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Étonnante société



Crédit photo : Tahiti Infos
Crédit photo : Tahiti Infos
La revendication à la "spécificité spécifique", si chère à certains "m’as-tu-vu" pavanant durant des lustres à des postes usurpés, tombe parfois le masque à vitesse accélérée. Ainsi, deux semaines à peine après s’être drapés de vertu outragée, la main sur le cœur, le visage grave, ces leaders syndicaux désormais vainqueurs rigolards de notre gouvernement et de notre assemblée réunis, révèlent ce que beaucoup d’entre nous avaient deviné. Ce n’était qu’une manipulation politicienne orchestrée par ceux qui avaient l’autre main dans la poche élargie pour accueillir de palpables rétributions.
Profitant du désarroi de salariés inquiets en nombre n’atteignant toutefois pas le dixième de l’ensemble, ils ont réussi un coup d’État… de dégonflés. Ils se sont imposés avec brutalité au sein de l’hémicycle en plein travaux du gouvernement et des élus du peuple. Des malabars habilement remontés hurlaient la haine et leurs rêves d’étriper et saigner. Leurs leaders ont joué aux vierges effarouchées et/ou posé en brutes sereines décidées à bloquer le port et autres points névralgiques de l’île si les élus ne leur obéissaient pas. Comme ils étaient fiers d’annoncer que chaque jour de blocage coûtait 800 000 000 Fcfp à la collectivité ! Ils avaient le culot d’affirmer n’être pour rien dans ces pertes et cette violence. L’unique responsable désigné par eux était le gouvernement décidé à enfin traiter un dossier épineux ! Sans oublier les élus qui acceptaient d’en débattre comme leur statut l’exige. Nauséeux propos.
Leurs arguments faisaient penser à un condamné pour avoir battu à mort sa compagne et qui, en aparté, confia en substance à un ami qui, depuis ne l’est plus : "C’est moi la victime de cette femme. À cause d’elle, j’ai fait de la prison et je souffre d’être regardé de travers…" dans une parfaite et assez classique inversion des rôles par un bourreau se déguisant en victime de sa proie exécutée pourtant par ses mains à lui !
Concernant les actes de nos syndicalistes interrompant les travaux de représentants élus et du gouvernement du Pays, la seule différence avec un coup d’État classique, c’est qu’ils ne voulaient pas des contraintes du pouvoir. Enfin, pas tout de suite… Ils voulaient humilier les dirigeants actuels en cette veille d’élections, les disqualifier pour faire apparaître leur champion en seul recours… en metua, père sauveur.
Tant est prégnante l’idée depuis Pouvana’a ’a ’O’opa que la population polynésienne aurait besoin d’un metua en qui remettre sa destinée. Étrange affirmation plus péremptoire qu’étayée sur des faits historiques réitérés. Car si Pouvana’a fut un metua pour une majorité de la population de souche, avant lui il n’y en a pas eu et après lui il n’y en a plus eu. Mais notre société est adepte de propos erronés repris en boucles et arabesques entortillant toute pensée objective redoutée comme un blasphème. Notre passion pour la pensée unique et les formules toutes faites est puissante.
Mais revenons à ce scandaleux déni de démocratie, forme d’acte terroriste avec pour armes les biceps de quelques malabars bien chauffés et de fiers-à-bras déterminés à des points clés.

Deux semaines plus tard, sûrs de leur impunité, ils s’esclaffent publiquement d’avoir réussi à rouler dans de la farine charançonnée les manifestants crédules. Sous l’œil amusé de ses complices, un leader annonce fièrement rouler pour un parti politique. Vous savez, celui qui joue au Père Noël, incite à abandonner toute réflexion pour s’en remettre à sa hotte jadis débordante d’objets convoités. Il n’encourage personne à puiser en soi des possibilités créatrices. Au contraire, il exhorte à s’en remettre à sa capacité à trouver des filons juteux. Pourtant, les Trente Glorieuses sont loin dans le temps et le quasi-plein emploi européen d’alors est un souvenir propice à la nostalgie. Quant à Grand Frère Jacques, il ne peut plus orienter les versements du contribuable métropolitain en cornes d’abondance pour son frère insulaire. Il est hors-jeu. Qu’importe ! L’encore remuant candidat au titre de Metua annonce avoir trouvé un Super Frère en Arabie. Certes, celui-ci n’est que prêteur. Il n’est pas donateur comme l’autre. Mais : "Hommes et femmes de peu de foi, mettez un bandeau sur les yeux et sautez de la falaise appauvrie où vous êtes car en dessous, une mer de billets au froissement sublime vous réceptionnera." Voilà une philosophie bien éloignée de celle des îles.
En effet, en période pré-chrétienne, les rituels sur les grands marae priaient les divinités de répandre le mana de la fertilité sur tout ce qui existe. Tout don s’accompagnant d’un contre-don aussi bien entre les divinités et les humains, qu’entre les humains. La société était organisée pour que chacun puisse produire de quoi échanger avec autrui dans un système aux valeurs partagées. Celui qui n’avait rien à donner ou rendre se trouvait marginalisé, ne bénéficiant d’aucune considération. Aussi, chaque parent s’employait-il à doter ses enfants de qualités matérielles et immatérielles propices à lui assurer une place respectable et respectée. Le système ario’i, décrit parasitaire par certains observateurs, semblait avoir été en réalité instauré à une période où, pour tenir compte de l’exiguïté des terres cultivables, une partie des jeunes gens étaient orientée vers le renoncement à toute descendance, libérant ainsi l’espace exploitable d’une lignée de copartageants. En contrepartie, ils étaient nourris à volonté leur vie durant.
Lors des récents événements, nous fûmes tous humiliés par ces actes où la motivation légitime fut dévoyée en expressions indignes. Il est toutefois étonnant que nos ministres et élus, majoritairement nés et formés au clan des coups tordus, n’aient pas su anticiper les manœuvres pour les parer et les tourner à leur avantage. Pourtant, le style et la griffe du grand manipulateur étaient reconnaissables aux yeux de tout observateur attentif de notre société.
Ici comme ailleurs, des défis d’envergure nous attendent. Si une formation de qualité de nos jeunes est un des moyens éprouvés de relever ces défis, il serait utile d’évaluer celle qui leur est dispensée ici aujourd’hui. Les confidences de nombreux employeurs n’incitent guère à l’optimisme. Il y a urgence à renoncer à la perverse et délétère "spécificité spécifique". i[

Vendredi 6 Avril 2018 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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"Tahiti paradis"

Des premiers explorateurs à aujourd’hui, le mythe du "Tahiti paradis" n’a pas beaucoup vieilli, il a plutôt changé de sens. De la beauté des îles, des lagons, des populations qui ont fait la réputation mondiale de la destination depuis plus de deux siècles – et qui en sont encore le principal moteur économique interne –, on est passé à un Eldorado d’une toute autre nature : celui des margoulins de tout poil et de tout horizon. Petit "pays", qui fait figure de riche dans un bassin géographique qui n’a pas encore livré toutes ses richesses, la Polynésie française a souvent été la cible d’hommes et de projets plus que douteux. À croire qu’elle n’a déjà pas assez affaire avec ceux qui y vivent…

Les vendeurs de couvertures chauffantes ont fait place à d’autres vendeurs, bien plus avisés et plus ambitieux. Je me souviens de ce projet d’une course internationale de voiliers – qui n’attirerait que des grands noms (!) – qui a fait flop, à la fin des années 1980. Mais ceci n’est rien en comparaison de ceux qui sont à deux doigts de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. À l’instar des promoteurs des "Îles flottantes", qui ont bien failli réussir leur coup (coût ?). Le gouvernement avait mordu à l’hameçon, avant de le recracher sous la pression populaire. À notre connaissance, et depuis ce désistement, les "Îles flottantes" n’ont toujours pas trouvé un lieu d’amarrage… Surprenant, pour un projet si novateur, non… ? Il faut croire qu’ailleurs dans le monde, on est un peu plus regardant.

Entre ce projet de milliardaires américains, et celui du financement du "Village tahitien" (version Flosse) par un milliardaire arabe, repoussé par le vote de la population, il faut déduire que c’est elle qui détient le bon sens. C’est peut-être pour cette raison qu’elle se montre sceptique quant aux projets plus ou moins avancés que sont le projet aquacole de Hao, dont les rendez-vous avec les investisseurs chinois ne cessent d’être repoussés, ou celui du "Village tahitien" version Fritch, dont la date des 200 jours pour la signature du protocole vient d’être dépassée. Les investisseurs néo-zélandais et samoans ne seraient-ils plus les hommes de la situation ? On n’ose croire que le maintien de Samoa sur la liste noire de l’Union européenne des paradis fiscaux y soit pour quelque chose... Il semble que les garanties financières ne soient pas au rendez-vous. On aurait certainement dû et pu se montrer plus regardant sur cet aspect lors de la candidature.

Mais à Tahiti, au paradis, on a tendance à faire un peu trop confiance et, parfois même, à n’importe qui. Vous ne me croyez pas ? Je vous invite à lire le sujet édifiant (voir page 6) sur une société condamnée en 2017 et pour laquelle le Pays offre son soutien !

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier

Luc Ollivier