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Encore un roi !

À croire qu’une saison nouvelle se mette à exister dans nos îles, à moins qu’il ne s’agisse d’une nouvelle maladie contagieuse : celle de royautés autoproclamées.



Nous avions tellement envie de croire les promesses de ces rois autoproclamés que nous nous sommes empêchés de réfléchir volontairement. Illustration : Warzi
Nous avions tellement envie de croire les promesses de ces rois autoproclamés que nous nous sommes empêchés de réfléchir volontairement. Illustration : Warzi
L’étrangeté de ces comportements d’autoproclamation royale présente toutefois une constante : l’absence de projet de société et une rupture de lien avec la France. Sur ces points-là, ces royautés s’avèrent cousines et même sœurs du parti indépendantiste qui s’agite à l’ONU.
En effet, aucun d’eux ne propose de programme d’organisation sociale, politique, environnementale, économique, éducative, foncière, énergétique, agricole, religieuse, d’urbanisme, de pêche et aquaculture, etc. C’est le néant ! Seule leur importe la détention des rênes du pouvoir ! Comme si de s’asseoir à la place du pilote dans un avion suffisait à détenir la capacité à décoller, piloter à travers les orages, le beau temps et les nuages, puis à atterrir correctement à l’aéroport de destination. L’hypertrophie de l’ego, comparable à un éléphantiasis du nombril, bourgeonne en excroissances d’intolérance à toute frustration.

Mais cette maladie ne serait peut-être pas si nouvelle que ça. Après tout, bien des candidat(e)s aux élections se font souvent élire à des postes de responsabilité malgré une totale absence de compétence en quelque domaine que ce soit.
Formée au doute scientifique et donc au doute tout simplement, j’ai fini par repérer les incompétent(e)s à leur assurance et leur suffisance dans l’émission de propos péremptoires et définitifs. Ils et elles ne doutent de rien et surtout pas de leur légitimité à occuper des postes de direction et surtout de supra-direction (politicienne ou syndicaliste) et, à l’occasion, à punir celles et ceux qui ont l’outrecuidance de réunir des critères incontestables fondés sur des efforts couronnés de succès.

S’est organisée alors une cooptation de "presque" titulaires de sésames ouvrant l’accès à des postes convoités. Devant une telle efficacité, peuvent s’agréger à cette caste, à la susceptibilité ombrageuse sur leurs origines ethniques brandies en étendard, des titulaires prudents qui, à l’occasion, offrent comme trophée, l’exécution d’un homologue moins stratège et plus naïvement préoccupé du bien public. Cela se fait bien sûr au détriment de la victime isolée, mais surtout de la collectivité dont ces majestés s’en fichent "royalement".
Ainsi va la vie en nos îles bénies où, comme ailleurs, le responsable de tous les maux est toujours prétendu externe à soi. Toutefois, une de nos particularités réside dans l’incapacité à utiliser d’autre mot que "roi" pour désigner l’alternative au système laïc républicain et de démocratie représentative qui actuellement nous régit. Tout se passe comme s’il existait une forme de nostalgie de la royauté Pomare. Celle-ci relevait pourtant d’un modèle importé où ne furent cérémoniellement intronisés, dans et par l’église protestante, que deux rois et une reine en moins de cent ans. Ils portaient les chiffres III, IV et V. Étonnant comme ce siècle-là semble avoir effacé la mémoire du terreau sur lequel fut érigé ce système politico-religieux de gouvernement.

Depuis, une muraille invisible, mais bien réelle, existe dans la majorité des esprits qui se heurtent à ces références et les restituent bien souvent dans une totale confusion de la pensée. Confusion qui s’est, entre autres, illustrée en choisissant pour célébrer la reconquête d’une autonomie politique l’anniversaire de l’abandon de la souveraineté royale du 28 juin 1880 par Pomare V ! Plus paradoxal que ça, c’est difficile. Et pourtant, il y a trente ans, ce fut fêté avec fastes et grandioses manifestations. Cela dura quelques années pour disparaître le temps du règne des indépendantistes et pour réapparaître plus discrètement.
Fonctionner en permanence dans le paradoxe peut parfois témoigner d’une sorte de clivage mental où se révèle l’incapacité à relier deux réalités entre elles et explique sans doute le développement d’identités bizarres proches quelque peu de ce qu’on appelle des faux-selfs. Enfin, c’est ainsi que j’appellerai ces nombreuses revendications identitaires où l’émotionnel prime sur le raisonnement et où le locuteur fait appel à votre foi de manière inconditionnelle. Et si vous osez poser une question, vous vous retrouvez radié de toute relation avec la personne à qui vous avez osé faire une simple remarque sur sa traduction d’un mot tahitien en français. Attitude inexplicable pour moi qui suis en attente de remarques pour pouvoir m’améliorer en permanence.

Qui sait si ces rois autoproclamés de manière cocasse souvent, ridicule aussi quand ça se pare de couronnes en carton de l’Épiphanie, ne sont pas des reflets quelque peu outranciers de nous-mêmes. Nous ne sommes plus en mesure d’inventer de doubles fantastiques, tels que les héros mythiques de nos ancêtres. Parmi ceux qui ont pavané en gloire devant nous et que nous avons applaudis, il y en a qui s’avèrent être de piteux Rapetout. D’autres se révèlent n’avoir pas fait grand-chose d’autre que s’engraisser sur des sièges de pilotes d’avion… en carton très onéreux. Et quand on cherche à approfondir l’œuvre d’un autre porté aux nues, on s’aperçoit que c’est plutôt moyen faible. Ils nous ont eus ? Sans doute. Mais quelque part s’ils ont pu nous berner, c’est que nous n’avons pas été suffisamment vigilants. Nous nous sommes laissés faire. Nous avions tellement envie de croire que ce qu’ils nous promettaient était vrai que nous nous sommes empêchés de réfléchir volontairement. Nous sommes donc complices de cette réalité peu reluisante où nous parviennent des SOS désespérés d’obèses, alcoolo, drogués de toutes sortes qui pourraient bien de manière brutale nous rappeler nos manquements pour avoir permis à la médiocrité de régner aussi impunément.

C’est le moment ou jamais de réactiver nos neurones car, pour l’heure, notre réalité est encore plutôt belle.

Vendredi 31 Mai 2019 - écrit par Simone Grand


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Bienvenue en Macronésie !

Bienvenue en Macronésie !
Après une pause politique d’une année, 2020 ne manquera pas de piquant, avec les élections municipales en mars et, sur un autre plan, la venue du président de la République Emmanuel Macron, en avril.
La bataille des tāvana est engagée, elle s’annonce âpre, tant le gain des communes est un marchepied incontournable pour atteindre la Présidence. Ces élections se résumeront, comme toutes les précédentes, à une confrontation bipolaire. Certains partis et candidats ont déjà tenté l’aventure en proposant une troisième voie, mais elle n’a jamais trouvé ses électeurs. Gaston Flosse et ses Orange l’ont bien compris et savent qu’en face du Tapura et du Tavini, les chances de prendre et même de conserver les mairies sont vouées à l’échec. Le Vieux Lion a dû se résoudre à proposer une alliance au Tavini, qui ne l’accepte qu’au cas par cas, malgré les annonces d’un Gaston Flosse transformé, ces dernières semaines, en VRP. Voilà qui ressemble fortement à un dernier baroud d’honneur.
Fort de sa croissance économique et politique – les deux allant souvent de pair – le Tapura d’Édouard Fritch paraît inébranlable et peut se concentrer sur la venue présidentielle. Cette dernière, dans le contexte de crise actuelle, ne devrait pas ressembler à celle de François Mitterrand (en 1990), qu’a récemment décriée René Dosière, président de l’Observatoire de l’éthique publique : "Il avait fait un voyage en Polynésie avec 420 personnes,
deux Concorde et un autre avion... On avait refait la piste de Tahiti pour que le Concorde puisse atterrir."
"Bienvenue en Macronésie" pourrait être le message d'accueil adressé au président de la République, tant le gouvernement Fritch lui fait allégeance, au détriment de ses propres parlementaires.
À chaque visite présidentielle, son lot d’annonces et de demandes plus ou moins convenues. Le président Macron devrait revenir sur ses propos d’octobre dernier, tenus à la Réunion : "Les territoires d’Outre-mer français peuvent devenir de véritables hubs numériques. Hub numérique, c’est le souhait de la Polynésie française, que nous soutenons et encourageons." Il sera question de développement économique, de soutien de l’État, du "Centre de mémoire" sur le nucléaire et peut-être même d’une proposition d’inscription à l’ONU pour le ’ori tahiti… La nomination à confirmer du site de Teahupoo pour les compétitions de surf de Paris 2024 ne manquera pas d’être évoquée, alors même qu’elle a été accueillie avec une tiède acrimonie par des internautes métropolitains.
Le président Macron aime répéter à l’envi son "J’entends", les Polynésiens espèrent être entendus et, surtout, compris. Quand certains attendent des excuses pour les expérimentations nucléaires, de meilleures indemnisations, d’autres souhaitent des réponses à des questions tout aussi sensibles, dont nous dressons une liste non exhaustive, soufflées par l’historien Jean-Marc Regnault :
- Diriez-vous, M. le Président, que la France a une part d’Océanie en elle, comme vous aviez dit que la France a une part d’Afrique en elle ? (À cause du mythe des îles heureuses, à cause des guerres mondiales, à cause des essais qui ont permis à la France de devenir une puissance mondiale...)
- Quel est votre degré de reconnaissance du fait nucléaire ? Et, bien sûr, quel devrait être le degré de reconnaissance de la Nation ?
- Vous avez considéré que la colonisation était une faute. Pensez-vous que la France a suffisamment décolonisé la Polynésie ?
- Le président Fritch a dit, récemment, qu’il n’aimerait pas avoir à choisir bientôt entre l’Indo-Pacifique et les Routes de la soie. Ne croyez-vous pas que la géostratégie que vous proposez risque de remettre en cause l’autonomie qui, depuis quelques années, accordait de plus en plus de compétences en matière de relations extérieures ?
- À votre sens, la Polynésie française est-elle suffisamment intégrée dans son environnement océanien ? L’État ne devrait-il pas demander à ses collectivités d’Océanie d’accorder beaucoup plus d’importance à l’enseignement de l’histoire et de la géographie locales et régionales ? Et de récompenser cet enseignement par des diplômes qui intégreraient ces notions ? En la matière, actuellement, l’Inspection générale fait preuve d’un jacobinisme rétrograde...

Selon les réponses à ces questions, la visite permettra – ou pas – de refermer certaines blessures bien vivaces, même après
vingt-quatre ans d’abstinence nucléaire.

Ensemble, faisons bouger les lignes !
Bonne lecture, te aroha ia rahi.
La rédaction

Tahiti Pacifique