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Délire mégalo sur socle d’amnésie



Crédit photo : Dominique Schmitt
Crédit photo : Dominique Schmitt
Ainsi sommes-nous, semble-t-il. Mais que sommes-nous donc ? À nous entendre, à nous lire, l’on pourrait penser que nous soyons un brin défaitistes, un brin mégalos, un brin incohérents, un brin sensés, un brin de tas de choses, les unes vertueuses, les autres vicieuses, intelligentes et idiotes, etc. C’est dire notre complexité.
Notre actualité aurait tendance à nous attester amnésiques et quelque peu mégalos. Amnésiques de toute évidence, nous sommes. Car l’idée de transformer un lagon en un vaste bassin d’aquaculture n’est pas nouvelle. Si "j’ai la mémoire qui flanche et ne me souviens plus très bien…" des noms des promoteurs de phénoménaux projets d’aquaculture ayant émaillé notre histoire récente, la consultation des archives du Pays, devrait nous raviver la mémoire. Cela, bien sûr, à condition que nos archives soient bien tenues avec compétence par des personnels bien formés, rigoureux et aguerris. Hélas ! Voici des lustres qu’aucun de nos jeunes n’a été orienté vers le métier d’archiviste car c’est bien un métier que de recueillir, conserver et transmettre la mémoire, avec méthode et rigueur, tout en s’octroyant des échappées fantaisistes ci et là. Échappées d’autant plus géniales qu’elles reposent sur un socle de mémoire fiable. Bizarre, nos gouvernants n’y ont pas pensé. Depuis des années, se succèdent à la direction de ce service des personnes fort sympathiques, mais totalement dépourvues de compétence. Pourtant, il s’agit de gérer une part fondamentale de notre patrimoine commun.
À force d’observer la répétition régulière de tels comportements, il m’arrive d’en tirer des conclusions en apparence stupides du genre : "Plus que des cadres métropolitains, nos gouvernants se méfient des compétences locales, surtout quand elles égalent celles venues d’ailleurs." Je l’ai constaté en bien des circonstances, dont certaines m’ont, je l’avoue, traumatisée. J’ai cherché le qualificatif correspondant à ce type de traumatisme et j’ai trouvé : "traumatisme de non-sens." Tant il m’est arrivé de vivre et d’observer, ahurie, la mise en branle d’une stratégie manifeste de mise en situation d’incompétence de plusieurs cadres de valeur dans plusieurs domaines. Cela a permis et permet sans doute peut-être encore à certains politiciens de jouer les omniscients auto-proclamés pro dans un secteur exigeant pourtant de lentes et patientes études. Ces agissements tendent à révéler que l’expertise d’origine locale insécurise davantage nos gouvernants qu’une distribution des rôles ressemblant au fait colonial inversé, c’est-à-dire où ils s’imaginent commander à des Popa’ā.
Et parfois ça se passe comme si, manquant de vision globale du secteur confié, certaines et certains de nos politiciens, ne sachant pas comment définir des objectifs politiques d’envergure, se réfugient dans une compétition inégale de pouvoir avec des chefs de service ou directeurs d’établissement qui n’en demandent pas tant. Les plus menacés sont celles et ceux qui font leur métier avec compétence, n’ont aucune ambition politique, mais recueillent la reconnaissance du public. Car, bien sûr, celles et ceux placés à contre-emploi ne menacent l’ego d’aucun dirigeant. Cela ne menace et ne sape que le développement du Pays et l’épanouissement de notre population. Mais qui s’en soucie ?

Dans les années 1970-1980, il y eut quelques scandales politico-financiers retentissants autour d’un projet d’aquaculture de dimensions phénoménales aux Tuamotu, associé à un autre de production d’énergie, il me semble… qui tous deux firent flop. Plus tard, j’ai dû étudier, pour le Code des investissements, un autre projet visant lui aussi, tout le lagon d’un atoll. Après étude et consultation d’experts, ma conclusion fut : "Délire mégalomaniaque en aquaculture." Certains membres de la commission furent choqués devant cette formulation qualifiée de désinvolte alors, qu’en réalité, c’était le projet qui était désinvolte.

Sur celui de Hao aujourd’hui, les seules informations dont je dispose viennent de la presse écrite. Elles m’interpellent tout autant et même davantage, car nous avons aujourd’hui le retour d’expérience. Mais on dirait qu’à chaque décennie ou double décennie, certains des nôtres, la bouche en cœur, nous resservent des plats fadasses réchauffés comme d’exceptionnelles nouveautés. La vision parcellaire et amnésique, accompagnée d’un discours paradoxal sur la sauvegarde du patrimoine, prévaut de toute évidence. Ainsi malgré le constat flagrant d’incompétence avérée dans le suivi et la gestion de l’activité perlicole, cela n’éclaire pas plus nos lanternes. Pour ne pas gêner certains producteurs nacriers et perliers, les contrôles d’occupation du domaine public maritime furent réduits, puis annulés. Le résultat est, qu’aujourd’hui, nos lagons sont devenus de monstrueuses poubelles de déchets biologiques, en métaux et plastiques de tous genres, sans que ne se manifeste une volonté salutaire d’élaboration d’un plan d’assainissement et de sauvetage de ce précieux patrimoine naturel. Pourtant, ces espaces furent de tous temps, des viviers garde-manger de populations échappant aux calculs économiques sophistiqués des produits intérieurs bruts et autres paramètres politico-syndicaux… mais assurant aux insulaires une nourriture et un mode de vie de qualité supérieure. Ces trésors culturels et biologiques exceptionnels, nous les maltraitons avec la même flagornerie et la même désinvolture que les archives papiers de nos vies administratives. Nous sommes vraiment bizarres.

Pour Hao, nos quotidiens rapportent les propos de promoteurs décidés à faire fabriquer en Chine les matériels estimés nécessaires à ce gigantesque programme aquacole. Cette affirmation entraîne plusieurs questions. Une filière de traitement de ces matériels à importer est-elle envisagée ? Car irrémédiablement, ils deviendront déchets. A-t-on inclus dans le programme leur durée d’utilisation optimale et leur péremption ? A-t-on une idée des coûts de traitement tant sur le plan environnemental que financier et santé publique ? Le rapatriement vers les lieux de fabrication des produits usagés est-il inclus dans les coûts d’exploitation ?

Après la sonnette d’alarme déjà actionnée par des spécialistes du Pays, forcément dédaignés, c’est notre partenaire historique qu’est l’IRD qui arrive à se faire entendre, un peu plus. Tant mieux.
Ahurissant comme notre mémoire officielle sélective favorise le délire mégalo.

Vendredi 13 Décembre 2019 - écrit par Simone Grand


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En 2020, on fait et on refait l’histoire !

En 2020, on fait et on refait l’histoire !
Qui dit nouvelle année, dit généralement nouvelles résolutions, c’est pourquoi nous avons le plaisir de vous annoncer, chers lecteurs et abonnés de Tahiti Pacifique, le lancement de la rubrique “Pages d’Histoire”, un nouveau rendez-vous mensuel dans votre magazine, en alternance avec “L’encrier de Tahiti”, une fenêtre littéraire qui sera ouverte dès le mois de février par Daniel Margueron, ancien enseignant en lettres et écrivain spécialisé en littérature francophone en Polynésie. “Pages d’Histoire” sera réalisée par Jean-Marc Regnault, agrégé et docteur en histoire, mais aussi chercheur associé au laboratoire “Gouvernance et développement insulaire” de l’Université de la Polynésie française. Après avoir publié une centaine d’articles et une vingtaine d’ouvrages consacrés à l’Océanie, il rédigera dans nos colonnes des sujets sur les figures emblématiques et les périodes phares qui ont fait l’Histoire du fenua après 1940. Cette série historique démarre avec un coup de projecteur sur le Conseil privé du gouverneur, qui était en réalité une aberration démocratique. D’autres articles suivront : "Les crises politiques de l’année 1952 (quand Tahiti riait, l’Assemblée représentative faisait grise mine)" ; "La signature de Gaston Flosse au nom de la France du Traité de Rarotonga sur la dénucléarisation du Pacifique Sud" ; "La décision de la France de construire l’aéroport de Faa’a (pour préparer le CEP ?)" ;
"La censure de JPK en 1988", etc. Autant de thèmes contemporains et sensibles, qui alimentent encore aujourd’hui la polémique et seront passés à la loupe de notre expert pour mieux comprendre l’actualité et l’appréhender.

Et puisque l’on parle de faire et refaire l’Histoire, 2020 sera une année riche en événements, pour ne pas dire atomique ! “Jamais, le sujet de la politique de dissuasion nucléaire, et des systèmes d’armes qui sont mises en œuvres dans ce cadre, ne sera autant présent dans l’actualité nationale, internationale et dans les enceintes internationales, notamment en raison d’anniversaires”, estime ainsi Jean-Marie Collin, le porte-parole et expert de la branche française d’ICAN (Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires) et chercheur associé auprès du think tank belge le GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité). En effet, le 13 février 2020, la France “célébrera” le 60e anniversaire de son premier essai nucléaire ; du 27 avril au 22 mai, la 10e conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire verra, sans grand suspense, une absence de consensus sur comment parvenir à mettre en œuvre l’article 6 (désarmement) de ce traité entraînant sa probable (malheureusement) perte de crédibilité ; les 6 et
9 août, Hiroshima et Nagasaki vont commémorer le 75e anniversaire de leur destruction par des armes nucléaires. En outre, l’entrée en vigueur du Traité d’interdiction des armes nucléaires est enfin envisagée en 2020.

Par ailleurs, sans nul doute, le discours de mi-mandat d’Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire, avec semble-t-il une tonalité très européenne, sera un moment-clé de l’évolution de la politique de la France. Localement, le Tavini Huiraatira, par la voix de Moetai Brotherson, n’a pas hésité à interpeller le président Macron sur la dépollution du site de Moruroa, dont le souhait exprimé dans un récent courrier est resté sans réponse. “Je lui porterai cette fois la lettre en main propre. Et lorsqu’il viendra chercher ses tiki et ses tīfaifai, ce serait bien qu’il en profite pour repartir avec ses deux avions remplis des déchets radioactifs”, a ironisé le député, à l’occasion d’une conférence de presse dénonçant la présence de tonnes de plutonium “dans le ventre de notre mère nourricière” après trente ans d’essais nucléaires. Oscar Temaru, le leader du parti indépendantiste, a ainsi fait un parallèle entre les fumées toxiques qui survolent notre région, suite aux incendies en Australie, avec les 46 tirs atmosphériques menés à Moruroa et Fangataufa, qui sont, selon lui, “la preuve concrète que la puissance des vents a pu transporter très loin les nuages radioactifs”. La visite express de M. Macron en Polynésie du 16 au 18 avril devrait donner le “la” à la musique qui va se jouer dans les années à venir. Bien sûr, les municipales en mars prochain pourraient apporter, elles aussi, leur lot de rebondissements et écrire de nouvelles pages de petites histoires qui font la grande.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt