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En attendant Emmanuel Macron…

Gageons qu’en voyant le titre, beaucoup de lecteurs penseront, non pas au président de la République, mais à la célèbre pièce de théâtre du dramaturge irlandais Samuel Beckett : En attendant Godot (1953). Les commentateurs de l’époque tentèrent d’imaginer qui Beckett avait voulu symboliser avec ce fameux Godot. Comme l’Arlésienne, on ne le vit jamais sur scène. Certains évoquèrent Dieu, puisque le nom commençait par God ! Un dieu qui viendrait résoudre les problèmes des acteurs de la pièce. Beckett refusa cette interprétation.



Quelle vision de la Polynésie française donnera le président Emmanuel Macron lors de sa venue ? Crédit photo : DR
Quelle vision de la Polynésie française donnera le président Emmanuel Macron lors de sa venue ? Crédit photo : DR
En ce qui concerne le président Macron, lui, il viendra, c’est promis, en 2019. Ce ne sera donc pas forcément demain, mais il viendra. Autre différence avec Godot, le président de notre République laïque n’est pas Dieu, même s’il s’est comparé à Jupiter (à Zeus si vous voulez) et même si son prénom, Emmanuel, signifie "Dieu avec nous"…

On sait peu de choses sur ce que le Président connaît de la Polynésie, malgré ses rencontres avec Peretiteni Fritch qui a bien dû lui parler du Fenua. Je sais deux choses sur lui. La première, c’est que pendant la campagne présidentielle, il avait dit que la colonisation était "un crime contre l’Humanité". Apparemment, il n’a pas goûté que les antinucléaires aient eu l’audace d’attaquer la France devant le Tribunal pénal international. La deuxième chose que je sais, c’est qu’il a signé un article dans la presse locale la veille de son élection, article qui admettait qu’il n’était pas logique que la France à l’ONU discute de la question calédonienne et boude les instances onusiennes quand y est évoquée la question polynésienne. Il semblerait que rien n’ait changé. L’Ambassadeur de France à l’ONU quitte la séance quand la Quatrième Commission entend les indépendantistes du Fenua.

Sur ces deux points, le président aura sans doute l’occasion de s’expliquer lors de son déplacement, en costume-cravate ou en bras de chemise.
En 2015, j’avais tenté d’imaginer pour les lecteurs de Tahiti Pacifique ce que serait le discours idéal (donc utopiste) du président Hollande qui arrivait quelques semaines plus tard.
Ai-je été lu et entendu par le "président normal" ? Sur deux points au moins, la réponse est OUI. F. Hollande a reconnu le fait nucléaire et promis la révision de la loi Morin, promesse tenue. Il a rendu hommage à Pouvana’a a Oopa de façon éclatante et est allé encore plus loin dans l’interview accordée à Jacques Navarro pour son film primé au Fifo 2018 (Ni haine, ni rancune).

Ce qui précède m’incite donc à tenter une nouvelle expérience : écrire le discours idéal que le président Macron devrait prononcer à Papeete. D’ailleurs, cela tombe bien, les "grandes plumes" du Président ont quitté l’Élysée (Sylvain Fort, Ismaël Emelien…). D’autres plumes viendront les remplacer, mais gageons que parmi elles, pas plus que pour les précédentes, nulle ne sera familière avec l’Outre-mer et encore moins avec l’Océanie. C’est donc le moment idéal pour qu’une "grande plume" de Tahiti Pacifique offre ses services… gratuitement comme il convient en ces temps difficiles ! Alors, c’est promis, après les élections européennes, les lecteurs de mon magazine préféré pourront prendre connaissance de mes divagations présidentielles.

En fait, il est clair que le président ne pourra guère intervenir que dans des domaines limités, même s’ils ne sont pas dépourvus d’importance. Ainsi, il parlera sans doute de relations internationales. Il reprendra un thème qui lui est cher, celui de l’Indo-Pacifique, cette nouvelle géopolitique mondiale que l’Occident met en place dans la compétition internationale en face des nouvelles routes de la soie chinoises. Il pourra aussi donner quelques satisfactions dans l’ordre symbolique, comme promettre d’appuyer enfin le dossier du ‘ori tahiti à l’Unesco. Pour le reste, le président sera plutôt démuni, tant l’autonomie s’est développée, au point que tout ce qui touche à l’économie et au social est de compétence du pays et non de l’État. C’est ainsi que dans le cadre du débat national – qui fait suite à la crise des Gilets jaunes – le président a rencontré les maires de l’Outre-mer, mais pas ceux du Pacifique. Pour ce qui concerne Wallis-et-Futuna, c’est évident : pas de communes dans cette collectivité. Pour ce qui concerne la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, les statuts d’autonomie ne permettent pas à l’État de s’immiscer dans les affaires propres à ces collectivités.

Que restera-t-il alors au président ? Il lui faudra démontrer qu’il connaît bien le pays, ses institutions, ses hommes et ses femmes (Pardon Madame Schiappa d’avoir mis les hommes en première ligne !) et sa culture.

Je me permettrai donc de suggérer au plus haut personnage de la France de (re)lire et de s’imprégner du discours de François Mitterrand à la mairie de Fort-de-France (Martinique), le 4 décembre 1985. Ce jour-là, le président se trouve aux côtés d’Aimé Césaire, le grand poète et homme politique. Les deux hommes, amis de longue date, ont en commun l’amour de la littérature et des combats politiques qui finirent par coïncider. Après avoir écouté le maire de la ville, Aimé Césaire, le président prit la parole pour un discours qui, sauf information contraire, semble largement improvisé. Ce jour-là, les forces de l’esprit chères à F. Mitterrand soufflaient sur Fort-de-France. Des phrases ont encore une résonance particulière.

"Je suis venu vers vous avec la volonté de vous connaître et de vous reconnaître". Formidable si en 2019, après tant de paternalisme, voire de mépris poli (un oxymore* bien significatif), un président de la République pouvait avoir la glorieuse modestie (autre oxymore) de commencer ainsi son discours… et le penser profondément.

Devant le poète de la négritude, F. Mitterrand savait que le combat de son ami n’était pas encore gagné. Lui, le Président, pouvait-il l’aider ? Pas vraiment reconnut-il avec une touchante sincérité, par cette phrase : "On [l’État] ne conduit pas l’affirmation d’une identité culturelle.". Autrement dit, c’est aux peuples de trouver ou retrouver, voire de construire cette identité.
F. Mitterrand cita alors un autre poète, américain celui-là, Walt Whitman : "Nous devenons ce que nous sommes".

Jamais, le président Mitterrand ne tomba dans la démagogie, pas plus que dans la volonté dominatrice. "Nous pouvons être ensemble sans nous confondre", dit-il et ajouta "sans oublier d’où nous sommes venus, c’est-à-dire les racines qui nous distinguent". Ces racines font qu’il peut y avoir plusieurs cultures, mais sans les hiérarchiser. En contact, elles sont une richesse inestimable : "Les populations de ce type [celles des Antilles et de la France européenne] fidèles à leur culture initiale, mais ouvertes au monde par l’autre, sont telles que leurs moyens de communiquer sont eux, incomparables."

Des mots, encore des mots ? Non justement car l’homme de culture qu’était François Mitterrand mit en garde contre "ce besoin qu’on a de dissimuler les réalités par le maniement des mots, comme si on avait peur de la réalité". Et il poursuivit par cette sentence terrible : "Alors on habille la réalité et le vocabulaire survient."

On connaît la femme de ménage devenue "technicienne de surface"… La peur de faire face à une réalité sociale a créé le vocabulaire. Dans le domaine politique, on procède souvent ainsi. En 1946, la Constitution supprima le mot "colonie" au profit de "territoire d’outre-mer". La réalité avait-elle changé ? Pas vraiment et pas tout de suite. Un peu plus tard, on s’aperçut que le mot "territoire", à son tour, recouvrait une réalité qu’on comprenait mal et on créa (provisoirement ?) l’expression collectivités ultramarines. Le Fenua fut longtemps appelé Établissements français d’Océanie (ÉFO) jusqu’à ce qu’on admît que le mot établissement ne correspondait pas à la situation économique, sociale et culturelle et on imposa Polynésie française. Un jour prochain, on s’apercevra qu’en fait "Polynésie française" est un oxymore*. J’attends ce qu’on proposera.

Le président Macron viendra en Polynésie encore française, française par raison. Le président Fritch l’avait bien exprimé à l’ONU en 2016 :
"En tant qu’autonomistes, nous sommes parfaitement conscients que notre histoire n’est pas celle de la France ; que notre mode de vie océanien et tropical, n’est pas celui de la France européenne. Il y a simplement le fait que les autonomistes ont une approche et une vision réalistes de leur pays face à l’interdépendance des nations et à la mondialisation des échanges.

François Mitterrand avait souvent combiné le cœur et la raison. En 1975, après son échec devant Valéry Giscard d’Estaing, il avait dit aux Polynésiens : "Si je laisse parler mon cœur, la Polynésie c’est la France, selon ma conscience politique, il vous appartient d’en décider autrement."

Gageons que le président actuel, adepte du "en même temps" saura trouver les mots qu’il faudra (sans les manier pour cacher les réalités) pour comprendre que la Polynésie c’est la France, sans être tout à fait la France…

*Un oxymore qualifie l'association de deux mots signifiant apparemment deux choses contraires comme "une obscure clarté" dans Le Cid.

Vendredi 8 Mars 2019 - écrit par Jean-Marc Regnault


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Jean-Marc Regnault

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Confiture et déconfitures…

Confiture et déconfitures…
Le landerneau polynésien a été agité ces dernières semaines. D'abord, on a appris que l'affaire JPK faisait de nouveaux remous et remontait à la surface plus de 21 ans après la disparition de Jean-Pascal Couraud, avec la garde à vue, puis la mise en examen pour "meurtre" de l'ex-compagne et de l'ami du journaliste, Miri Tatarata et Francis Stein, respectivement directrice de l'Environnement et directeur adjoint du Service de la culture et du patrimoine. L'occasion pour Tahiti Pacifique de se replonger dans ses archives et de rappeler comment la politique peut peser sur la justice (lire page 38). C'est valable encore aujourd'hui avec, comme piqûre de rappel, ce nouvel épisode dans l'affaire Te Maru Ata, où des propriétaires "irréductibles" font face depuis plus de vingt ans à l'obstination du promoteur du lotissement, Bill Ravel (lire page 16), qui a bénéficié à plusieurs reprises du soutien politique de Jean-Christophe Bouissou, ministre du Logement et de l’Aménagement du territoire, en charge des Transports interinsulaires maritimes et aériens, et porte-parole du gouvernement. Tous deux sont sous le coup d'une mise en examen pour "soupçons de corruption" aux côtés d'Emmanuel Sztejnberg-Martin, ancien responsable de la communication du haut-commissariat.
La même semaine, celle où l'on a célébré l'autonomie du Pays, une salve de condamnations et de mises en examen a ébranlé le fenua. Notre ex-président, Gaston Flosse, et notre actuel président, Édouard Fritch, ont été condamnés dans l'affaire de la citerne d'Erima : le premier a écopé de 2 ans de prison avec sursis, 10 millions de Fcfp d’amende et 3 ans d’inéligibilité ; quant au second, il lui est réclamé 5 millions de Fcfp d’amende et 46,3 millions de Fcfp de dommages et intérêts. Les deux hommes, ancien et actuel maires de Pirae, ont été accusés de "détournement de fonds publics" pour avoir fait supporter aux administrés de Pirae l’adduction en eau au domicile de Gaston Flosse, à Arue, depuis 1989. Ils ont décidé de faire appel de ces décisions. Dans la foulée, trois chefs de service locaux ont été mis en examen : deux pour meurtre (cités plus haut) et un pour proxénétisme de mineurs de moins de 15 ans (il sera jugé en comparution immédiate le 18 juillet, aux côtés de deux chefs d'entreprise et d'un pharmacien). Peu de temps auparavant, le maire de Papara et représentant à l'assemblée de la Polynésie française, Putai Taae, a été, lui aussi, condamné pour "prise illégale d'intérêts et recel d'abus de confiance" pour avoir versé des subventions à l’association Ia Ora Papara, dont il était le président d’honneur. L'affaire Haddad-Flosse, elle, a été renvoyée en septembre, pour la quatrième fois en quinze mois.
Au vu du nombre d'hommes politiques ou de responsables corrompus à Tahiti et dans les îles, on devrait lancer un concours : celui qui trempe le mieux le doigt dans la confiture ! D'ailleurs, souvent, ce n'est plus le doigt, mais le bras entier qui plonge dans le pot… Par contre, côté projets, le gouvernement collectionne les déconfitures, à l'instar du Village tahitien. Ainsi, malgré deux reports de date (le 22 mars et le 6 mai 2019), les investisseurs maoris et le Samoan Frederick Grey n'ont pas concrétisé leur offre. Le groupement Kaitiaki Tagaloa avait pourtant été déclaré lauréat le 13 avril 2018 des six lots d’hébergements touristiques de l'appel à projets sur les seize lots que constitue le projet global et avait signé le 17 août suivant le protocole d’engagement avec TNAD. Le délai ayant expiré, deux prolongations de 45 jours leur ont été accordées jusqu'à la date butoir du 30 juin dernier. Désormais, on attend le plan B de  la Vice-présidence, en charge de la supervision de ce grand projet d'investissement, qui a déjà coûté la bagatelle de 700 millions de Fcfp de frais d'études. On guette aussi des nouvelles de la ferme aquacole de Hao, dont on a fêté, le 6 mai dernier, le quatrième anniversaire de la première pierre inaugurale…

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt