sous forme d’un double journal imaginaire (celui de l’initiateur du projet et celui du capitaine) un roman passionnant qui tient le lecteur en haleine tout en l’instruisant et en le charmant.
En effet, c’est un livre à plusieurs entrées.
Tout d’abord, c’est le récit d’une aventure extraordinaire : tout ce qui est factuel est vrai, toutes les péripéties sont exactes. L’auteur a eu accès au journal de bord d’un des six protagonistes, a enquêté auprès des autres par des interviews et a lu tout ce qui est paru concernant cet exploit.
C’est aussi un véritable "traité de navigation" et une initiation au monde de la mer et aux techniques de navigation avec les étoiles. L’auteur s’est renseignée auprès des meilleurs spécialistes (en plus de ce qu’elle a pu apprendre des participants à l’aventure) que ce soit en ce qui concerne les termes techniques ou les techniques de navigation elles-mêmes.
C’est un document passionnant sur le plan culturel, puisque deux des navigateurs (tous Polynésiens de divers pays) sont des spécialistes, chacun à sa façon, des techniques de la navigation ancienne des Polynésiens avec les étoiles et que l’auteur a enquêté également sur la culture de chaque pays où ils ont fait escale, ne se contentant pas des récits des navigateurs : que ce soit sur la cérémonie du kava, l’organisation sociale, les cérémonies d’accueil, etc. Un éclairage est donné sur Raiatea, les Îles Cook, Tonga, Fidji, le Vanuatu, les Îles Salomon, la Papouasie, Palau, les Philippines et enfin la Chine (étapes de ce périple).
C’est une fine analyse psychologique des rapports humains dans une situation extrême puisque, comme l’indique le tire du livre, tout ne fut pas facile entre les différents participants. À travers certains récits se dessinent petit à petit de remarquables portraits psychologiques de ces êtres, liés par une même passion et un même projet mais de tempéraments différents, issus d’îles différentes et de pays différents (Moorea, Rangiroa, Nuku Hiva, les Îles Cook, Rarotonga, les Îles Salomon), dont certains sont francophones et d’autres anglophones en plus de leur langue maternelle.
Enfin, c’est un livre qui a une dimension poétique et humaniste. L’écriture est belle et la voix discrète de l’auteur se fait entendre parfois, exprimant sa vision de la vie, son amour de la nature et des rapports humains au détour de telle ou telle phrase d’un journal ou par des citations.

Donc un livre attachant et prenant pour tous ceux qui aiment ce pays, s’intéressent à la culture mā’ohi, même s’ils ne sont en rien des navigateurs.
Les noms ont été changés à la demande des protagonistes et en cinq ans d’enquêtes et de travail littéraire, l’auteur a pu se donner tous les moyens de faire de cette aventure réelle et passionnante un roman non moins passionnant, bien plus riche qu’un simple récit, ne trahissant rien, mais enrichissant la réalité et notre imaginaire.

Patricia Bennel, professeur de lettres à la retraite (Tahiti et Moorea)


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Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état

Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état
Ô surprise, un communiqué envoyé par le haut-commissariat confirme que l’État français cède officiellement au Pays, à titre gratuit, l’ancien bâtiment du commandement de la Marine pour installer en Polynésie le futur centre d’archives, d’information et de documentation sur les essais nucléaires. Sis boulevard de la Reine Pomare, sur le front de mer de Papeete, ce site est donc voué à accueillir le futur Centre de mémoire, mais, comme nous l’avons pointé du doigt à maintes reprises (lire notamment notre édito “Centre de mémoire : on se souviendra surtout de l’ingratitude de la France envers la Polynésie…”, TPM n° 420, du 15 novembre 2019), il s’agit en réalité d’un cadeau empoisonné, puisqu’il contient de l’amiante et du plomb ! Aussi, ce sera au Pays de financer sa construction, ce qui paraît aberrant eu égard “la dette” que la France métropolitaine se doit d’honorer. L’affront hexagonal est alors monté d’un cran, lorsque l’Assemblée nationale a adopté, le 14 mai dernier, un projet de loi visant “la clarification” et une meilleure “interprétation” des règles d’indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française, et ce, au beau milieu de “diverses dispositions urgentes pour faire face aux conséquences de l’épidémie de Covid-19” (lire pages 12 à 15)…

Cette disposition, qui avait été actée en séance le 3 mars dernier, mais dont la transmission avait été retardée en raison de la crise sanitaire, est ainsi un “cavalier législatif” qui rend applicable le seuil d’1 millisievert à tous les dossiers de demandes d’indemnisation. Autrement dit, c’est un retour à l’amendement scélérat dit “Tetuanui” tant décrié ! Tel un poignard planté dans le dos, ce “coup de Trafalgar” a été, de surcroît, manigancé depuis les hautes sphères parisiennes en l’absence des parlementaires polynésiens ! Une manière
cavalière de mener le bras de fer qui a indigné, par exemple, Moetai Brotherson, député polynésien et vice-président du Tavini Huiraatira. Et d’interpeller l’État français : “Qu’est-ce que le peuple polynésien vous a fait pour que vous nous détestiez autant ?” Dans une longue interview accordée à Tahiti Pacifique, il fustige le gouvernement central et évoque “une frilosité maladive à vouloir indemniser de façon respectable les victimes de ces essais” (lire pages 18 à 21). Les associations locales de défense, 193 et Moruroa e Tatou, représentées par Père Auguste et Hiro Tefaarere, tirent également à boulet rouge sur l’État et rejettent désormais à l’unisson le projet de Centre de mémoire. Dans les réactions que nous avons recueillies (lire pages 22-23), la notion de “crime contre l’humanité” est omniprésente et l’on connaît tous le coupable, bien qu’il n’ait toujours pas présenté ses excuses au peuple polynésien...

Enfin, un ingénieur retraité de la Direction des essais du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Ghislain Houzel, qui a effectué de très nombreuses missions à Moruroa, de 1966 1997, et assisté à plus de 120 tirs, nous raconte l’horreur des essais nucléaires, sans langue de bois, au fil d’un entretien riche en anecdotes (lire pages 24 à 27). Vous l’aurez compris, c’est un numéro “collector” que nous vous proposons, avec une édition spéciale de
16 pages consacrées à ce douloureux sujet en Polynésie. La page du nucléaire, qui a profondément entaché les relations du fenua dans son histoire avec la Métropole, n’est toujours pas tournée. Le sera-t-elle un jour ? Aujourd’hui, nous avons un rêve : que cette question explosive soit gérée localement par “des hommes, de vrais hommes, avec des *** dans la culotte”, pour reprendre l’expression récente du président du Pays. Et puis, si d’aventure Emmanuel Macron se décidait à venir nous rendre visite un jour, nous aimerions lui dire : “Eh, Manu, tu redescends et tu dépollues ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt