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De l’intox à l’infox : la politique bipolaire de l’État et du Pays


Vendredi 26 Mars 2021 - écrit par Dominique SCHMITT


Le livre Toxique jette un nouveau pavé dans la mare du nucléaire déjà bien souillée par des années de mensonges de l’État français, cachés sous le sceau du “Secret Défense”. Ce qu’il semble donner d’une main, il le reprend de l’autre : une politique bipolaire, pour ne pas dire schizophrène, qui ne fait
que mettre davantage de l’huile sur le feu d’un sujet explosif en Polynésie ! Le Pays, lui, s’enfouit la tête dans le sable…



"Le mensonge fait partie de l’héritage des essais nucléaires depuis le premier jour.” La sortie, le 10 mars, du livre Toxique, écrit par le journaliste Tomas Statius et le scientifique Sébastien Philippe, a fait l’effet d’une bombe. S’il n’y a pas autant de révélations que l’on aurait pu espérer, la faute aux archives militaires classifiées, il a le mérite de relancer le débat sur les conséquences sanitaires des tirs dans les atolls de Moruroa et Fangataufa, bases d’expériences atomiques pendant trente ans (de 1966 à 1996), d’abord atmosphériques jusqu’en 1974, puis souterraines. L’ouvrage démontre ainsi comment l’État français a menti et minimisé, de deux à dix fois, l’impact des retombées sur les populations polynésiennes. Depuis 2010, le Civen est chargé d’indemniser les victimes des essais nucléaires en Polynésie, mais seuls 63 civils polynésiens ont pu en bénéficier jusqu’en 2019 ! D’après l’enquête de Disclose, “ses décisions sont fondées sur de graves erreurs de calcul qui ont pour conséquence un rejet massif des dossiers traités”.
Aujourd’hui encore, l’État s’enferme dans ses mensonges. En 2016, le président de la République François Hollande avait reconnu, lors de son séjour au fenua, le fait nucléaire (Accord de l’Élysée, 2017), sans parler de faute de la part de la France. Un premier pas, mais les Polynésiens attendaient une reconnaissance plus forte de l’État dans leur combat pour l’indemnisation des victimes de maladies radio-induites, et ce afin de pouvoir enfin tourner ces pages sombres de l’Histoire...

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Archives militaires “déconfinées” et venue de Macron au fenua : “poisons” d’avril ?

Dans notre précédente édition spéciale consacrée au nucléaire (“Après l’intox… l’infox !, TPM n°451 du 26 mars 2021), nous nous réjouissions de l’annonce du président de la République française, le 9 mars dernier, d’ouvrir enfin les archives militaires pour la période précédant 1971, qui représentait une lueur d’espoir. Las, Patrice Bouveret, cofondateur et directeur de l’Observatoire des armements, interpellé par notre dossier, nous apporte cependant une précision de taille. Dans une tribune qu’il nous a consacrée (lire pages 6-7), il explique que la décision d’Emmanuel Macron d’autoriser l’accès aux archives ne peut pas concerner les documents sur les essais nucléaires sans que la loi de 2008 sur lesdites archives ne soit modifiée au préalable par le Parlement. Cela signifie que non seulement cela peut prendre pas mal de temps, mais, surtout, que ce n’est pas encore inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale…

En effet, cette loi sur les archives du 15 juillet 2008 contient un article qui rend incommunicables tous les documents sur les armes de destruction massive, donc sur le nucléaire, et cela vaut malheureusement aussi bien pour les 17 essais tirés au Sahara que les 193 autres expérimentés en Polynésie française ! L’accès aux documents classifiés est un difficile combat. Une longue action juridique, à l’initiative des associations Moruroa e tatou et l’Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), a permis en 2013 la déclassification de quelques archives sur les essais en Polynésie et au Sahara. Archives qui ont d’ailleurs élargi la zone de résidence à toute la Polynésie pour les victimes souhaitant obtenir une indemnisation, et qui ont été à la base du travail pour la publication du livre Toxique.

Alors, “déconfiner” les archives militaires : est-ce bien là l’intention du président ? “Nous pouvons en douter, tranche Patrice Bouveret, car si la déclaration de l’Élysée évoque la nécessité « de renforcer la communicabilité des pièces », elle s’empresse de préciser que cela doit se faire « sans compromettre la sécurité et la défense nationales » L’argument massue toujours mis en avant depuis des décennies !” Personne ne demande la divulgation des secrets de fabrication de la bombe, mais tout le monde souhaite connaître les différentes mesures enregistrées sur les retombées radioactives des explosions afin de permettre aux victimes et aux ayants droit d’obtenir réparation et indemnisation. Nous voulons toute la vérité, rien que la vérité. Peut-être que l’hypothétique venue de Macron au fenua, invité pour la fin du mois d’août, sera l’occasion de mettre cartes sur table ? Mais rien n’est moins sûr quand on voit que l’État persiste et signe dans son attitude méprisante en cédant “gratuitement” à la Polynésie un terrain et des bâtiments infestés d’amiante et de plomb pour abriter un centre de mémoire des essais nucléaires !

Un cadeau empoisonné donc, pour un mémorial dont le contenu muséographique est entièrement géré par les hautes sphères parisiennes sans la consultation d’aucun Polynésien…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT