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"Aliment-phare du Polynésien, le bœuf en boîte" : vraiment ?

Aïe, aïe, aïe ! Quand la Caisse de prévoyance sociale affiche un trou béant, ça fait mal d’entendre cela. Ouille, ouille, ouille ! Entendre dire par nos gouvernants que le bœuf en boîte est le summum de la gastronomie polynésienne, ça fait mal !



Crédit photo : Ariitaimai Amary
Crédit photo : Ariitaimai Amary
Il est vrai que, depuis les actes de vandalisme répétés initiés et/ou perpétrés par le Service de l’équipement durant des décennies où, creusant, draguant, remblayant les zones d’alevinage de nos rivages, stérilisant ainsi le garde-manger naturel qu’était le lagon, la population s’est inexorablement orientée vers les magasins. Acculée par ses propres enfants, arrogants et fiers de leur pouvoir de destruction, à rejoindre la queue de la société de consommation, elle s’est bien sûr rabattue sur les conserves bas de gamme de morceaux de viande grasse et de poisson bon marché.
Ce propos "aliment-phare" est asséné avec conviction, comme une vérité. Ainsi, ce produit de valeur nutritive douteuse sera réintégré dans la catégorie des Produits de première nécessité (PPN) pour en encourager la consommation ! Sinon, des emplois seraient menacés. Quel dilemme ! La santé ou des emplois ? Pourquoi poser le problème de cette manière-là ? Une étude sérieuse a-t-elle été menée pour affirmer que santé et économie seraient des ennemis ?
Et si les campagnes de promotion pour une alimentation saine menées par le ministère de la Santé commençaient enfin à porter leurs fruits ? Faudra-t-il y renoncer ? Ces campagnes relevaient d’une démarche cohérente quand il fut décidé de faire basculer ce produit aux qualités alimentaires discutables dans une catégorie moins attrayante financièrement.

Mais voilà, tout laisse à penser que nos gouvernements optent à nouveau pour la classique injonction paradoxale où l’on encourage à faire une chose que l’on décourage fortement de faire. Soit, en la circonstance : "Ne mangez pas de produits en conserve, surtout s’ils sont hypersalés et gras ! Mangez le punu pua’atoro pour soutenir l’économie locale !"
Or, l’injonction paradoxale répétée rend fou celui ou celle à qui elle s’adresse. C’est prouvé, avéré, démontré. Étonnez-vous des comportement autodestructeurs d’une partie de notre jeunesse. Les discours paradoxaux y jouent un rôle déterminant. Ils sont des messages de mépris captés, intériorisés et ravageurs de l’estime de soi chez les plus fragiles. Chez les moins manipulables, ça sème le doute sur les véritables intentions des gouvernants envers leur population et détruit la confiance. Et ce ne sont pas des centres fermés d’éducation carcérale qui compenseront ces incohérences.

Tout au long de ma vie, qui commence à être assez longue, j’ai observé de multiples manifestations de mépris envers la population par certains de ses enfants, lorgnant et s’installant à la place de colons ou expatriés enviés, décriés, vilipendés. Jalousés, en fait. Parfois, ils ont fait juste. Ils ont aussi fait pire. En voici deux anecdotes. Ce n’était pas encore l’Autonomie, avec ministres siégeant hors regard de l’administration d’État. Le secrétaire général du haut-commissariat assistait aux réunions du conseil de gouvernement. Un jour, il fut question de dépouiller les offres de commandes de riz, devenu Produit de première nécessité au détriment, comme chacun le sait, des tubercules mā’ohi disqualifiés. L’un de nos gouvernants opta pour le produit le moins cher et de moins bonne qualité, en disant : "Ce sera toujours assez bon pour les Polynésiens !" Le secrétaire général, outré, protesta, mais sans succès.

Chef du Service de la mer et de l’aquaculture, j’organisais la pêche aux trocas et faisais des appels d’offres. Les enveloppes des candidats acheteurs étaient dépouillées par une commission, que je présidais. Lors des précédentes pêches, la commission avait, bien sûr, choisi les plus offrants ; à la grande joie des pêcheurs. Peu avant une campagne annoncée dans un atoll des Tuamotu, je reçus la visite d’un acheteur potentiel au nom mā’ohi prestigieux. Il me reprocha d’habituer les Pa’umotu à des rémunérations aussi élevées, alors qu’ils devaient se contenter de trois fois moins. "Ce sera suffisant pour eux !" Il voulait être attributaire de la pêche, même s’il était le moins-disant. Son nom de famille l’exigeait. Je n’en tins bien sûr pas compte. Cette année-là, des habitants de différents archipels se répartirent environ 250 millions de Fcfp, en rétribution directe de leurs pêches. Ils étaient heureux. J’étais fière. Je suppose que cela contribua à mon éviction de ce poste quelque temps plus tard. Mais j’aurais dû prendre aussi en compte la chair qui est comestible. Je n’ai pas su le faire. Toutefois, c’est l’avidité et l’orgueil d’un conseiller-maire, lui aussi au nom de longue lignée, qui sabota pour longtemps ce type d’opération. Dans son île, avec ses sbires, il intimida les contrôleurs du service et contraignit l’acheteur à emporter des coquilles non nettoyées. Elles empestaient tant, qu’elles furent coulées au large du port asiatique de destination, qui refusa d’accueillir une telle puanteur. Le troca de nos lagons fut déconsidéré durant près de deux décennies.

Ici comme ailleurs, nous avons besoin d’être dirigés par des gens compétents et intègres. Et peu importe leur origine : pure locale, mélangée, importée ou expatriée. La compétence avérée et une moralité éprouvée devraient être les principaux facteurs de sélection pour des postes de responsables. Malheureusement, c’est la compétence et l’intégrité morale qui furent souvent sanctionnées quand elles étaient détenues par quelqu’un de local à qui fut préféré un ou une incompétent(e) torpillant l’excellence et l’exigence de rigueur.

À l’heure où la sécheresse affame des continents entiers, à l’heure où l’eau est identifiée comme la plus précieuse des ressources, des attitudes nouvelles sont à promouvoir. Hélas ! Tels des camions sans volant, nos politiciens distribuent des bons de saccage de nos rivières et de leurs précieux écosystèmes, que la nature a mis des millénaires à construire. Ça déracine des arbres plus que centenaires en vrais vandales, extrayant sable, galets et graviers le plus profond possible, participant ainsi à l’assèchement de nos vallées et à l’appauvrissement de la planète.

Il est urgent de réduire la bétonisation de notre milieu de vie et de se mettre à exploiter les forêts de pinus et falcata plantés à grands frais il y a environ soixante ans. Bon ! D’accord. Les ingénieurs agroforestiers métropolitains de l’époque n’étaient pas très doués. Ils ne l’étaient même pas du tout. Ils auraient mieux fait de planter des espèces locales, telles que : santal, tou, miro, tāmanu et même pūrau, pandanus et bambou, ainsi que des variétés de teck et d’acajou. Certes, cela aurait retardé leur projet en contraignant à monter des pépinières, à attendre que les graines germent et que les plants atteignent la bonne hauteur et en nombre suffisant pour cette énorme opération. Ailleurs, sans doute, les plants étaient-ils déjà tout prêts. Dommage. Mais exploitons ce qui existe, d’autant que ces essences se comportent en pestes végétales. Arrêtons le processus invasif, exploitons utilement et remplaçons-les au fur et à mesure par d’autres essences intéressantes pour la biodiversité, la vie culturelle et l’économie. En attendant la concrétisation de faramineux projets, genre Village tahitien pour visiteurs, fabriqué avec des produits importés, sachons exploiter et entretenir notre jardin que nos placards publicitaires vantent édéniques. Soyons cohérents avec nos discours, pour une fois. Nous avons là un super chantier, des ressources en matière première et de quoi mobiliser une jeunesse impatiente, qui a besoin de se projeter dans l’avenir, autrement qu’en uniquement futur rentier bénéficiaire d’indemnités en réparation du préjudice nucléaire.
Quant à cet aliment-phare, tel qu’il est aujourd’hui, notre ministre est-il prêt à en manger tous les jours ?

Vendredi 6 Septembre 2019 - écrit par Simone Grand


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Pendant ce temps-là, les SDF meurent dans nos rues…

Pendant ce temps-là, les SDF meurent dans nos rues…
Il aura donc fallu que deux bébés meurent à Ua Pou en l’espace de trois ans pour que le Pays promette enfin de réagir. Après que le Fenua Enata a crié sa colère suite au décès du nourrisson de trois mois et que le corps du petit Hoane Kohumoetini a été rapatrié pour reposer en paix sur sa terre natale, le président de la Polynésie a multiplié les annonces, le 17 octobre dernier. Afin d’assurer correctement les évacuations sanitaires, un hélicoptère devrait être de nouveau affecté aux Marquises “avant juin 2020” et l’hôpital de Taiohae, à Nuku Hiva, devrait disposer prochainement d’un appareil d'échographie, ainsi que d'un scanner pour permettre des diagnostics plus pointus. Édouard Fritch a déclaré en outre qu’un navire de secours en mer verrait le jour grâce à l’inscription au budget de l’État d’une enveloppe de 36 millions de Fcfp par la ministre des Outre-mer, Annick Girardin. C’est Noël avant l’heure, et on sent comme un parfum de municipales se dégager derrière chaque parole gouvernementale… D’ailleurs, le président et le haut-commissaire, en déplacement aux Marquises le week-end dernier, ont été accueillis par un collectif de 300 personnes qui ont manifesté en silence leur indignation, en attendant non pas des promesses mais des actions concrètes.

Alors, cher papa Fritch, permettez-nous de vous adresser également cette lettre un peu en avance. Yvonne, 60 ans, s’est éteinte à l’hôpital de Taaone, puis le corps d’un quadragénaire sans vie a été découvert derrière la mairie de Papara. Ces deux décès de sans domicile fixe (SDF) survenus à quelques jours d’intervalle portent à au moins 9 le nombre de personnes en grande précarité et à la rue disparues depuis le début de l’année. C’est trop, beaucoup trop à l’échelle de notre territoire avec ses 280 000 habitants ! En Métropole, ce sont 303 morts qui ont été répertoriés sur une population de 67 millions d’âmes, ce qui est déjà inacceptable. Comme nous l’écrivions dans un précédent éditorial (lire TPM n° 406 du 3 mai 2019), après la vague de solidarité qui a déferlé suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris : faut-il que la planète s’enflamme pour que nous lui venions en aide, ainsi qu’aux dizaines de milliers d’enfants, de SDF et de vieillards qui meurent chaque jour dans la plus grande indifférence ?

D’autant que ces regrettables disparitions coïncident avec le contexte tendu qui s’est instauré entre le gouvernement local et Père Christophe, depuis le discours officiel de M. Fritch devant les élus du Pays pour lequel il n’avait même pas pris la peine de se concerter avec les principaux concernés ! Le prêtre résident et vicaire coopérateur de la cathédrale de Papeete avait alors dénoncé “un coup médiatique, un coup politique !” (lire TPM n° 417 du 4 octobre). Dans un nouveau brûlot publié sur la page du centre d’accueil Te Vai-ete, le bienfaiteur des SDF à Tahiti n’y va pas avec le dos de la cuillère : “À quel jeu le Pays joue-t-il ? Davantage préoccupé par les conflits d’intérêts personnels, les querelles de pouvoir entre cabinets ministériels et la lâcheté de ceux qui peuvent y remédier… ego surdimensionné… le bien commun disparaît au profit des intérêts personnels ! Pendant ce temps-là, on meurt dans nos rues… Combien de morts faudra-t-il pour que les petits potentats qui gravitent dans les sphères du pouvoir soient mis à bas pour qu’être frères ne soit plus le privilège de quelques-uns ?” Rappelons encore une fois que Père Christophe est à la recherche d’un terrain pour offrir des conditions louables aux quelque 300 SDF qui errent dans le Grand Papeete, à savoir un repas, une douche et la possibilité de laver leur linge. Il a besoin de 150 millions de Fcfp avant le 23 décembre 2019, sinon il jettera l’éponge après vingt-cinq années de générosité inconditionnelle. Je rêve qu’en ces fêtes de la Toussaint et du Tūramara’a, nous puissions rendre à nos défunts, mais aussi à nos SDF, toute leur dignité !

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt