Menu


De la défense et de l’illustration de la langue littéraire



Comment faire entendre, dans la langue de Flaubert, la présence du rythme, la richesse de la réalité qui s’expriment ? Crédit photo : Tableau de Winslow Homer - Girl in the Hammock - 1873
Comment faire entendre, dans la langue de Flaubert, la présence du rythme, la richesse de la réalité qui s’expriment ? Crédit photo : Tableau de Winslow Homer - Girl in the Hammock - 1873
Dans un de mes derniers cours à l’université de la Polynésie française, je commentais le passage de Flaubert consacré au mariage de Charles et d’Emma Bovary, avec le retour à la ferme du père Rouault du cortège nuptial : "Le cortège, d’abord uni comme une seule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de l’étroit sentier serpentant entre les blés verts, s’allongea bientôt et se coupa en groupes différents, qui s’attardaient à causer. Le ménétrier allait en tête, avec son violon empanaché de rubans à la coquille ; les mariés venaient ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s’amusant à arracher les clochettes des brins d’avoine, ou à se jouer entre eux, sans qu’on les vît." Un étudiant, parmi les plus vivaces, eut à son tour ce commentaire : "C’est trop long, la langue est baveuse et le message incompréhensible." La remarque de l’étudiant de licence en Lettres était significative de l’état des choses du système scolaire d’aujourd’hui, depuis les études primaires jusqu’à l’université, du rejet apeuré de toute maîtrise et finesse de la langue littéraire, considérée comme "langue baveuse". Dans ce terme, le mépris pour l’usage du langage littéraire est mis au profit d’une sécheresse de la langue réduite à la production de signes et à l’envoi de messages SMS "ksqcsa ?" qu’est-ce que c’est ça ? "jnsp", je ne sais pas.
Comment faire entendre, dans la langue de Flaubert, la présence du rythme, la richesse de la réalité qui s’expriment dans la modulation des présences multiples et leur mise en forme, tel le son du violon qui accompagne le cortège et lui donne sens et présence, à une nouvelle humanité marquée par la langue de communication des réseaux sociaux, messages codés du néo-prolétariat urbain mondialisé, par les aboiements assourdissants des "boum-boum" techno qui ne demandent plus que l’oubli et l’adhésion totale au nouvel espéranto des décibels ? Comment montrer que dans les tableaux de Soutine les déformations du paysage répondent à la volonté du peintre de figurer les dislocations de l’histoire européenne de l’entre-deux guerres, la perte du sens de l’habiter, à des étudiants pour qui l’histoire du monde, l’histoire des formes artistiques se réduit désormais aux jeux virtuels électroniques, tout au plus aux jeux télévisuels genre Questions pour un champion ? L’image dans l’œuvre d’art, roman ou peinture, n’est pas une copie du réel, un "message" préexistant à la mise en forme et aux schémas d’une banalité moralisante et idéologiquement correcte. En même temps que la métaphore de l’écharpe chez Flaubert relève de la réalité dans toute sa justesse, elle manifeste la vérité du monde dans lequel vivent l’artiste, ses valeurs, ses formes de vie. L’image dans l’œuvre d’art vit de ce double mouvement : enracinée dans le réel, elle le révèle pour en montrer le sens. Entre l’esprit et les choses, entre le sensible et l’intelligible, l’art introduit une différence, mais non une séparation.

À partir des années 1960, l’école est devenue le terrain de prédilection des mauvais maîtres dont l’enseignement consiste en un mélange de sociologisme tiers-mondiste, de culture postmoderne et de bonne conscience généralisée, imposée comme évidence. La nouvelle école se fonde sur le postulat qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais élèves, mais des victimes ou des profiteurs du système scolaire, d’où la logique de l’abaissement du niveau pour que tous les élèves soient sur le même pied d’égalité, porte ouverte à l’industrie du divertissement et de l’abrutissement médiatique qui aboutira, dans les années récentes aux nouveaux enseignements universitaires tels que "théorie et conception d’événements culturels", "signification spirituelle du tatouage", etc. Le mot directeur de l’histoire occidentale avait été celui d’Eschyle dans Agamemnon, 177 "to pathei mathos" : savoir, c’est endurer la souffrance. La figure majeure du changement de paradigme en France, du passage de l’endurance de l’apprentissage au divertissement généralisé, est celle du sociologue Pierre Bourdieu, pour qui l’école est soumise aux inégalités sociales et les reproduit, et il devient ainsi impossible pour un enfant d’origine modeste de se soustraire aux conditionnements de sa classe d’origine, de se doter d’une langue littéraire formatrice de l’esprit. "Le système scolaire enseigne non seulement un langage, mais un rapport au langage qui est solidaire d’un rapport aux choses, un rapport aux êtres, un rapport au monde complètement déréalisé", affirme Bourdieu dans son intervention au Congrès de l’Association française des enseignants de français en octobre 1977. La critique du sociologue à l’école vise sa dimension formatrice, traitée de "rapport déréalisé" c’est-à-dire privée de la dimension de communication et d’information qui sont devenues les déterminations principales du langage de la part de nos contemporains. L’information est considérée comme la forme essentielle de la langue par la rapidité univoque dans la communication et l’économie dans ses procédures. Le jargon "jeune" de la communication et de la technologie qui n’invente pas de nouveaux mots, une grammaire nouvelle, mais qui détruit l’ancienne langue, fait partie d’un nouveau langage qui se prétend plus réaliste que le réel.

George Orwell, écrivain anglais de la première moitié du XXe siècle dans son roman 1984, texte fondamental pour comprendre les mutations du monde qui va suivre, invente le terme de "novlangue". Langue officielle d’Océania, qui a pris la place de l’ancienne Angleterre dans le roman d’Orwell, la novlangue répond aux exigences idéologiques de l’Angsoc (socialisme anglais) afin d’empêcher toute parole critique et d’inventer une nouvelle langue à venir, efficace, économique en mots et politiquement correcte. Le principe de base qui caractérise la novlangue consiste dans la réduction des mots d’une langue historique, sa reconduction à un ensemble de termes codés où ce qui disparaît est le travail de la pensée, l’éveil au sens du monde au profit de l’affectivité et de la communication immédiate. George Orwell, comme Hannah Arendt, a saisi dans ce roman l’essence du totalitarisme que l’Allemagne nazie et la Russie bolchevique développeront à partir des années 1930. Orwell vise le danger majeur de la mutation technologique contemporaine, la transformation de la langue naturelle et historique en une langue nouvelle entièrement technicisée. L’idée fondamentale de la novlangue est de supprimer toutes les nuances grammaticales et sémantiques d’une langue afin de ne conserver que des dichotomies qui renforcent le pouvoir dominant, car le discours manichéen permet d'éliminer toute réflexion sur la complexité d'un problème : si tu n'es pas pour, tu es contre, il n'y a pas de milieu. Ce type de raisonnement binaire qui deviendra à partir des années 1960 la logique du discours publicitaire, modèle du discours dominant, permet de remplacer les raisonnements par l'affect, et ainsi d'éliminer tout débat, toute discussion, et donc toute potentielle critique de l’existant.

"Restez optimistes", ânonne à chaque fin d’émission la speakerine de la télévision, comme si elle savait bien que l’optimisme n’est vraiment plus de mise dans ce monde où le bonheur pour tous est devenu un mot d’ordre parfaitement mensonger. Nous sommes entrés, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dans la genèse d’un monde nouveau, d’un monde daltonien où il devient impossible de différencier le bon et le mauvais, le bien et le mal. Dans le roman d’Orwell, si la langue possède le mot "bon", il est inutile qu’elle ait aussi le mot "mauvais", car cela suppose l'existence de nuances entre ces deux termes. Le concept "mauvais" va être remplacé par le "non bon", ajoutant un préfixe qui marque la négation. En langue anglaise, cela donne : "good", "ungood" et aussi "plusgood" et même "doubleplusgood". La novlangue se veut l’ensemble des messages clairs et univoques qui prédéterminent le sens de ce qui peut être dit, imposition de vérité plutôt que manifestation de celle-ci. Ce qui refuse de devenir "message" est considéré comme accessoire inutile, comme "langue baveuse". Si les formes de vie du monde paysan et populaire sont désormais défuntes, il appartient à l’enseignant de les ressusciter et de les expliquer.

La langue naturelle, c’est-à-dire la langue non technicisée qui devient langue historique cultivée et littéraire dans le temps, associe dans le dire le manifeste et le non-dit, l’information et l’informulé, richesse latente qui conduit à la présence les phénomènes, langue "poétique" qui laisse paraître le présent et l’absent, la réalité dans sa diversité et sa justesse. L’effondrement des langues historiques, dans lesquelles il était impossible de faire une différence entre langue cultivée et langue parlée, langue d’écriture et langue d’échange, voit la fin du pouvoir d’épiphanie de la langue, cette attention aux mots qui disent en révélant la richesse du non-dit, et aux images "écharpes de couleurs" qui montrent véritablement et préservent la richesse de la présence contre l’adhésion mortifère au présent.

Dans un article récent paru dans le n° 389 de Tahiti Pacifique, Simone Grand fait remarquer la disparition chez les jeunes générations tahitiennes de l’expression mea ha’ama , "cela fait honte". "En disparaissant, ce parler singulier semble emporter avec lui une identité singulière, une façon d’être au monde qui se révèle avoir été tendue vers une certaine qualité de relations humaines. Qualité révélant le besoin de chaque locuteur d’être apprécié, estimé par son entourage et par tous. "ça fait honte pa’i" dévoile tout un monde de valeurs et de règles de conduite et d’inconduite tacites et explicites partagées." Ce n’est pas uniquement la culture tahitienne qui connaît une mutation anthropologique, mais toutes les cultures populaires sont soumises à ce changement de modèle, au passage de la "pudeur" à la logique généralisée de la "fierté". Se débarrasser de la honte, cela signifie abandonner la partie la plus humaine de l’homme, et la culture n’est pas un bazar de signes publicitaires, elle est fondée sur cette tentative permanente, qui constitue l’âge historique de l’humanité, à dépasser la condition animale, le langage des abeilles et la sexualité en plein écran. Pour Vico, le fondateur de l’anthropologie philosophique, la pudeur c’est "le premier principe de l’humanité", dans le sens de fondement et origine de la condition humaine, effort de la part de l’humanité déchue pour reconquérir son humanité en se dissociant de l’animalité et en donnant au désir sexuel une autre orientation. Avec la religion, la pudeur est pour Vico le lien social par excellence, le terme grec d’ aidos (honte) désignant le sentiment de l’honneur, le respect de l’autre, la crainte. La "fierté" est ce qui reste au faible lorsqu’il est privé de toute possession, de toute véritable personnalité.

L’IGNORANCE C’EST LA FORCE, est un des trois slogans de la pensée unique du Parti dans le roman d’Orwell. Tout se passe aujourd’hui comme si la course à l’inhumain était devenue le but de la nouvelle humanité post historique, comme si l’animal était redevenu la tentation de l’humain et la culture un dépassement permanent et banalisé des limites. La "fierté" c’est le maître-mot qui remplace le sentiment de la honte, qui prend valeur de référence pour les minorités qui tendent à conquérir pouvoir et reconnaissance, depuis les communautés gays et lesbiennes, aux féministes aigries et revanchardes, désireuses d’en finir avec la différence des sexes et "l’ordre symbolique", au profit de la prolifération des identités en conflit permanent entre elles. Lors d’une rare discussion sur la littérature avec une collègue, celle-ci m’avait fait remarquer que le roman de Marguerite Duras L’amant péchait par machisme, donnait un rôle démesuré à l’homme par rapport à la femme. La collègue procédait à une surenchère, qui aurait étonné même Marguerite Duras mais sûrement pas les nouvelles Érinyes Christine Angot et Marie Darrieussecq, dans la dénonciation du "sexisme mâle", de la pratique du ressentiment auprès de la population des demi-cultivé-e-s et la réduction de la littérature à un bréviaire de formules idéologiques. Le roman de l’écrivain anglais n’est pas uniquement une critique des régimes totalitaires, mais une anticipation des dérives de la démocratie "universelle", du projet globalisant d’un monde régi par la langue technique orientée sur l’immédiatement utile et l’idéologie de la consommation et du bonheur moralisant imposé à tous. Que l’université devienne la caisse de résonance de la nouvelle langue, c’est-à-dire de la nouvelle pensée unique grâce à la création de multiples gadgets techniques, qu’elle soit réduite au rôle de dispensatrice de diplômes vides de sens, ne laisse rien présager de bon pour les générations à venir.

Vendredi 19 Octobre 2018 - écrit par Riccardo Pineri


Continuez la lecture
< >

Vendredi 14 Décembre 2018 - 09:17 Te tau re’are’a = "Le temps jaune"


Riccardo Pineri

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel




Opposition constructive

Le dictionnaire des synonymes vient de s’enrichir d’une nouvelle formule ! Le retournement de veste politique peut désormais être remplacé par de l’opposition constructive.
L’on doit cette nouveauté linguistique à Angelo Frebault, élu en mai dernier lors des élections territoriales sur la liste Tahoera’a, dont il fut exclu en septembre pour ne pas avoir suivi les consignes du parti lors du vote de la réforme des retraites, et qui vient de rejoindre les rangs du Tapura.
L’ancien secrétaire général de la CSTP-FO ne sera donc pas resté bien longtemps seul sur les bancs de l’assemblée puisqu’il a rejoint le parti au pouvoir. La question finalement n’est pas de savoir qui a approché l’autre, mais pourquoi le Tapura, avec sa très forte majorité, a recueilli celui que Gaston Flosse n’avait pas hésité à qualifier de "pomme pourrie" au moment de son éviction du Tahoera’a.
Le gouvernement a les mains libres pour faire passer tous ses textes à l’assemblée avec ses 39 voix, une 40e ne lui est donc pas d’une grande utilité. En seconde lecture, on peut croire qu’Édouard Fritch a fait sienne la devise du célèbre réalisateur Francis Ford Coppola : "Sois proche de tes amis et encore plus proche de tes ennemis."
En effet, les difficultés rencontrées par le gouvernement actuel en début d’année lors des annonces concernant la réforme du régime des retraites peuvent lui faire craindre d’autres mouvements d’ampleur de la rue à l’occasion des réformes à venir sur la Protection Sociale Généralisée, ou encore de la réforme du code du travail. Avoir en son sein l’un de ses anciens plus farouches opposants comme il l’a déjà fait avec un certain Pierre Frebault, ancien ministre de l’Économie d’Oscar Temaru, aujourd’hui directeur de la toute nouvelle Agence de régulation sanitaire et sociale (Arass) – chargée de piloter la politique de la santé et de la protection sociale en Polynésie – est un atout, doit-on penser. Reste à mesurer le réseau d’influence d’Angelo Frebault, renié par une grande partie du monde syndical lors de sa présence sur les listes électorales orange.
Le revers de la médaille est le risque d’apporter un peu plus de discrédit à notre classe politique, dont la cote de popularité est déjà très basse. Et les récentes gardes à vue qu’ont connues Oscar Temaru et Gaston Flosse, pour des raisons très différentes certes, ne viennent pas en redorer l’image.
Le Tapura a pris un risque, persuadé que le résultat des dernières élections le légitime en tout. En métropole, on voit comment le pouvoir s’use vite, des instituts de sondage prenne régulièrement la température ; on peut regretter qu’ici il n’y a pas de sonnette d’alarme.

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier