Menu


Dénoncer l’imposture àTahiti, un acte de courage… ou de témérité ?



Crédit photo : Tahiti Infos
Crédit photo : Tahiti Infos
Pour le Larousse, l’imposture est une tromperie par allégations mensongères, fausses apparences, usurpation de titre, qualité, identité ou en présentant une oeuvre pour ce qu’elle n’est pas. Selon Albert Memmi, la colonisation est une imposture en posant de manière arbitraire, le colonisateur en supérieur du colonisé sur les plans religieux, économique, intellectuel, etc. Pour asseoir cette supériorité, la religion fut un fer de lance privilégié. Puis, vint le mot “science” brandi en dénaturant son sens. Dans une société postcoloniale, des ex-colonisés adoptent parfois des postures de colonisateur souvent en pire. En effet, dans les premiers temps postcoloniaux, fleurissent des experts en tout sans avoir jamais rien prouvé, qui édictent des “vérités”, plagient, rejettent les résultats scientifiques, arguant que ça ne correspond pas à la “culture” ou au label “origine”. C’est le même racisme mais à l’envers. C’est observé dans toute société ayant connu cet assujettissement. Voici trente-trois ans que nous avons un gouvernement autonome dont bien des décisions, non-décisions et attitudes me laissent perplexe, surtout en Culture. Commençant mes études scientifiques à Montpellier il y a cinquante-six ans, je fus terriblement choquée par l’utilisation du conditionnel dans l’exposé des connaissances. J’étais en quête de certitudes et je me suis trouvée apprentie dans l’art du questionnement. Les sciences biologiques, géologiques, etc., déroulaient des séries de questions après chaque réponse. Plus j’apprenais et plus je me rendais compte que je ne savais pas grand-chose. Cela piqua ma curiosité et je commençai le long chemin vers les bonnes questions. La religion tente de répondre à “pourquoi ?”. La science tente de répondre à “comment ?”. Les “pourquoi ?” conduisent à la Croyance, la Foi ou l’athéisme. Les “comment ?” mènent au vérifiable imparfait, toujours perfectible mais… jamais à 100%. Ce sont deux registres différents qu’il importe de ne pas mélanger pour éviter la confusion de la pensée. Précieuse pensée née de notre cerveau tenté de rejoindre le troupeau rassurant des croyances partagées où il s’endort et s’exprime en slogans, porté par l’ivresse d’appartenir à un groupe. Notre cerveau est aussi stimulé par l’inconfort d’une recherche d’une autre compréhension de la réalité et l’invention d’une parole neuve. Le troupeau n’aime pas cela et accule à la solitude tout impertinent. Cette solitude peut être traversée de fulgurances jubilatoires quand une compréhension inédite se révèle au bout de longs tâtonnements. C’est une autre ivresse que celle éprouvée dans un groupe approbateur déshumanisant. Même un tout petit “eurêka” procure une joie infinie. Notre société bénéficia récemment de l’angoissant reportage Bons baisers de Moruroa sur Polynésie 1ère , puis des effrayantes affirmations du Dr Chris tian Sueur dans Le Parisien et Mediapart . Il reprend quelque peu les propos des médecins du reportage et en rajoute en mettant en cause Yolande Vernaudon, déléguée au suivi des conséquences des essais nucléaires. Elle réagit et dénonce l’imposture du pédopsychiatre qui joue au généticien sans faire partie d’une équipe de recherche en faisant fi de toute évaluation scientifique et sautant à pieds joints dans la diffusion médiatique. L’effet sensationnel est garanti à défaut de fiabilité des affirmations assénées sur la relation de cause à effet entre des anomalies observées chez des enfants pa’umotu et l’irradiation de leurs grands-parents lors des essais atmosphériques. Yolande dénonce l’absence de méthode et de sérieux du médecin qui présente des vérités et non des résultats scientifiques inévitable ment tempérés par une marge d’erreur. En assumant ses responsabilités, elle perturbe le courant émotionnel d’angoisse et de colère qui tourbillonne et fermente contre l’État et que le reportage et l’article ont exacerbé. Elle est vouée aux gémonies. L’État français manqua de courage en distillant des “vérités” sur l’innocuité des expérimentations nucléaires testées au Sahara puis à Moruroa et Fangataufa et non sur le plateau du Larzac ni en banlieue parisienne ni dans le Massif central… Bizarre, non ? D’où l’inévitable effet boomerang. Car même si tout a été fait pour éviter le pire, il existe toujours une marge d’erreur dans tout résultat scientifique sérieux. Les responsables d’alors ont misé sur l’ignorance des Polynésiens et des métropolitains appelés à servir sur les sites. À l’école, j’ai été gavée de récits sur la cruauté des batailles des anciens Polynésiens que la conversion au christianisme aurait humanisés enfin ! Ils furent peu à près recrutés dans les Poilus et servirent de chair à canon lors de la Première Guerre mondiale où des prêtres chrétiens bénissaient les armes de chaque côté. La lecture de récits de rescapés des tranchées plonge dans des cauchemars d’absurdité de sauvagerie inouïe. À se demander où résidait la plus grande des férocités… y compris envers leurs propres enfants ! Ce fut d’une monstruosité sans nom, suivie vingt ans plus tard d’un épisode identique avec des variantes si horribles qu’elles donnèrent naissance aux notions de “crime contre l’Humanité” et “génocide”. S’ouvrit l’ère nucléaire aux armes si redoutables qu’elles ne servent qu’en dissuasion, en haka de fin du monde. Les expérimentations furent annoncées “sans danger”, mais il y eut des désastres. Le silence et la langue de bois termitée génèrent d’insupportables angoisses. Il y a urgence à faire toute la lumière sur hier, aujourd’hui et demain. Contrairement à certains de mes amis pour qui il n’y a rien à attendre de l’État, j’ai confiance en cette nouvelle génération qui le représente. Elle fut épargnée par les guerres mondiales et coloniales, mais a perçu la souffrance de ses parents et grands-parents surtout. La société polynésienne a besoin de savoir pour pouvoir se pencher sur les conséquences de ses propres actes dans le traitement ou non des batteries, produits de la technologie allant du plastique aux pesticides, sans oublier le saccage par elle-même de ses ressources en eau, etc. Je renouvelle mes félicitations à Yolande Vernaudon pour son grand courage.

Samedi 10 Février 2018 - écrit par Simone GRAND


Continuez la lecture
< >

Vendredi 16 Novembre 2018 - 08:44 Le mot “indépendance” est-il périmé ?


Simone GRAND

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel




La Calédonie à qui perd gagne ?

Des vainqueurs qui restent sur leur faim, des vaincus plein d’espoir, le résultat du référendum d’autodétermination calédonien du dimanche 4 novembre n’a pas manqué d’afficher des sentiments opposés et même paradoxaux.
La victoire annoncée avant l’heure du "non" à la pleine souveraineté s’est avérée exacte, mais dans des proportions bien moindres que celles que laissaient escompter les sondages ou les dernières élections provinciales. Le deux-tiers/un-tiers s’est transformé en un 56,4/43,6 qui a surpris les observateurs, les électeurs et les responsables des partis politiques locaux.
La Nouvelle-Calédonie a donc affirmé son attachement à la France, mais pas d’une façon massive ; et la carte des régions pro et anti-métropole n’a que très peu bougé depuis la date des premiers accords en 1988. Un autre scrutin devenu incontestable en 2020 en raison du "faible" écart entre les opposants, puis peut-être encore un autre en 2022, vont plonger ce territoire dans un attentisme économique dont il aurait bien aimé se passer. Deux ou quatre ans, c’est peu pour faire basculer une majorité, mais suffisant pour faire tourner une économie au ralenti.
Ces résultats n’ont pas manqué de faire réagir le Tavini Huiraatira qui n’a pu s’empêcher de faire un parallèle avec la Polynésie française. Après des démêlés avec la justice "coloniale" et un tour de l’île en mémoire du leader autonomiste Pouvana'a a Oopa enfin réhabilité par cette même justice, Oscar Temaru demande à ce qu’un tel référendum soit organisé. Le leader bleu l’a souvent martelé, tout comme Moetai Brotherson : un vote pour l’indépendance n’a rien de comparable avec un vote pour les territoriales ; il ne faut pas se fier aux résultats de l’un pour estimer l’autre. Le résultat calédonien lui a donné raison. Voilà qui ne manquera pas de lui donner encore plus d’ardeur sur les bancs de la 4e commission de l’ONU.

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier