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Du pourquoi et du comment



Notre Histoire a été jalonnée de maladies microbiennes épidémiques dévastatrices réduisant en quatre décennies la population tahitienne et celle des Marquises à respectivement 6 400 et un millier de survivants dans les années 1845. (Tableau de Gauguin : Te fare himene - 1892)
Notre Histoire a été jalonnée de maladies microbiennes épidémiques dévastatrices réduisant en quatre décennies la population tahitienne et celle des Marquises à respectivement 6 400 et un millier de survivants dans les années 1845. (Tableau de Gauguin : Te fare himene - 1892)
Enfant, j’étais une prodigieuse enquiquineuse avec mes "pourquoi ?" Au catéchisme, belles images et bons points me laissaient sur ma soif et ma faim de réponses acceptables. Une autre religion m’apporta un temps de relative satisfaction, avant de me laisser perplexe elle aussi.
Plus tard, les sciences naturelles dont j’attendais des réponses précises me réservèrent un choc d’importance. Non seulement elles ignoraient mes "pourquoi ?" mais, aux questions "comment ?", elles répondaient au conditionnel ! ! ! Déstabilisée, je continuais quand même dans cette voie car j’y apprenais tant de choses ! Il me fut enseigné qu’un résultat n’est exact que s’il annonce une marge d’erreur. Sapristi ! Ainsi donc, les plus grands savants se reconnaissent à leur humilité ! Aucun d’eux ne prétend avoir totalement juste ! Moi qui rêvais d’un confort mental, c’était raté ! Mais en même temps, cet ébranlement permanent de mon socle de certitudes, tout en me fragilisant, s’avérait et s’avère encore fabuleusement jubilatoire par le vaste champ de possibles offert.
J’abandonnai les "pourquoi ?" à la religion, dont nous connaissons les multiples réponses apportées avec plus ou moins d’indulgence, de bonne ou mauvaise foi selon les circonstances. Je ne m’intéressai plus qu’aux "comment ?" tout en observant du coin de l’œil les inévitables "pourquoi" qui titillent tout cerveau humain.

Je me réjouis de l’option prise par notre gouvernement sur les vaccins obligatoires des enfants contre certaines maladies contagieuses. Même s’il existe des risques, car les sciences de la vie ignorent le "100% tout juste", les vaccins ont libéré l’humanité de tant de contraintes et souffrances que je m’étonne des réticences, voire du sentiment de douloureuse violence ressentie par les opposants aux vaccins.
Sans doute serait-il nécessaire de rappeler notre Histoire jalonnée de maladies microbiennes épidémiques dévastatrices réduisant en quatre décennies la population tahitienne et celle des Marquises à respectivement 6 400 et un millier de survivants dans les années 1845. Les propagateurs de maladie furent essentiellement des Européens dans ce qui n’était encore ni les Établissements français de l’Océanie ni la Polynésie française, mais des îles indépendantes les unes des autres. Il en fut de même dans toute l’Océanie. Ces introductions mortifères involontaires facilitèrent les conversions dans les sociétés insulaires bouleversées. Certains historiens parlent d’un sentiment d’anomie. Les insulaires n’arrivaient plus à nommer ce qui leur arrivait. Les mots ancestraux qui avaient apprivoisé l’univers ne fonctionnaient plus. Les responsables de contamination ne sachant pas utiliser les "comment" s’interrogeaient avec des "pourquoi". Ils se révoltaient à l’idée d’être responsables des désastres sanitaires, fût-ce malgré eux. Ils préférèrent accabler leurs victimes de : "croyance en de faux dieux vrais démons" et de pseudo-atavismes divers. Le Code Pomare qui interdit, sous peine de mort, l’expression de la souffrance, les cauchemars et les ventres qui gargouillent, etc., (vérifiez ce n’est pas de la blague) en dit long sur leur désarroi.

Sur le continent américain, ce fut bien pire. Pour faire un soi-disant Nouveau Monde dévolu aux Européens dans une "Destinée manifeste", il leur fallut éliminer les autochtones dans un des plus grands génocides de tous les temps. Peut-être le plus grand. Aux maladies introduites involontairement, ils ajoutèrent les massacres militaires et par des hordes sauvages, l’empoisonnement des puits d’eau douce et la guerre biologique en distribuant des couvertures contaminées par la variole et autre rougeole… Sans oublier l’alcool, cette eau de feu qui aurait eu sur les peuples amérindiens le même effet que l’ice aujourd’hui sur certains de nos jeunes gens. Aussi est-il intéressant d’observer à quel point des descendants de vainqueurs d’alors sont obsédés par l’idée d’envahisseurs potentiels venus d’outre-Atlantique, du sud ou nord du continent ou d’au-delà des planètes et des étoiles. Comme s’ils craignaient un inéluctable effet boomerang à la barbarie de leurs aïeux. Le plus récent des avatars de cette angoisse possiblement trans générationnelle pourrait bien être cet Australien d’origine européenne en lutte contre le "Grand Remplacement" et massacreur de paisibles musulmans en prière. Paradoxale attitude de la part de qui bénéficie d’un statut privilégié là où les Aborigènes australiens et les Maoris furent évincés sur leurs propres sols par des ancêtres de ce personnage. Une tahu’a de ma connaissance dirait : "Ce n’est pas génétique mais c’est quand même héréditaire."
Revenons à nos vaccins où il importe d’éviter que ne se développe chez nous le sentiment d’appartenir à un peuple martyr. Il serait judicieux de raconter aussi ce qui s’est passé ailleurs dans le monde. Si, à Tahiti, la grippe espagnole fit
3 000 morts en décembre 1918, sur la planète, elle en fit 40 millions, sinon plus. Je me demande si cette grippe ne fut pas un traumatisme non seulement démographique mais aussi psychologique particulier pour la génération de mes grands-parents et parents. Cela pourrait bien être à l’origine d’une sorte de blocage de la transmission foncière expliquant le nombre si important de dossiers où l’on commence enfin le partage de la cinquième, voire sixième génération avant la nôtre. Complexes affaires.

Les maladies contre lesquelles les enfants sont désormais vaccinés devraient être racontées à la population toute entière. Dans Les Petites Filles modèles de la Comtesse de Ségur, j’y ai lu les effets terrifiants de la scarlatine. Aussi, j’accueillis les aiguilles protectrices avec reconnaissance. Tout le monde semble avoir oublié ce qui a conduit à l’exigence d’un carnet de vaccinations à jour. Vers les années 1940-50 ici, les vaccins antituberculeux systématiquement appliqués permirent aux personnes atteintes de continuer à vivre en famille plutôt que de subir l’exclusion et l’isolement dans un sanatorium. Un jour sur le navire de croisière Aranui, je narrai les épidémies dans nos îles. À la fin de mon propos, un homme d’ici, d’une dizaine d’années plus âgé que moi, raconta comment, enfant, il fut arraché à sa mère tuberculeuse qu’il vit agonir de loin, empêché qu’il était de la rejoindre par des adultes bienveillants qui le tenaient solidement. C’était la liberté ou la vie.
Lisons ou relisons Les Feuilles du banian d’Albert Wendt, le Samoan, et Le Hussard sur le toit de Jean Giono, le méridional. Lisons aussi Davies (1961 : 62). Il raconte qu’à des missionnaires qui disaient : "Nous sommes venus à Tahiti pour sauver les habitants", les Tahitiens répondirent : "Vous nous parlez de salut et nous sommes en train de mourir… Nous ne voulons pas d’autre salut que celui qui consiste à vivre en ce monde."
Il est plus que nécessaire de raconter ces choses-là ; d’expliquer comment les choses se produisent et reproduisent dans de funestes ou vertueuses relations de cause à effet et non sous le sceau d’une inéluctable fatalité où les pourquoi résonnent dans le vide. Cela pourrait aussi aider à lutter contre les maladies non transmissibles comme l’obésité, le diabète, etc.

Vendredi 5 Avril 2019 - écrit par Simone Grand


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Nucléaire : souriez… vous êtes irradié !

Nucléaire : souriez… vous êtes irradié !
S’il est un sujet qui défraye la chronique en ce début de mois de juin, c’est bien la question explosive des refus d’indemnisations des victimes des essais nucléaires suite à l’amendement dit “Tetuanui”, tant décrié. Si la suppression du “risque négligeable” en 2017 avait été saluée par tous, la réintégration d’un “seuil minimum” ne passe pas… En effet, la modification de la loi Morin réalisée discrètement pendant les fêtes de fin d’année, le 28 décembre dernier, par un amendement inséré au projet de loi de finances 2019 reste en travers de beaucoup de gorges. Concrètement, cette recommandation de la commission “Égalité réelle outre-mer” (Erom), présidée par la sénatrice Lana Tetuanui, qui a été retenue par le gouvernement central puis validée par le Parlement, empêche désormais l’indemnisation des victimes ayant séjourné en Polynésie entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998, dès lors que le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) a établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants reçue est inférieure à un milliSievert (mSv). 
Les conséquences sont tombées comme un couperet le 4 juin, lorsque le tribunal administratif a rendu douze jugements concernant des demandes d’indemnisation rejetées. Face à un contexte très tendu, le président du tribunal s’est même fendu d’un communiqué pour expliquer les décisions prises : deux requérants ont obtenu l’annulation de leurs affaires et un droit à l’indemnisation (la veuve d’un ancien employé du CEP décédé d’un cancer du poumon et un ancien militaire atteint d’un cancer de la vessie), mais les dix autres requêtes ont été balayées par la juridiction en raison du “seuil désormais fixé par la loi”.
Eliane Tevahitua, représentante Tavini Huira’atira à l’assemblée de la Polynésie française, n’a pas tardé à charger Lana Tetuanui en qualifiant l’amendement porté par l’élue du Tapura de “scélérat” . Elle a fustigé aussi le gouvernement : “Le Civen se fonde exclusivement sur le tableau dosimétrique de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial, ndlr) placé sous la tutelle du ministre de la Défense, qui, comme par hasard, ne trouve en Polynésie que des niveaux de radioactivité en deçà de 1 mSv après 1974. Monsieur le président, croyez-vous sincèrement qu’un pays comme le nôtre qui a reçu l’équivalent de 800 fois la bombe d’Hiroshima, puisse présenter des niveaux dosimétriques similaires à ceux d’un pays préservé de toute expérimentation nucléaire tel que la France ?”, posant ainsi une question orale au sein de l’hémicycle. S’en est suivi alors un crêpage de chignons, place Tarahoi, lorsque le porte-parole du président, Jean-Christophe Bouissou, a contre-attaqué sans répondre directement en demandant à la représentante souverainiste si elle ne se sentait pas elle-même “coupable de mensonge par omission en oubliant de dire aux Polynésiens que le député Moetai Brotherson (…) était lui aussi membre de la commission Erom”. Et de conclure : “Arrêtez vos niaiseries nuisibles. (…) Les victimes méritent mieux que vos propos nauséabonds.
Au-delà de ces énièmes enfantillages qui ne servent pas la cause, il y a une phrase qui restera dans les mémoires et qui est déjà tristement culte, celle de la même Lana Tetuanui qui affirme : “Quand on connaît les méfaits du tabac, et les risques de cancer que l’on peut développer, il n’appartenait pas à l’État de venir indemniser tous les fumeurs abusifs et ayant contracté le cancer en Polynésie ou à la suite de leur séjour en Polynésie.” Une comparaison pour le moins fumeuse, car la différence majeure, faut-il le préciser, c’est que l’on choisit de fumer, tout comme l’on choisit de consommer du sucre ou boire de l’alcool… mais pas d’être irradié ! La page du nucléaire au fenua est loin d’être tournée.

Bonne lecture, te aroha ia rahi.
Dominique Schmitt

Dominique Schmitt