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Du slogan "Deux couleurs un seul peuple" au constat "deux couleurs, un seul profiteur"…



"Danse de guerre des Canaques de Nouvelle-Calédonie, 1887" - Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
"Danse de guerre des Canaques de Nouvelle-Calédonie, 1887" - Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Il y a une quinzaine d’années, Octave Togna, une personnalité kanak, alors directeur
du Centre Jean-Marie Tjibaou, était interrogé par un historien :
- "Pourquoi l’Union calédonienne a-t-elle abandonné sa devise pourtant géniale et rassembleuse :
« Deux couleurs, un seul peuple ? » 
- Tout simplement parce que les Kanak ont compris qu’en réalité, s’il y avait bien deux couleurs,
il n’y avait qu’un seul profiteur !
"
Tout était dit et quinze ans plus tard, la formule explique mieux que toutes les savantes analyses
le résultat du référendum du 4 novembre en Nouvelle-Calédonie.
Pourtant, depuis 1988, depuis l’accord historique de Matignon, beaucoup d’efforts avaient été faits, aussi bien par l’État que par les gouvernements calédoniens successifs et même par les Kanak, pour que les tensions entre communautés s’apaisent et rattraper les retards de tous ordres des régions et des individus essentiellement kanak. C’est vrai de la redistribution des terres, c’est vrai du plan "Quatre cents cadres" pour former une élite kanak, c’est vrai du "rééquilibrage" sous toutes ses formes pour atténuer les inégalités, c’est vrai des slogans sur "le destin commun" ou "le vivre ensemble". C’est vrai aussi des efforts de la province nord à majorité kanak pour prouver que le développement conduit par les Kanak est possible. On pourrait ajouter que c’est vrai aussi des relations entre communautés par le métissage qui ne semble plus être regardé de travers. Un intellectuel comme Élie Poigoune, qui avait été le premier professeur kanak et un militant plutôt extrémiste en son temps, reconnaît que le regard de la France a changé (1). Le célèbre footballeur Christian Karembeu, de son côté, considère le mot "indépendance" comme périmé si on lui donne le sens de séparation à l’heure où la mondialisation oblige aux échanges, mais que les Kanak ne devraient pas aller voter sans connaître leur histoire.

Tout cela est vrai et mérite d’être salué, mais trente années n’ont pas suffi à régler les problèmes économiques, sociaux, culturels et politiques.

Comment effacer l’histoire qui a failli anéantir un peuple, et pas seulement au XIXe siècle ? Christian Karembeu, qui restait muet quand ses camarades de l’équipe de France entonnaient la Marseillaise, a exprimé récemment qu’il lui était difficile de représenter un pays qui avait tué des membres de sa famille et de ses amis (France Info, avant le référendum).
Encore dans les années 1960, le Gouvernement français intervenait pour éliminer un député – Maurice Lenormand – qui avait le soutien des Kanak et d’une partie non négligeable des Européens de souche (d’où la devise "deux couleurs, un seul peuple"). Les documents qui sortent aujourd’hui des archives montrent que le Gouvernement central a usé et abusé en Nouvelle-Calédonie des mêmes procédés qui avaient conduit en Polynésie à la déchéance de Pouvanaa a Oopa. À quand une procédure en Cassation pour annuler la condamnation de Maurice Lenormand ?

Comment effacer l’humiliation ? "Il n’y a pas de peuple kanak", proclamait le ministre des Dom-Tom, Bernard Pons, au Sénat en 1986. Le référendum apporte, trente-deux ans plus tard, un désaveu certain.
Sans doute faut-il aussi (voire surtout) incriminer les contradictions et les ambiguïtés des politiques publiques. Pour tenter de résoudre les problèmes, la France a cru qu’une large autonomie et des dérogations aux règles habituelles du droit permettraient à des dirigeants intelligents (et ayant eu la peur de leur vie lors des "Événements" des années 1980) de mener enfin une politique de développement et de justice sociale. Nous l’avons dit, beaucoup a été fait, mais le bilan dressé par tous les observateurs est le même : ce n’est qu’une infime partie de ce qu’on pouvait espérer de l’Accord de Nouméa. Finalement, si le colonialisme n’est plus ce qu’il était, l’héritage colonial a été préservé : pouvoir entre les mains de quelques familles, prix excessifs et monopoles qui freinent la concurrence et le développement, modèle occidental dominant. Comme l’immigration massive des années du nickel a renforcé sur le plan électoral des partis dits "loyalistes", le jeu politique a été faussé pour le peuple kanak. Qu’est-ce que deviennent les principes démocratiques quand les instructions de l’État sont de changer le corps électoral par l’immigration ?

Avant de décéder récemment, Michel Levallois (voir l’article qui lui a été consacré dans Tahiti Pacifique n° 388) écrivait que l’autonomie avait eu pour résultat de consolider la situation coloniale au profit des non-Kanak.

Avant le référendum, beaucoup d’observateurs pensaient que les mesures de rééquilibrage avaient permis de créer une élite kanak intégrée dans la société calédonienne et que cette élite repousserait l’idée d’indépendance. Or, il semble bien que le sentiment identitaire l’ait emporté sur le portefeuille. Les mêmes faisaient remarquer que les dirigeants indépendantistes étaient âgés et embourgeoisés et que leur conception de l’indépendance était "obsolète (2)"
(C. Karembeu allait dans le même sens).
Le résultat est là, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore. Chez la plupart des Kanak, retentissent encore les paroles de J.-M. Tjibaou : "Nous ne sommes pas des Français. Nous voulons être nous-mêmes. Notre patrie est Kanaky. Notre grande patrie est l’Océanie, pas ailleurs" (17 mars 1987, devant le Comité de décolonisation).
Peu importe finalement que le NON, globalement, l’ait emporté. Dans les deux régions à dominante démographique kanak, le OUI dépasse les 75 et 82 %. Rien n’est réglé quand 40 % de la population calédonienne estime à une très large majorité qu’elle n’est pas française. Certes, cela ne signifie pas qu’elle souhaite rompre tous les liens avec la France comme veulent le faire croire certains, mais le problème plus général est posé. Comment faire quand une partie des électeurs géographiquement identifiée par le caractère ethnique, par la culture et par les inégalités se distingue d’une autre partie de la population ? Quand cette population ne se sent pas française ? Peut-on réellement et sans danger lui opposer la règle majoritaire du suffrage universel ? Et lui demander d’attendre des jours meilleurs sur le plan social ?
On voit du reste l’embarras du Gouvernement central qui a bien compris que les maux dont souffre la Nouvelle-Calédonie n’ont pas été fondamentalement résolus. Et que veulent ceux qui ont voté NON au référendum ? Rester français comme ils le prétendent ? Mais quelle est la France à laquelle ils se réfèrent ? Pour beaucoup d’entre eux, c’est celle qui – par le jeu (involontaire ?) de l’autonomie – tolère sur une partie de son territoire national des inégalités criantes. On a beaucoup écrit qu’entre les 10 % les plus pauvres et les 10 % des plus riches, l’écart serait de 1 à 3 environ en métropole, mais qu’il serait entre 1 à 7, voire 8, en Calédonie. Question naïve : la Calédonie serait-elle donc la France ? Ou plus politique : pourquoi la France tolère-t-elle de telles inégalités au risque de nuire à son image dans le Pacifique ?

Le Gouvernement français semble avoir entendu le message, mais aura-t-il la volonté, les moyens et le temps pour corriger ce qui n’a pas été fait depuis si longtemps ? Et si après tant d’avertissements, les populations privilégiées entendaient enfin le message ? n

La réponse aurait-elle été différente si la question avait été formulée autrement ?

Une réflexion de J.-M. Tjibaou est bien connue. Il notait qu’un Kanak ne dit jamais NON. C’est aux personnes de culture occidentale à savoir discerner si le OUI veut effectivement dire OUI et si le OUI est en fait un refus.
Imaginons que la question du référendum ait été : "Voulez-vous rester attachés à la France ?"…

1- Le Monde diplomatique, novembre 2013.
2- En 2008, Michel Rocard disait aux Kanak que leur concept d’indépendance n’était plus "en pertinence avec le monde d’aujourd’hui".

Vendredi 16 Novembre 2018 - écrit par Jean-Marc Regnault


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Jean-Marc Regnault

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Du lard ou du cochon ?

Du lard ou du cochon ? Que nous réserve l’année 2019 dont le Nouvel An vient d’être fêté par la communauté chinoise ? Le Cochon de Terre ne promet pas de grands bouleversements, les rendez-vous politiques devant les urnes n’étant pas au calendrier. Pour autant, de politique – ou plutôt de relation avec l’État – il en sera quand même question : dès la semaine prochaine, avec l’étude par le Sénat du projet de loi organique modifiant le statut du Pays et de la prise en compte des amendements et articles proposés par l’assemblée de la Polynésie française, on verra si le baromètre qu’on nous annonce au beau fixe le restera… La confiance est de mise pour le président Fritch, parti défendre ses amendements auprès des différents groupes parlementaires.
D'ailleurs, la commission des lois vient de donner son feu vert à l'actualisation de notre statut.
La même confiance qui animait les porteurs du dossier d’inscription du ‘ori tahiti au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, qui n’a pourtant pas été retenu par le président Macron, au profit de la yole martiniquaise. Sa visite en fin d’année sera l’occasion de lui montrer que cette candidature doit être à nouveau soutenue.

Les rendez-vous seront donc essentiellement économiques et le premier – très attendu – avec le Conseil d’État sur la réforme des retraites, s’est déroulé en début de semaine. Il a validé sa quasi-intégralité. C’est une victoire pour le gouvernement Fritch, mais aussi pour les Polynésiens, dont le système des retraites est sauvé pour encore quelques années. Le tour de force sera maintenant de modifier le code du travail est d’apporter la souplesse réclamée, comme en métropole, par les chefs d’entreprise. Malgré les réunions de travail avec les syndicats, le dossier s’annonce difficile. Souhaitons qu’il ne connaisse pas les mêmes dérives extrémistes de mars 2018, quand il fallait réformer les retraites.

Mais 2019 doit être aussi l’année du début des deux grands chantiers. Avant la mi-mars, le protocole signé avec le groupement Kaitiaki Tagaloa, pour la réalisation du Village tahitien, sera obsolète. Les doutes quant à la mise en œuvre en l’état de ce projet ne font que s’amplifier. Ce serait un coup dur pour ce gouvernement et l’économie locale si tout devait tomber à l’eau. Le Tahoera’a, qui n’est pas avide de critiques, en ferait ses choux gras… Et que dire du projet d’aquaculture à Hao où, pour le moment et depuis de longs mois déjà, les investisseurs sont plus dans le déclaratif que dans l’action ?
Le grand virage économique de 2019 sera-t-il donc du lard ou du cochon ?

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier