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Étranges fiertés

Le spectacle du monde est saisissant d’interrogations sans réponses, tant nos comportements ne cessent de claironner nos paradoxes, où nous affirmons une chose et son contraire avec la même virulence. Et ce, parfois dans la même phrase ou dans le même mouvement ou juste la seconde d’après. À croire que nous sommes tous un peu fêlés du ciboulot. Peut-être pas tous les jours, mais à certains moments, de toute évidence.



Crédit photo : DR
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Ainsi, nous communiquons sur le mana pour attirer des visiteurs dans notre cher Fenua. Dans le même temps, la ville de Papeete n’a jamais été aussi sale ni aussi inquiétante. Preuve évidente que si mana il y a, ce doit être sa partie sombre qui prospère. Car chacun sait que tout mana possède deux faces : l’une bénéfique et l’autre maléfique. Avec sans doute au milieu une zone d’impuissance… dans laquelle nous semblons nous embourber même en saison sèche ! Comme c’est la saison des pluies, miasmes et remugles s’insinuent et s’imposent omniprésents. Mais à force d’y vivre, certaines autorités ne les voient sans doute plus, ne les hument plus, parvenant par dessus les relents fétides à se délecter malgré tout de senteurs suaves. À leur décharge, dès que des solutions un peu brutales sont adoptées, (comment faire autrement ?) de bonnes âmes, bien à l’abri des conséquences de la chienlit rampante ou beuglante, s’émeuvent, s’indignent, culpabilisent ceux qui osent et sermonnent doctement. Ça joue sans risque sur la corde sensible et inverse les rôles de victimes et bourreaux. C’est vrai ici, c’est vrai ailleurs.

Il est intéressant d’écouter nos enfants, ces visiteurs issus de nous-mêmes mais venus d’un ailleurs temporel et qui perçoivent ce que nous ne percevons plus. Ainsi une gamine de 11 ans m’a fait part de sa vision de notre société. Elle a remarqué que plus on est foncé de peau, plus on est pauvre, mal habillé, aux dents cariées (malgré le dispensaire) et aux mauvaises notes, malgré les études surveillées gratuites. Je n’ai su que dire. Devant cette détresse, elle apprécie d’avoir des parents qui lui font aimer apprendre, comprendre, savoir… l’emmènent chez le dentiste, le médecin, surveillent son alimentation, ses fréquentations, ses devoirs et leçons, son repos, ses jeux et loisirs. Elle constate qu’elle a de la chance et se désole que d’autres soient à ce point démunis et s’inquiète de leurs options de violence à tendance lâche et veule.
Mais la différence d’approche du savoir est-elle matérielle ou idéologique ? Car je refuse d’autant plus l’argument de la fatalité raciale que nous sommes tous métis et que dans une même fratrie, il est possible d’observer toutes les nuances de couleur de peau. Après avoir éliminé l’option de fatalité raciale, réitérons donc notre question : option idéologique ou fatalité sociale ? Dans ma famille, qui connut de longues périodes de difficultés financières et où seule ma mère, bien brune, avait le certificat d’études primaires, l’école fut toujours considérée essentielle. Même si nous devions dès l’enfance, participer d’une manière ou l’autre au bien-être, voire à la subsistance de la famille, l’école était privilégiée.

Travaillant actuellement sur les mémoires d’un pêcheur, je redécouvre qu’en effet, dans certains milieux pas plus démunis que le nôtre, mais fréquentant plus assidûment le temple, le savoir était présenté comme dangereux. Il y était préconisé de quitter l’école dès que l’on savait lire et compter pour, d’une part, ne pas être amené à rouler des ignorants si l’on était trop savant et, d’autre part, pour ne pas être roulé par le commerçant chinois si l’on restait ignorant. (Sic) Ainsi, selon cette doctrine arborée fièrement, le savoir rendrait malhonnête et l’ignorance fabriquerait des victimes. Étrange, non ? Si je suis d’accord pour dire que l’ignorance fabrique des victimes, il est faux et dangereux d’affirmer que : savoir = malhonnêteté. Cela ressemble fort à une stratégie de persuasion d’être dans une impasse où il n’y a rien à attendre de bon de l’école et qu’il faut se méfier des élites en développant toutes les ruses pour les neutraliser. Somme toute, ils étaient Gilets jaunes avant l’heure.
En fait, ce discours, je n’ai cessé de l’entendre sans trop y faire cas. Même de la part d’un collègue de travail, devenu par la suite ministre de l’Éducation. Il se moquait de moi qui avais perdu mon temps en longues études pendant que lui, à l’École normale, détenteur du seul baccalauréat, il avait thésaurisé suffisamment pour mener grand train et accumulé assez d’échelons pour me narguer tout au long de ma vie et surtout à la retraite. Ceci, tout en étant fonctionnaire d’État ombrageux sur ses droits d’insulaire potentiellement ionisé...

Ce fut aussi le langage de syndicats durant ma période active de cadre de l’administration où, de savoir des choses que les politiciens, administratifs et syndicalistes ne comprenaient pas s’est avéré
infiniment suspect. Sauf quand on était toubib, dentiste ou ingénieur de l’équipement saccageant les récifs frangeants et les rivières ! Avec mon équipe, nous avions osé développer un outil informatique d’avant-garde, à un moment où le concept de "données numériques" était inconnu. Scandale ! D’autant que de très bronzés avaient compris ! Si j’avais tapé dans la caisse, j’aurais sans doute été traitée plus gentiment.
Mais en lisant ces mémoires que je prépare pour l’édition, ce principe est posé d’emblée comme dogme à inscrire au fronton des écoles. Je me demande si cette injonction paradoxale ne participe pas à l’identité du Polynésien d’aujourd’hui pour qui, à quelques exceptions près, l’échec scolaire serait une vertu.
Je me réjouis de voir bien des jeunes gens d’au-jourd’hui défier ce schéma qui, hélas, les contraindra pour la plupart à l’exil… à moins d’accepter d’être supervisé par quelqu’un d’un niveau inférieur. Ce quelqu’un ou quelqu’une se délectera de lui faire payer d’avoir osé réussir là où il n’y a pas forcément eu échec, mais un refus prudent d’affronter l’ob-
stacle et d’éventuellement essuyer un échec. C’est un terreau rêvé pour l’imposture où l’on se coopte et organise la marginalisation de vraies élites, afin de pouvoir faire illusion le plus longtemps possible.

Étrange aussi est-il de constater à quel point les peuples semblent traversés en même temps par les mêmes déraisons tout autour de la planète. La crise des Gilets jaunes par ses aspects outranciers caricaturaux est inquiétante. Comme ils semblent heureux et fiers ceux qui bloquent l’économie ! Est-ce que c’est pour que tout le monde échoue comme eux ?
Chacun a l’arrogance qu’il peut, mais l’étalage d’une haine sans pudeur de tout ce qui est réussite est d’un sinistre augure. Même si certaines revendications sont éminemment légitimes, la manière dont certains élus de la République étalent leur frustration haineuse envers ceux qui furent mieux élus qu’eux a quelque chose de vertigineusement indigne et nauséeux. Comme ils paraissent frères des djihadistes en lançant leurs fatwas aux références certes autres, mais au contenu tellement similaire !
Souhaitons-nous beaucoup de courage pour affronter et traverser cela.

Vendredi 8 Février 2019 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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Éducation, justice, politique… le programme de la rentrée

Éducation, justice, politique…  le programme de la rentrée
Ça y est, c’est la rentrée. Après une parenthèse de plusieurs semaines, il faut reprendre le rythme scolaire de nos enfants, ce qui n’est pas de tout repos, même sous les tropiques. Vive les levers aux aurores et les pannes de réveil, vive la tartine beurrée qui tombe au sol à l’envers et vive les bouchons interminables au retour des vacances… Et ce n’est malheureusement pas la troisième voie fraîchement inaugurée à Outumaoro qui devrait changer la donne pour les habitants de la côte ouest, avec cette nouvelle portion longue de… 850 mètres. Après deux ans de travaux, dont dix-huit mois de retard, elle aura pourtant coûté
570 millions de Fcfp, ce qui revient aux contribuables à plus de 670 000 Fcfp le mètre. Le ministère de l’Équipement le sait, et l’a même concédé à demi-mot, il faudra prolonger très rapidement cette troisième voie pour qu’elle soit réellement efficace. Quoi que l’on en pense, où que nous habitions, tous les chemins mènent à l’école. Mais pas forcément à la même. Vous l’avez sûrement remarqué, Tahiti et Moorea voient fleurir ces dernières années des écoles privées d’un autre genre, dites hors-contrat. D’inspiration montessorienne pour la plupart, elles proposent des pédagogies alternatives fondées principalement sur la bienveillance éducative et leur succès remet en cause le système éducatif classique. L’enfant n’est pas un vase que l’on remplit, mais une source qui jaillit. C’est le sujet de notre dossier de Une, qui soulève néanmoins des questions de mixité sociale et de coût financier.
C’est aussi la rentrée de tous les “épris de justice”. Le nouveau haut-commissaire Dominique Sorain, qui a pris ses quartiers au début du mois, multiplie les rencontres avec les autorités et les différents responsables du Pays. Il a ainsi réuni les principaux “justiciers” du fenua afin d’échanger notamment sur “les réponses pénales en matière de lutte contre le trafic d’ice, l’insécurité routière, les violences intrafamiliales, ainsi que la politique mise en place avec le Pays en matière de prévention de la délinquance”. De vastes chantiers donc, qui nécessitent en effet que Justice et politique, mais aussi État et Pays, œuvrent main dans la main. Par ailleurs, on attend de voir, avec grand intérêt, quelle suite va être donnée à l’affaire JPK, qui est remontée à la surface en juin dernier après la mise en examen de Francis Stein et Miri Tatarata pour le “meurtre” du journaliste. L’affaire Boiron retiendra en outre notre attention : dans ce dossier, une dizaine de personnes sont renvoyées devant le tribunal correctionnel les 27 et 28 août prochains, et notamment Marc Ramel, le gérant de la boîte de nuit Ute Ute, pour “des atteintes sexuelles sur mineure de 13 ans et offres de produits stupéfiants à des mineures”. Personnage central, Sabine Boiron est, elle, soupçonnée de proxénétisme d’une mineure en échange d’ice et pourrait être condamnée à cinq ans de prison. Quant à son amant de l'époque, Thierry Barbion, le “golden boy” adepte des soirées “jet set”, il encourt trois ans de prison.
Côté politique, chaque parti est déjà focalisé sur les élections municipales de 2020. Après le rétropédalage à propos de la taxe sur les boissons et produits trop sucrés censée lutter contre le diabète et l’obésité, le gouvernement pourrait réintégrer le corned-beef sur la liste des Produits de première nécessité (PPN) alors qu’il l’avait retiré en février. “On a été un peu vite en la matière, le punu pua’atoro est très symbolique chez nous (…) c’est un élément phare dans l’alimentation du Polynésien”, aurait affirmé le ministère de l’Économie au micro de Radio 1. Faut-il pour autant sauver le soldat pua’atoro ? Des retours en arrière qui ne rassurent pas quant à la crédibilité de nos dirigeants, qui peinent à lancer de grands projets. Aux dernières nouvelles, la ferme aquacole de Hao est toujours en stand-by, mais deux ou trois lots du Village tahitien sur les six dédiés aux hébergements touristiques pourraient être acquis prochainement par des investisseurs locaux. À défaut de troisième voie routière, peut-on encore espérer l’émergence d’une troisième voie politique ? Pour l’heure, rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est des rumeurs grandissantes qui font état de la volonté de Gaston Flosse de briguer la mairie de Papeete aux prochaines échéances électorales. Par un jeu d’alliance avec le Tavini Huiratira’a, le Vieux Lion réussira-t-il à faire son baroud d’honneur ? Affaire à suivre… Belle rentrée à tous.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt