Menu

Courrier des lecteurs : la vague Montessori ou la déliquescence de notre Éducation nationale…


Jeudi 3 Octobre 2019 - écrit par Pierre Dargelos




"Tahiti Pacifique, dans son numéro 414 (lire TPM du 23 août), publie à la Une un très intéressant article signé Mihivai, sur l’éclosion des écoles privées hors contrat, dans le contexte du système éducatif en crise, se réclamant plus ou moins de la pédagogie Montessori. La journaliste rappelle ce que recouvre, pour l’essentiel, l’option pour cette approche pédagogique, dans l’Italie du XIXe siècle, au bénéfice d’enfants "en difficulté" qui vivaient dans un quartier pauvre de Rome. Elle souligne, avec justesse, ce contexte, les mérites, les limites, le coût d’un tel choix en Polynésie, et se demande si cette "vague" est un phénomène de mode ou le résultat d’un échec de l’École publique à combler une brèche où les écoles privées "auraient bien tort de ne pas s’engouffrer". Elle pose ainsi une excellente question : "L’École publique ne serait-elle pas en fin de compte son propre bourreau ?"
En bref, on l’aura deviné, j’apprécie vivement un tel article et ne résiste pas au plaisir de donner mon avis, d’autant que j’observe, comme tant d’autres, la déliquescence de notre Éducation nationale, ainsi que celle de sa variante polynésienne. Et si elles ne sont pas seules coupables, elles en sont, pour une bonne part et par définition, responsables.

Au niveau national, il est de bon ton d’évoquer le phénomène de Mai 68 pour cibler la cause du dépérissement de l’École. C’est oublier que cette vague de contestation n’était pas un épiphénomène, mais le fruit d’une France en chemin de décolonisation, confrontée à des défis historique, technologique, économique qui, bien avant les années 1960, "travaillaient" le pays des Trois Glorieuses, annonçant à Paris, mais aussi en Amérique, en Afrique, en Asie, des remises en question douloureuses. L’École avait déjà changé et, si elle refusait de partager le point de vue extravagant selon lequel "il est  interdit d’interdire", elle était fortement bousculée par l’éclosion des libertés individuelles et "sociétales", avec le déclin de toutes les institutions (famille, Églises, armée, associations, syndicats, partis…) où se forgeaient, qu’on s’en réjouisse ou non, des idéaux fédérateurs, laissant un vide béant que les individus occupèrent, avec démesure et passion, rejetant toute forme de contrainte, d’autorité, de régulation, d’interdit, de tabou. À l’autre bout d’une telle logique, l’École publique n’était plus au service du public, mais des publics, c'est-à-dire des clients et du clientélisme. Cette École de la République, partiellement issue des Jésuites (en témoignent : le lycée Louis-le-Grand et… l’émergence actuelle, au sommet de l’État, d’anciens élèves devenus célèbres), mais aussi fille de Condorcet, des philosophes des Lumières, de Rousseau, promeneur solitaire, de Voltaire, son contrepoint critique, de Makarenko, en Russie, de Piaget, de Pestalozzi, en Suisse, de Freinet, le doux anarchiste, et... de Montessori, cette Italienne de grand talent, se construisait avec patience. J’oublie un très grand nombre de ses inspirateurs, car la liste serait trop longue ! Un tel rappel permet de dire simplement que l’École de la République était bien la riche héritière d’un patrimoine issu de tous les viviers de l’Europe, sans compter qu’elle était de plus à l’écoute de l’école anglaise de Summerhill, puis ouverte à ce que pouvait apporter l’approche par objectifs de certains apprentissages, avec un usage raisonnable des évaluations dont les pratiques, venues d’Amérique, transitaient par les Universités de Mons et de Liège… Il convenait d’intégrer tout cela, sauf refuser de façonner UNE École pour TOUS. Les responsables politiques l’ont fait. Ont-ils su réaliser les synthèses nécessaires ? Ont-ils laissé "flotter le ruban" ? Ont-ils su assumer les responsabilités d’un tel ministère ? Chacun aura son opinion. Mais il est clair que la déliquescence est aujourd’hui réelle, en dépit d’une avalanche de réformettes annuelles que chaque ministre signait de son nom, pour entrer dans l’Histoire. Mais pour quel résultat ?

Si l’on jette un regard sur l’École française, on la découvre désormais au ras des pâquerettes, au niveau pathétique octroyé par les enquêtes PISA (Programme for International Student Assessment, programme international pour le suivi des acquis des élèves, ndlr).
Il fallait bien rappeler tout cela, pour éclairer quelque peu le climat dans lequel évoluaient, de gré ou de force, les acteurs dévoués, mais anxieux, de l’École, en Métropole. Et l’on n’oubliera pas non plus que, dans le même temps, l’École normale supérieure de Saint-Cloud, où l’on tentait de maintenir des exigences d’excellence pour la formation des professeurs et des inspecteurs, fut fermée, ainsi que les Écoles normales, sans mise en place de structures de même qualité. On aurait voulu la tuer, cette École, qu’on n’aurait pas mieux fait !

En Polynésie française, des circonstances locales expliquent le niveau de nos élèves, en héritage "métropolitain", pour une part, "défaut de gouvernance", pour l’autre part.
Pendant des décennies, ce fenua n’est certes pas resté sans rien faire. Qui se rappelle, par exemple, que la création des CJA (Centre des jeunes adolescents, ndlr) fut une initiative heureuse qui permit de récupérer, hors filières nationales, des jeunes à la dérive ? Qui se souvient que l’expérimentation pour l’enseignement de la langue tahitienne débuta dès les années 1980, avec des productions "Plaisir d’apprendre le tahitien", qui comprenaient des fascicules et des cassettes pour les trois premières années ? Qui a connaissance du rapport d’une inspection générale venue en 2008, à la demande du ministre, pour voir, conseiller et proposer des actions permettant d’améliorer notre École, mais qui ne mit guère le nez à la base, en maternelle et en primaire, là où le secondaire se joue ? A-t-on convenablement exploité les propositions d’une telle mission ? Où ont été formés nos conseillers pédagogiques et nos inspecteurs ? Ces derniers, avant de revenir ici, ont-ils travaillé dans l’Hexagone, ou en Nouvelle-Calédonie, et pour combien de temps ? Car tout enseignant devenu inspecteur devait servir pendant dix ans hors de son département d’origine. Outre les instructions officielles nationales, avons-nous su produire des recommandations, conseils, circulaires d’application, adaptés à notre région, pour aider les enseignants isolés dans leurs classes ? Avons-nous proposé une instruction civique et morale où nos élèves auraient pu apprendre ce que signifie le respect de soi, des autres, des animaux, des environnements naturels, artificiels, citadins ? Avons-nous produit les documents pédagogiques permettant d’assister ceux qui enseignent la langue tahitienne ? Les journées pédagogiques ont-elles été efficaces ? Que sait-on des expérimentations linguistiques conduites dans telles classes disséminées dans les îles, avec l’appui d’une Université de l’Ouest ? On pourrait multiplier les exemples et les questions pour illustrer le fait que, si des "choses" ont été faites, l’ensemble du système n’a peut-être pas eu la fluidité nécessaire pour que, de la base au sommet, les informations circulent afin que des pratiques s’installent, pour une meilleure efficacité. Nous aurions éventuellement pu nous fixer un seul et simple objectif : "De la base au sommet, travailler mieux pour mieux réussir". Bref, il paraît évident que, faute d’un diagnostic et d’une mémoire, nous avons eu des difficultés à trouver des remèdes. On connaît l’étrange similitude entre la relation pédagogique et la relation thérapeutique. Maria Montessori, justement, le savait. Ne pas chercher nous condamne à ne pas trouver. Et toute délivrance d’un médicament adéquat appelle, en amont, médecins et ordonnances. Et la santé de nos élèves, une nutrition "scolaire et éducative" appropriée. À défaut, trop d’écoliers sont en déshérence, sauf s’ils peuvent bénéficier de coûteuses remises à niveau, ou de familles "porteuses", c'est-à-dire de microclimats qui compensent les manques scolaires ou se substituent à telle classe défaillante. Les plus chanceux "s’en sortent", comme on dit ; les autres, trop nombreux, sont "orientés" vers des itinéraires incertains, sans avoir eu la chance de pouvoir s’emparer des outils qui donnent accès, en travaillant d’arrache-pied, aux pouvoirs détenus par "les héritiers". Et parmi les premiers outils, pour faire simple, on trouve : s’exprimer, lire, écrire, compter, mesurer.

Il y a actuellement, et c’est heureux, quelques possibilités d’accéder à une deuxième chance. Et je pense au travail proposé par l’Armée, par exemple. Mais nous devons nous demander si nous ne sommes pas responsables d’une part des échecs, des abandons, des ruptures scolaires. Et ce "nous" désigne tout autant le sommet du système que les établissements d’enseignement, les classes, les formations à l’Université d’où sortent des "enseignants non-chercheurs", "savants", mais "incompétents", puisque leurs savoirs ne permettent guère d’éclairer leurs pratiques de classe. Un tel phénomène est massif et touche d’ailleurs la totalité des territoires. Que penser des "interdisciplinarités" si l’on ne connaît pas les disciplines ? Que dire de ces jargons pédagogiques qui occultent si souvent des ignorances ? Veut-on simplement "motiver" et plaire ? Veut-on faire apprendre et réfléchir ? N’y a-t-il pas confusion entre une École "vivante" et une École "bruyante", entre l’activité qui implique une réflexion et l’activisme qui n’est que gesticulation ? Ne pas répondre à ces questions nous maintiendra dans cette situation peu ordinaire où la quasi-totalité des classes de la Polynésie est en ZEP ou ZEP plus, c'est-à-dire au niveau des quartiers les plus démunis de la métropole. Je parle ici de nos écoles maternelle et primaire qui sont en responsabilité territoriale depuis… plus de trente ans !

Conclusion : ou bien NOUS avons été mauvais (inspecteur de l’Éducation nationale ayant notamment servi à Tahiti, je suis compris dans ce "nous"), ou bien nos ÉLÈVES sont très peu doués, ou bien nos PROGRAMMES et FORMATIONS sont inadaptés. Je fais mienne la première des hypothèses, mais n’oublie pas la troisième. En précisant qu’il faut cesser de confondre ce qui relève de la culture (polynésienne, notamment) et ce qui exige des apprentissages méthodiques, patients, programmés de contenus qui structurent la pensée (langue française et mathématique, surtout). Certes, les deux sont très complémentaires ; ils ne sont guère superposables.
 
Du sommet à la base, nous sommes comptables de la situation actuelle qui paraît être un semi-échec… puisque les parents d’élèves rejoignent des écoles privées sous contrat ou hors contrat, s’ils en ont les moyens. Les autres en restent là et ne disent mot… C’est ce que nous voulons ?
C’est ce que je souhaitais dire après la lecture vivifiante de « La vague Montessori »."
 
Pierre Dargelos,
inspecteur de l’Éducation nationale



Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel




Décès du nourrisson aux Marquises : “je suis Hoane”…

Décès du nourrisson aux Marquises : “je suis Hoane”…
Jacques Brel chantait "le temps s’immobilise aux Marquises et gémir n’est pas de mise"… Mais après le décès du bébé marquisien, lors de son évacuation sanitaire le 6 octobre dernier, le Fenua Enata hurle sa colère et ses cris font résonner toute la Polynésie. Alors que le 4 juillet dernier, l’accouchement d’une femme de Bora Bora pendant son transport à bord d’un hélicoptère "Dauphin" nous avait tous émus, ce drame, le deuxième en trois ans aux Marquises, nous assomme cette fois, tel un violent coup de casse-tête, et repose la problématique récurrente des évasans, notamment dans les îles éloignées et isolées. Les habitants de la "Terre des Hommes" s’interrogent encore sur les conditions extrêmes de cette évasan qui a nécessité le transfert du nourrisson en speed-boat depuis Ua Pou jusqu’à Nuku Hiva, faute de vraie piste sur l’île native du petit Hoane Kohumoetini et d’hélicoptère affecté aux Marquises… Édouard Fritch a aussitôt demandé l’ouverture d’une enquête afin de "faire toute la lumière sur les circonstances et les responsabilités éventuelles".

Mais cette annonce présidentielle rassurante a été entachée par la sortie de piste de Jean-Christophe Bouissou, ministre des Transports interinsulaires et porte-parole du gouvernement, dont la réaction ahurissante a été sévèrement taclée sur les réseaux sociaux : "Lorsque des gens décident, par exemple, d’aller vivre sur un atoll isolé, sans qu’il y ait de port sans qu’il y ait d’aéroport, il est bien clair que s’il se passe quelque chose, que ce soit sur un enfant ou sur un adulte, nous n’avons pas la même capacité de réaction que si on le faisait par rapport aux Îles Sous-le-Vent ou des îles qui sont plus structurées et plus habitées." Un discours contradictoire pour ne pas dire irrespectueux, dont il a reconnu lui-même "la maladresse". D’autant qu’il déclarait le même jour, à l’issue d’une réunion du Schéma d’aménagement général de Polynésie, qu’il travaillait pour "un développement qui prévoit l’inversion des flux migratoires afin de permettre aux gens de retourner dans les archipels et faire en sorte de pouvoir vivre dans les archipels. Naître, vivre et peut-être aussi mourir dans les archipels, mais dans de bonnes conditions."

Du haut de ses 3 mois, le petit Hoane n’a pas choisi en effet de vivre à Ua Pou. En outre, la mort du garçonnet rappelle douloureusement le coût humain d’un tel éloignement insulaire pour la collectivité : 10 à 15 décès par an seraient liés aux difficultés de transport aux Marquises, selon la directrice de l’hôpital de Taiohae (Nuku Hiva). "Nous, les Marquisiens sommes totalement délaissés par les pouvoirs publics, il faut que cela cesse !", s’est insurgée Julie Bruneau, résidente à Ua Pou, qui a perdu son bébé de 9 mois dans les mêmes circonstances. "Cela suffit, il ne faut plus de sacrifice humain", a grondé, lui, Rataro, le grand-père de la victime. Dans le cadre de l’audition de Thierry Coquil, directeur des Affaires maritimes au ministère de la Transition écologique et solidaire, le sénateur Michel Vaspart est d’ailleurs revenu, le 2 octobre dernier, sur la situation particulière et précaire du sauvetage en mer en Polynésie : "Je dois vous dire, pour être marin moi-même, que j’ai eu honte, je dis bien honte, de voir le canot de sauvetage aux Marquises et de voir le canot de sauvetage à Papeete !" D’autres bébés doivent-ils encore mourir pour que le Pays réagisse enfin et traite tous les Polynésiens sur le même pied d’égalité en leur offrant des conditions d’accès aux soins identiques ? "Je suis Marquisien". "Je suis Hoane".
Repose en paix petit ange. n

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt