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Débattre, un exercice soigneusement évité



Cette tendance à l’utilisation du sacré pour briser l’élan d’une pensée personnelle se retrouve à tous les niveaux de notre société.   Crédit photo : Caio Garrubba
Cette tendance à l’utilisation du sacré pour briser l’élan d’une pensée personnelle se retrouve à tous les niveaux de notre société. Crédit photo : Caio Garrubba
Notre société n’aime pas débattre. C’est à qui énoncera une idée en enrobant son propos d’un ton sentencieux, appelant parfois à la rescousse tout un groupe de personnes censées être habitées de la même conviction ou, mieux encore, un verset biblique. Après un verset biblique il n’y a plus qu’à tirer l’échelle, à dire "Amen" ou plutôt "’Ᾱmene" en étant persuadé de s’exprimer en tahitien alors que ce vocable est hébreu. La novlangue mā’ohi est si truffée d’hébraïsmes qu’un aumônier juif m’a confié son étonnement de la découvrir si proche de sa langue sacrée. Il en était agréablement ému. D’une émotion différente de celle d’un auteur mā’ohi à qui j’ai osé signaler, amicalement pourtant avant édition, un contresens dans son texte où il passait du tahitien au français et vice-versa. Il était accroché à son contresens avec une étrange obstination qu’il ponctua d’un ’Ᾱmene censé clore la discussion comme un point final. Quand je lui précisai qu’il venait de parler hébreu, il m’a intimé de ne plus lui adresser la parole.
Cela m’a rappelé quelques expériences vécues lors de mes incursions dans le monde politicien dans deux partis différents : l’un mené par un vieux briscard et l’autre par un jeune regardé alors comme étant plein d’avenir. Les équipes de propagande fonctionnaient toutes de la même manière. Chacune avait recruté au moins un ex-pasteur ou ex-séminariste ou ex-diacre qui n’ouvrait ni ne fermait pas forcément la réunion par une prière, généralement confiée au doyen de l’assemblée présente. Son rôle consistait à intervenir après les discours, quand la parole était donnée au public. Si quelqu’un commençait par poser des questions pertinentes risquant de démasquer les insuffisances de l’un ou l’autre des prétendants au pouvoir sur des sujets les plus variés, le "religieux de service" intervenait en citant un ou des versets bibliques et partait dans une harangue se terminant par un "’Ᾱmene" mettant fin à tout débat. La réunion s’arrêtait souvent à ce moment-là, sur un goût d’inachevé dont nul ne devait se plaindre car la parole divine invoquée ne pouvait qu’avoir été bénéfique à tous. Comme une formule magique… Rares étaient les personnes qui exprimaient à voix haute et intelligible leurs frustrations d’avoir été privées d’un sain débat d’idées. Le visage renfrogné, elles se contentaient de marmonner leur profonde insatisfaction tant le processus est bien rodé. Récriminer aurait été vain. Les tenants de "la Vérité" ont toujours pavoisé.
Cette tendance à l’utilisation du sacré pour briser l’élan d’une pensée personnelle se retrouve à tous les niveaux de notre société de manière ouverte ou insidieuse souvent proférée de manière paradoxale. Ainsi, une parcelle de terre âprement revendiquée par usucapion, est dans le même temps, déclarée appartenir à Dieu, seul propriétaire de toutes choses, faire l’objet de dégradations polluantes assumées avec arrogance, tout en se prétendant humble Mā’ohi victime de la colonisation française l’ayant privé de sa terre maternelle sacrée, tout en étant pressé de virer de la parcelle revendiquée après occupation trentenaire sans titre, un immigré des archipels poursuivi devant les tribunaux pour s’y être scandaleusement installé il y a peu…
Il m’est aussi arrivé d’observer de curieux comportements lors de la dédicace de mon livre sur les soins traditionnels où, sur la première de couverture figure la photo du grand tahu’a Tiurai. Une jeune femme m’a demandé d’écrire sur une page intérieure où elle avait collé la photographie de Mgr Hubert Coppenrath réputé être un exorciste. Cette jeune femme tremblait tant elle semblait tiraillée entre la soif de connaissance et la peur d’enfreindre un interdit. Intéressant aussi, fut un homme politique en retrait de la vie publique à ce moment-là. Après avoir acheté mon ouvrage, il m’appela dans l’après-midi. Il voulait ouvrir une discussion. Il commença par dire être à la page 8 mais au lieu de la lire, il cita un chapitre et un verset des Nombres. Il tenta de passer à une autre page, mais n’arriva pas non plus à la lire et cita un chapitre et un verset des Chroniques. Au bout du fil, il semblait souffrir de voir ainsi un texte biblique se superposer sans cesse devant ses yeux à un texte profane au point d’être empêché de le lire. Je l’interrogeai. Il me dit avoir été formé à l’Ecole pastorale ou… au Petit Séminaire. De toute évidence, il fut l’objet d’un formatage mental de décérébration efficace.
Chaque année, les décisions du jury du Heiva sont l’objet de commentaires les plus divers. Où là encore, s’exprime, non pas tant le désaccord avec le verdict mais la frustration devant l’absence de débat. Je me suis permise de rappeler aux uns et aux autres râleurs, qu’avant l’ouverture des concours, a lieu la cérémonie du Rahiri où tous les participants s’engagent à respecter les décisions du jury sans demander d’explications. Bons princes, toutefois, les membres du jury organisent très souvent des rencontres en tête à tête avec les responsables de groupes où des commentaires sont entendus et des informations données. Mais des malentendus demeurent et d’aucuns repartent avec la boule au ventre, l’amertume dans la bouche et un paquet de questions sans réponses. Autant de sources de mal-être et de maladies qui pourraient être neutralisées par l’entraînement au débat ouvert où l’on considère que critiquer une idée n’est pas désavouer la personne qui la porte. Celle-ci pouvant rester ferme sur ses positions ou changer d’avis sans se renier.
Aussi, mon intention n’est pas de désavouer le jury de tel ou telle année, mais d’encourager l’exercice de la saine discussion autour des œuvres d’artistes et des critères d’évaluation. Que ces critères soient précisément explicités ou relever du non-dit, cela laisse toujours un vaste champ d’interprétations. Déclarer : "Nous vous aimons tous", c’est se moquer du monde. Et distribuer des prix de consolation sucettes dérisoires, est insultant. Par contre, il serait opportun de prévoir en sus, des prix "coups de cœur du public".
En outre, les chefs de groupe participant à dynamiser l’économie, le tourisme, les transports, améliorer la santé physique et mentale de nos jeunes, à transmettre des savoirs anciens et modernes, promouvoir la culture et stimuler la créativité, renforcer les liens familiaux et sociaux ; les ministères de l’Economie, des Transports, de l’Education, de la Santé, du Social, du Tourisme, de l’Agriculture et de la Mer, seraient bien inspirés d’encourager de manière sonnante et trébuchante cet élan remarquable qui chaque année renaît, malgré eux et pour le plus grand bien de tous.

Vendredi 24 Août 2018 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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"Tahiti paradis"

Des premiers explorateurs à aujourd’hui, le mythe du "Tahiti paradis" n’a pas beaucoup vieilli, il a plutôt changé de sens. De la beauté des îles, des lagons, des populations qui ont fait la réputation mondiale de la destination depuis plus de deux siècles – et qui en sont encore le principal moteur économique interne –, on est passé à un Eldorado d’une toute autre nature : celui des margoulins de tout poil et de tout horizon. Petit "pays", qui fait figure de riche dans un bassin géographique qui n’a pas encore livré toutes ses richesses, la Polynésie française a souvent été la cible d’hommes et de projets plus que douteux. À croire qu’elle n’a déjà pas assez affaire avec ceux qui y vivent…

Les vendeurs de couvertures chauffantes ont fait place à d’autres vendeurs, bien plus avisés et plus ambitieux. Je me souviens de ce projet d’une course internationale de voiliers – qui n’attirerait que des grands noms (!) – qui a fait flop, à la fin des années 1980. Mais ceci n’est rien en comparaison de ceux qui sont à deux doigts de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. À l’instar des promoteurs des "Îles flottantes", qui ont bien failli réussir leur coup (coût ?). Le gouvernement avait mordu à l’hameçon, avant de le recracher sous la pression populaire. À notre connaissance, et depuis ce désistement, les "Îles flottantes" n’ont toujours pas trouvé un lieu d’amarrage… Surprenant, pour un projet si novateur, non… ? Il faut croire qu’ailleurs dans le monde, on est un peu plus regardant.

Entre ce projet de milliardaires américains, et celui du financement du "Village tahitien" (version Flosse) par un milliardaire arabe, repoussé par le vote de la population, il faut déduire que c’est elle qui détient le bon sens. C’est peut-être pour cette raison qu’elle se montre sceptique quant aux projets plus ou moins avancés que sont le projet aquacole de Hao, dont les rendez-vous avec les investisseurs chinois ne cessent d’être repoussés, ou celui du "Village tahitien" version Fritch, dont la date des 200 jours pour la signature du protocole vient d’être dépassée. Les investisseurs néo-zélandais et samoans ne seraient-ils plus les hommes de la situation ? On n’ose croire que le maintien de Samoa sur la liste noire de l’Union européenne des paradis fiscaux y soit pour quelque chose... Il semble que les garanties financières ne soient pas au rendez-vous. On aurait certainement dû et pu se montrer plus regardant sur cet aspect lors de la candidature.

Mais à Tahiti, au paradis, on a tendance à faire un peu trop confiance et, parfois même, à n’importe qui. Vous ne me croyez pas ? Je vous invite à lire le sujet édifiant (voir page 6) sur une société condamnée en 2017 et pour laquelle le Pays offre son soutien !

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier

Luc Ollivier