Un homme absolument exceptionnel nous a
quittés
N°86, juin 1998
Pratiquement personne à Tahiti ne le connaît, il n'a
jamais été à une réception, un cocktail,
et pour cause : il vivait depuis 16 ans sur l'île la plus
isolée de Polynésie, Rapa Iti où il n'y a pas de
piste d'aviation et que la goélette Tuhaa Pae ne visite qu'une
fois tous les trois mois.
Et pourtant, intellectuels, élite, dirigeants et courtisants
de Tahiti, vous devriez pleurer car vous ne pourrez malheureusement
plus rencontrer Marc Liblin, certainement un des personnages les plus
exceptionnels qui ait vécu dans nos îles ces
dernières décennies. En effet, il est
décédé le soir du 26 mai à
l'hôpital Jean Prince de Papeete, à l'âge de 50
ans. Ô désespoir, Ô grande perte pour Rapa et la
Polynésie !
Langue inconnue
Ecoutez son histoire et sachez qu'elle est véridique et
vérifiée ! Fils d'un maître de forges de Luxeuil
en Haute Saône, il fut traumatisé dès l'âge
de 6 ans par des rêves quotidiens dans lesquels un vieux
personnage lui apparaissait et lui enseignait la physique et une
langue inconnue, un idiome qu'il parlera couramment mais dont il
ignorait l'origine. Surdoué, il souffrira toute son
adolescence durant de cette différence que n'acceptent pas les
sociétés européennes, surtout les enfants si
cruels dans leur conformisme inculqué. Devenu solitaire, omni
savant, ayant subi les succès et les échecs qu'offre la
vie "civilisée", curieux pour tout au point de se nourrir plus
de lecture que de denrées alimentaires, il échouera
à l'âge de 33 ans, marginal, en Bretagne. Là, le
"hasard" fit qu'il sera découvert et pris en main par le Dr
Collin et le professeur Leruz. Ainsi un groupe de chercheurs de
l'Université de Rennes étudiera ses rêves et "sa
langue", essaiera de la décoder, de la traduire grâce
aux ordinateurs naissants. En vain. Après deux ans de
recherches, on eut donc l'idée de "faire les bars" des villes
portuaires de la Bretagne afin d'y demander aux marins de passage
s'ils ne connaissaient pas cette langue.
La fréquentation des bars n'étant pas l'ennemie du
chercheur, ce fut dans un estaminet de Rennes, alors qu'il fit encore
un solo de son langage personnel non identifié devant un
aréopage de Tunisiens qui ne buvaient pas que du café,
que le barman, un ancien de la Marine nationale déclara avoir
déjà entendu parler de telle façon sur une
île polynésienne du Pacifique. En plus, Ô miracle
du hasard ou des Dieux, il connaissait une dame provenant de cette
île, divorcée d'un militaire, qui habitait dans un HLM
de la banlieue.
30 ans aprèsÉ
La rencontre de Marc avec cette dame polynésienne,
Meretuini Make, bouleversa sa vie : il l'aborda en parlant "sa
langue" et elle lui répondit immédiatement sans
hésiter, lui apprenant par là même que depuis 30
ans, lui qui n'avait jamais quitté l'Europe, parlait
couramment la vieille langue de Rapa, celle de l'ancienne
génération d'une île de 400 Polynésiens
perdue dans le Pacifique Sud et pratiquement inconnue du reste du
monde. Meretuini, elle, avait grandi en parlant ce "vieux Rapa"
appris de son grand-père Teraimaeva Make, le patriarche de
l'île, alors toujours en vie.
Jubilation des universitaires, décodage de la langue
grâce à Meretuini, et bien sûr Marc
épousera la seule qui sut le comprendre pour ensuite partir
continuer les recherches sur l'île. Après une
année initiatique où il vivra dans les montagnes de
l'île comme on le fit dans les temps
pré-européens et où sa connaissance
extraordinaire créa des tensions, il revint sur l'île un
an plus tard, exerçant depuis 1983 en tant que
secrétaire de mairie puis instituteur à Rapa. Durant
ces 15 années vécues presqu'en ermite et plongé
dans la culture Rapa, il étudia et collecta toutes les
informations possibles sur "son" île et élabora des
théories qui, certainement, un jour deviendront la
référence. Trois mètres cubes de documents et
des milliers de diapos témoignent de ce travail hélas
inachevé.
Comme pour ses recherches, Marc s'impliqua tout à fait dans
son travail d'instituteur. Souffrant depuis de longs mois, il refusa
toujours d'« abandonner mes élèves » et remis
son départ pour l'hôpital toujours à plus tard,
ce qui fit que son cancer devint général, d'où
sa perte.

Les enfants polynésiens du petit village d'Area eurent
ainsi la chance d'être initiés à la vie pendant
huit ans par un véritable génie, chantre d'une culture
générale inouïe, incollable en physique comme en
métaphysique, qui leur dispensait sa connaissance bien
au-delà des curriculum imposés.
Marc eut aussi la gentillesse de publier différents articles
pour notre magazine dans lesquels il exprimait et, face à tant
d'érudition, de courtoisie et d'originalité, nous
eûmes la chance de devenir un de ses amis.
Mais les responsables de l'enseignement surent-ils seulement
apprécier cet "Einstein" exilé à Rapa qui
était l'interlocuteur obligé de tous les chercheurs de
passage ? Apparemment pas trop, comme tous les génies et
désintéressés. En effet, suite à des
pressions politiques de l'ancien maire, on vint lui chercher des
noises avec un diplôme (un bac passé lors du "bordel de
mai 68"). "Reclassé instituteur auxiliaire" il dut rembourser
des parties de son salaire ce qui, avec quatre enfants à
charge, le fit vivre ses dernières années dans une
détresse matérielle certaine qui frisait le
dénuement.
Toute la rédaction de Tahiti-Pacifique magazine a
été atterrée en apprenant sa disparition.
A sa veuve l'admirable Meretuini, à ses enfants, à ses
nombreux amis dans les îles et dans le monde, nous
présentons nos plus vives et plus sincères
condoléances.
Alex W. du PREL
Publications de Marc Liblin dans Tahiti-Pacifique magazine :
"L'apprenti", (N° 45, janvier 1995), "L'indigène"
(N° 47, mars 95), "Hommes sacrés de
Rapa" (N° 65, septembre 96), "Le matriarcat
polynésien", (N° 66,octobre 96).