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Dénuement, bruit et insécurité : l’invitation au dérapage…



Crédit photo : DR
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Luxe, calme et volupté”, écrivait Charles Baudelaire dans son poème intitulé L’Invitation au voyage. Malheureusement, à Tahiti et dans les îles, nous nous éloignons de plus en plus de ce célèbre vers. Un vent de violence s’abat sur le fenua, et l’on ne compte plus les (trop) nombreux faits divers relatant des touristes détroussés, le pied à peine posé sur le sol polynésien, des vols à l’arraché, des brutalités physiques ou verbales en tous genres. Le collectif contre la violence en Polynésie française a même organisé, le week-end dernier, une manifestation dans les rues de Papeete pour dire “STOP”. D’ailleurs, vous ne pouvez pas y avoir échappé, une autre forme de violence est née : l’agression sonore. Aujourd’hui, il est impossible de se balader en ville, bronzer à la plage ou marcher en pleine nature sans se voir imposer de la musique plein les watts et à fond les basses ! Le phénomène n’est pas nouveau, nous avons déjà réalisé l’année dernière un dossier sur “l’enfer du bruit” (lire TPM i[n° 389 du 7 septembre 2018i]), dans lequel nous mettions en exergue le problème des nuisances sonores et le dialogue de sourds qu’il suscite. Aussi, devant l’inaction du gouvernement, il prend de l’ampleur. L’association Te Ora Hau, qui essaie tant bien que mal de lutter contre ce fléau, monte le ton depuis un moment, en pointant du doigt le manque de coordination des forces de l’ordre, et interpelle la société sur le danger pour la santé publique des Polynésiens.

Et comme souvent sous nos latitudes, il faut attendre que la goutte d’eau déborde du vase pour qu’il y ait un sursaut de lucidité. Après une énième agression il y a quelques jours, cette fois dans la vallée de la Punaruu où trois joggeurs sexagénaires se sont fait rouer de coups gratuitement, tout un chacun commence à réaliser l’insécurité qui règne dans les zones industrielles notamment, et surtout le week-end. Les regroupements sauvages des “car-bass”, ces voitures suréquipées en matériel audio, sont devenus légion, parfois même sur des sites culturels, drainant alcool et drogue, et ce dans le total irrespect des riverains. Sous l’euphorie du groupe, les bagarres et autres dérapages ne sont également jamais loin, comme l’a encore tristement prouvé la mort récente d’un scootériste qui s’est fracassé le crâne alors qu’il sortait tout juste d’une de ces “parties” improvisées… Après de multiples relances des associations, le maire de Punaauia, Simplicio Lissant, a enfin annoncé travailler sur un arrêté qui entrera en vigueur prochainement afin “d’interdire l’activité” ou du moins, la “cadrer”. Cependant, les principaux concernés ne sembleraient pas enclins à obtempérer. Les autorités publiques se doivent donc d’agir avant que ce soient les citoyens excédés qui prennent le problème en main. Contactée, Te Ora Hau se dit “remontée” ! Au nom “des milliers de victimes”, l’association envisage d’organiser une conférence de presse le 12 octobre afin de “relancer le Pays au sujet des pollutions sonores et des promesses qui sont restées lettres mortes”, car “c’est un problème de volonté politique, il y a du je-m’en-foutisme”. Confrontée aussi aux rassemblements de voitures “boum boum”, la ville de Tautira, à la Presqu’île, n’a pas tergiversé : un arrêté municipal pris le 12 août dernier fixe désormais l’interdiction des réunions de “car-bass” dans la commune de Taiarapu-Est. Au-delà des chaînes et des barrières, il est impératif de renouer le dialogue et d’offrir davantage d’activités sportives ou culturelles à cette jeunesse en proie à l’oisiveté.

Et puisque l’on parle de “bruit”, vous avez certainement entendu parler du procès qui a condamné Tahiti Pacifique pour “diffamation”, suite à une plainte déposée par Jean-Christophe Bouissou après la publication d’un article relatant ses liens avec l’homme d’affaires sulfureux Dominique Auroy (lire TPM n° 402 du 8 mars 2019, page 8). C’est la seule phrase “Elle est pas belle la vie, quand on a construit toute sa carrière sur l’utilisation des fonds publics ?” qui a valu aux anciens rédacteur en chef et directeur de publication une amende symbolique de 10 000 Fcfp chacun, mais avec sursis. M. Bouissou a obtenu finalement la somme de 25 000 Fcfp au titre des frais irrépétibles. Pour autant, les juges ont estimé qu’il est “important que les journalistes puissent dénoncer les manquements en Polynésie”. Justement, depuis sa création par Alex W. du Prel en mai 1991, il y a plus de 28 ans, Tahiti Pacifique n’a eu de cesse de dénoncer les travers de la société polynésienne, ce qui explique que notre magazine a toujours été considéré comme le média “poil à gratter” par le paysage politico-économique local. Ce procès n’est donc pas une surprise, ni le premier que la rédaction encaisse.

Ensemble, nous continuerons à faire bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Jeudi 19 Septembre 2019 - écrit par Dominique Schmitt


Dominique Schmitt

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Délinquance : peut-on se réjouir de chiffres qui sont “dans la moyenne nationale” ?

Délinquance : peut-on se réjouir de chiffres qui sont “dans la moyenne nationale” ?
À l’heure du bilan à mi-parcours du Plan de prévention de la délinquance 2018-2020, on ne vous cache pas notre étonnement en prenant connaissance des résultats donnés par l’État et le Pays, même si, en cette période préélectorale, plus grand-chose ne nous surprend. Et puis, on le sait, il est facile de “faire parler” les chiffres. Concrètement, la cinquième réunion plénière du Conseil territorial de la prévention de la délinquance annonce une diminution des faits constatés dans quasiment tous les secteurs. Ainsi, les atteintes volontaires à l’intégrité physique resteraient stables entre 2018 et 2019 ; idem pour les atteintes aux biens ; le nombre d’accidents et de blessés sur les routes aurait également baissé, etc. Mais si l’on analyse ces données de plus près, on s’aperçoit en réalité qu’elles sont floues, puisque l’on compare parfois les
douze mois de l’année 2018 avec la période de janvier à septembre (neuf mois) pour l’année 2019. Par exemple, il est indiqué que
3 femmes et 1 homme ont été tués à la suite de violences conjugales en 2018” contre “2 femmes depuis le début de l’année 2019”. Ou encore : “Au 31 octobre 2019, on recense 29 tués contre 30 tués à la même période en 2018, soit une baisse de -3,3 %”. Personne ne sait comment vont évoluer ces statistiques d’ici la fin de l’année…

D’une part, ces méthodes de calcul ne semblent pas permettre de tirer des conclusions précises et, d’autre part, on ne peut pas se réjouir de ces mauvais chiffres. Toutefois, le haut-commissaire a résumé (relativisé ?) la situation en ces termes : “Sur les atteintes aux biens, nous sommes plutôt en dessous de la moyenne nationale, sur les violences aux personnes, nous sommes dans la moyenne nationale et en-dessous de certains territoires ultramarins.” Cette démarche, consistant à se baser sur le ratio national, est-elle appropriée ? Nous en doutons fortement. Cela nous fait amèrement penser à l’anecdote cocasse que nous avons vécue en 2018 alors que nous menions des investigations sur l’augmentation des nuisances sonores et la montée de la violence chez les jeunes au fenua. Bien que le commissaire divisionnaire de la Direction de la sécurité publique était d’accord pour échanger sur ces thèmes épineux, l’ancien responsable de la communication du haussariat – qui a été débarqué entre-temps, car mis en examen pour complicité de trafic d’influence active, aux côtés de Bill Ravel – nous avait fait comprendre, en “off”, qu’il n’y avait “pas de sujet”… Nous lui avons prouvé le contraire en publiant deux dossiers de fond sur ces problématiques irréfutables (lire TPM n° 389 du 7 septembre 2018 et TPM n° 391 du 5 octobre 2018), qui nous ont valus de très bons retours.

Dominique Sorain a cependant jugé “préoccupante” l’augmentation des trafics de drogue et notamment d’ice. Et pour cause, il y a urgence lorsque l’on voit le nombre effarant de saisies effectuées par les douanes locales ! M. Édouard Fritch, lui, a proposé “la création très prochaine d’une Délégation à la promotion de la jeunesse et à la prévention de la délinquance”, qui sera dirigé par l’homme à la chemise mauve (Teiva Manutahi), mais aussi “une intensification des moyens de lutte contre le trafic de plus en plus inquiétant de l’ice”. Sauf qu’il n’y a toujours pas de centre de désintoxication à Tahiti, malgré la mise en place d’un Plan de santé mentale 2019-2021 qui s’avère de plus en plus nécessaire (lire notre dossier de Une en page 16)… En l’absence donc d’un pôle de santé mentale, un projet de postcure devrait être enfin examiné lors du prochain collectif budgétaire. Les quatre priorités identifiées dans le cadre du plan biennal (la lutte contre les addictions, la prévention de la délinquance des mineurs, la réduction des violences intrafamiliales et la lutte contre l’insécurité routière) doivent être poursuivies sans relâche. Il suffit de sortir de chez soi, d’observer et de constater que tous ces sujets sont malheureusement de plus en plus d’actualité dans une société marquée par des inégalités sociales croissantes. Quant aux addictions aux drogues dures, ne sont-elles pas le reflet d’une jeunesse en manque de repères et d’accompagnement, prête à exploser à la figure de ses aînés telle une cocotte-minute ? Il est grand temps d’agir avant que la gangrène ne poursuive son œuvre !

Ensemble, faisons bouger les lignes !
Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt