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À tous ceux qui ne veulent rien voir et ne rien entendre

Leçons d’un scrutin législatif (1er tour)



À tous ceux qui ne veulent rien voir et ne rien entendre
Tapura, Tahoera’a et Tavini ont obtenu ensemble plus de 86% des voix. Les autres formations ou personnalités isolées se partagent des miettes. Certains partis sont apparus comme exogènes. Malgré des candidats de bonne tenue et se revendiquant du Fenua, s’appeler "La France insoumise" ne laisse aucune chance. C’est importer des problématiques qui ne touchent pas les Polynésiens, même en abordant des thèmes locaux. Il en va de même avec les représentants de l’UPR (partisans de François Asselineau) ou du Front national (même doté d’un nom en reo mā'ohi). Il n’y a pas de place en Polynésie pour une idéologie hexagonale.

Tau Hoturau (derrière Tauhiti Nena) ne réalise qu’une petite percée. Quel est l’espace de ce parti entre les formations classiques ? N’est pas Macron qui veut. En Polynésie, une personnalité qui quitte un parti ancien bien structuré n’a aucune chance s’il n’a pas derrière lui de fortes ressources militantes. Les dissidents appelés à un avenir ont eu pour nom Gaston Tong Sang, mais un succès éphémère, ou Édouard Fritch, tous deux ayant avec eux des bastions communaux. Tau Hoturau n’a donc que peu de chance de croître, surtout après des débuts chaotiques qui l’ont conduit à soutenir Bruno Lemaire (sans avoir lu son programme), puis François Fillon, avant de se tourner vers Emmanuel Macron… et d’appeler maintenant à voter pour des candidats Tahoera’a qui, s’ils étaient élus, siégeraient dans l’opposition à E. Macron !
Heiura-Les Verts avait d’excellents candidats et un programme polynésien alléchant. Ce parti, comme son équivalent en métropole, n’arrive pas à décoller depuis plus de deux décennies. Les Verts ont cependant rempli en partie leurs objectifs : tous les partis intègrent les thèmes qu’ils développent (sans leur donner la même priorité).

On a beaucoup glosé sur le taux de participation qui n’est vraiment pas plus mauvais qu’en 2012. Cependant, dans une collectivité d’outre-mer, l’élection présidentielle et les législatives apparaissent, elles aussi, bien exogènes. Une relative fidélité aux leaders locaux pousse des électeurs à soutenir des candidats à la présidentielle qu’ils ne connaissent pas et leurs programmes encore moins. Quant aux députés, leur rôle étant moindre que celui de leurs collègues de l’hexagone, leur élection change peu de choses au quotidien des Polynésiens, d’autant qu’on ne comprend pas vraiment leur positionnement à Paris. Pensons aux députés sortants du Tapura inscrits chez les opposants au Gouvernement de François Hollande tout en affichant une grande proximité avec le Président…

Deux partis sont sous-représentés dans ces élections législatives.
D’abord le Tavini. Il suffit de regarder les 3 372 voix de Moetai Brotherson à Faa’a même, sur 19 039 inscrits, pour admettre que le parti est responsable de ce score insuffisant pour lui. Prôner le boycott de l’élection présidentielle (que ne justifie qu’en partie une offre politique inadéquate) a été une lourde erreur. Démobiliser l’électorat pour le remobiliser ensuite, n’est pas chose aisée.

Le Tahoera’a ensuite. Tant d’efforts, tant de réunions pour un petit 26% des voix ! Il voulait sanctionner le Tapura : "Caramba ! encore raté !", aurait dit un personnage de Tintin. Le parti orange a été victime d’une monumentale erreur commise par son leader : soutenir le Front national à la présidentielle sans mesurer ce que la victoire de la candidate aurait représenté de néfaste pour la Polynésie. Ce qui restera devant l’histoire comme une tache indélébile… Il est évident que des électeurs proches du Tahoera’a, allergiques au Front national, ont fait payer cette erreur en ne se mobilisant pas.

Un fait est passé quasiment inaperçu. Avec le projet de pays associé, le Tahoera’a quitte la mouvance de l’autonomie, bien qu’il s’en défende. Or, la Polynésie sortirait de l’article 74 de la Constitution car elle ne serait plus une Collectivité d’outre-mer (une COM). Qu’y aurait-il dans ce statut de pays associé ? Par exemple, les Polynésiens participeraient-ils encore aux élections nationales et européennes ? Se poserait la question de l’utilité de ces scrutins puisque le parti annonce qu’il y aurait l’élection du président du pays au suffrage universel et que l’assemblée voterait de véritables lois, très différentes des lois métropolitaines. Que feraient donc à Paris nos députés puisque le pays vivrait sa propre vie avec un corpus législatif qui n’aurait plus grand-chose à voir avec la France. Certes, le député est le député de la nation, mais s’il y a quasiment deux nations ? La profession de foi annonce que l’État conserverait "ses" compétences régaliennes, mais sans les préciser vraiment et en espérant qu’elles seraient largement partagées avec le pays. En fait, le statut de pays associé ferait que le Fenua serait vite "dissocié" de la France. Ce statut est parfaitement défendable, mais il semble conçu surtout pour des dirigeants orange qui ne supportent plus certaines interventions (et/ou contrôles) de la France. La dissidence de Marcel Tuihani tend à montrer que l’unanimité ne s’est pas faite autour de ce projet.

Un autre fait passe inaperçu parce qu’il s’étend dans la durée, mais révèle une tendance lourde : la Polynésie s’éloigne de la France, que cela plaise ou non. Ceux qui, comme moi, aiment la France et la Polynésie s’en chagrineront, mais se référeront à une phrase de François Mitterrand en 1975 : "Si je laisse parler mon cœur, je souhaite que nous restions ensemble ; si j’écoute ma conscience politique, il vous appartient d’en décider autrement".

Explications. Regardons les résultats électoraux avec lucidité et manions les chiffres avec prudence, mais quand même ! Le Tavini a obtenu 21% des voix (nous avons estimé plus haut qu’il était sous-représenté) et des "satellites" comme les écologistes plutôt favorables aux thèses des "bleus" et les partisans de Tauhiti Nena favorables à un référendum d’autodétermination (certes repoussé à 15 ans) représentent un potentiel de 4 à 6%. On dépasse largement les 25% compte tenu des observations précédentes. Sans compter divers électeurs venus par exemple de La France insoumise. Plus d’un quart de l’électorat serait plutôt enclin à la rupture avec la France (pas forcément radicale, il est vrai).

Nous avons environ 26% de voix pour le Tahoera’a, lequel a sans doute été sous-représenté lui aussi dans cette élection. Or, le projet du parti est bien un saut dans une autre relation avec la France que la relation d’autonomie.

On a donc une petite majorité qui se dessine en faveur de liens distendus avec la France, même si les projets diffèrent, mais les tractations de l’entre-deux-tours (avec leurs non-dits) prouvent que les frontières entre les deux mouvements sont poreuses, même si le 7/7/7 ne se reproduit pas.

Actuellement donc, seul le Tapura (et quelques formations comme il s’en crée régulièrement) serait réellement autonomiste. MAIS, qu’on ne se méprenne pas sur les évolutions en cours. Il y a bien longtemps qu’on n’entend plus les déclarations lyriques d’attachement à la France comme celles que prononçait par exemple Rudy Bambridge, le mentor de G. Flosse. Mieux encore, certaines déclarations (celle de Lana Tetuanui sur les juges) vont plus loin que le contenu de projet de pays associé.

La logique de l’autonomie entraîne le territoire à demander et à obtenir toujours plus de compétences. Le juriste François Luchaire estimait que la France ayant fait naître outre-mer les trois revendications d’égalité, d’autonomie et de droit au développement, tout arrêt ou tout ralentissement dans le processus seraient considérés comme la méconnaissance d’un droit fondamental. Naguère, lorsque l’autonomie s’élargissait, des responsables politiques s’alarmaient : "Encore une étape et on basculera dans l’indépendance." Si maintenant l’idée est admise qu’on peut aller toujours plus loin dans l’obtention des compétences, subsistent deux bémols : a-t-on les moyens d’assumer ces compétences ? À quel moment la France estimera que le transfert de celles-ci est tel que le pays pourrait aussi se passer des transferts financiers ?

Si on admet (sans problème) que le Tapura est un parti autonomiste, force est de constater que, pour lui, les attaches avec la France répondent davantage à une logique de l’intelligence qu’à une inclination du cœur. Le discours du président Fritch à l’ONU, le 4 octobre 2016, en dit long à ce sujet (alors qu’il avait pour but de contrecarrer les positions indépendantistes) :
"En tant qu’autonomistes, nous sommes parfaitement conscients que notre histoire n’est pas celle de la France ; que notre mode de vie océanien et tropical, n’est pas celui de la France européenne. Il y a simplement le fait que les autonomistes, conscients de l’étroitesse de leur terre de 4 000 km2, et du faible nombre de leur population de 280 000 habitants, ont une approche et une vision réalistes de leur pays face à l’interdépendance des nations et à la mondialisation des échanges."

À tous ceux qui ne veulent rien voir et ne rien entendre, les évolutions en cours ne devraient pourtant pas échapper : nous sommes entrés dans une phase nouvelle des relations entre le pays et la France, pour le meilleur… ou pour le pire

Vendredi 30 Juin 2017 - écrit par Jean-Marc Regnault


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2018 : sous le signe des Territoriales

Amateurs d’astrologie, plutôt que de vous plonger dans la lecture de votre signe zodiacal pour tenter d'y trouver des signes rassurants pour votre avenir, soyez plutôt à l’écoute de votre environnement social et professionnel, pour tenter d’influencer votre avenir et celui de vos proches quand, après analyse, vous serez appelés à voter le 22 avril prochain lors du premier tour des élections territoriales. Plutôt que d’essayer de vous rassurer par des écrits de liseurs d'étoiles, essayez plutôt de suivre la bonne. Certes, l’échéance est encore loin, mais mieux vaut prendre son temps en politique pour comprendre les tenants et les aboutissants de chaque élection. Il s’agira de donner la gestion du pays au groupe majoritaire à l’assemblée de Polynésie qui élira notre président.
Cette échéance est en tout cas dans les esprits de tous les hommes politiques du territoire qui ont élaboré leur stratégie depuis déjà quelques mois. Chacun est dans son rôle, la majorité souligne le redressement de l’économie, ses bonnes relations avec l’État, ne manque pas d’ouvrir les robinets d’aides et subventions, comme en atteste la lecture des derniers journaux officiels, et annonce vouloir revoir sa stratégie sociale, dont les effets tardent à être ressentis par les plus démunis ; pire, la fracture sociale ne fait que s’agrandir. L’augmentation des cotisations salariales, l’augmentation de l’abonnement téléphonique et des boîtes postales annoncée pour ce début d’année aura un impact négatif sur ceux qui connaissent des fins de mois difficiles.
Un gros trimestre pour créer de l’emploi, pour sortir quelques centaines de Polynésiens de la précarité, paraît bien court pour tenter de redorer cette mauvaise partie du bilan. L’opposition est bien sûr dans son rôle en dénonçant cette précarité, cette misère. Le Tahoeraa mise sur les vieilles recettes et les annonces pleines d’espoir que sont d’offrir un emploi, une maison et de ramener le bonheur dans les familles. Le Tavini n’innove guère plus en proposant de s’appuyer sur les forces économiques de ce pays pour s’en sortir, tout en faisant table rase de certaines pratiques politiciennes.
D’autres partis et candidats auront le temps de se faire connaître, comme vient de le faire Marcel Tuihani, actuel président de l’assemblée territoriale. Il va tenter de convaincre qu’une énième nouvelle voie est possible, surfant sur le ras-le-bol politique national.
Dans exactement 100 jours, les Polynésiens seront amenés à s’exprimer bulletin à la main pour se prononcer sur leur avenir ; notre vœu pour 2018 est qu’ils soient le plus nombreux possible à le faire.
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier