Menu


Faaite de douloureuse mémoire



La gravure Les idoles brûlées a été réalisée par des missionnaires anonymes au début des années 1800. Elle symbolise la conversion  au christianisme du peuple polynésien. crédit photo : DR
La gravure Les idoles brûlées a été réalisée par des missionnaires anonymes au début des années 1800. Elle symbolise la conversion au christianisme du peuple polynésien. crédit photo : DR
Récemment, commentant le pèlerinage à la Mecque où, en 2015, une bousculade fit environ 2 000 morts, un jeune chercheur expliquait qu'à partir d'un certain nombre de personnes, se comportant et déambulant d'une certaine manière, il se produisait un phénomène mécanique poussant les corps les uns contre les autres. L'affolement, résultant de se sentir poussé contre autrui avec effet domino, aboutit au piétinement meurtrier d'une partie des participants. Désormais, les mesures de prévention consistent aussi à éviter d'atteindre ce seuil critique identifié.
L'intérêt de la démarche scientifique est qu'elle ne conduit pas à une "vérité", mais à des "résultats" contenant une marge d'erreur variable et mesurable sur lesquels chacun peut interroger, argumenter, sans encourir ni les foudres du ciel ni les fourches du diable.
De douloureux phénomènes de groupe se sont produits dans notre histoire, touchant chacun de nous à des niveaux différents et donnant lieu à autant de récits.
Concernant Faaite, la version la moins crédible est celle de Mgr Hubert Coppenrath, accusant les croyances insulaires anciennes où, selon lui, "la purification se faisait par les flammes". Car, si l'utilisation du feu est traditionnelle aux rituels exorcistes chrétiens (cf. Jeanne d'Arc, Jacques de Molay, les sorcières de Salem et d'ailleurs…), ce n'était pas le cas dans la société polynésienne préchrétienne, où le diable n'existait pas et où être possédé par un esprit était regardé avec intérêt et respect. Aucun des premiers navigateurs et observateurs n'a évoqué de bûcher. Comme rite purificateur,
W. Ellis a observé les bains de mer après les funérailles d'un défunt mort de maladie, accompagnés de la destruction par le feu du fare nī'au, de ses vêtements et de tout ce qui l'a touché. Ce qui somme toute relevait d'intelligentes mesures d'hygiène. Hélas ! Elles n'ont pas suffi à éviter les épidémies mortelles de maladies introduites. Mais nulle part il n'est fait mention de bûchers destinés à y brûler des humains vivants. Même les sacrifiés sur le marae étaient au préalable tués par surprise d'un coup de casse-tête ! Si sauvagerie il y avait, le sadisme institutionnel ne semblait pas de rigueur. En outre, contrairement aux forêts de Rouen, le bois ne semblait pas abonder dans les îles et servait surtout à la cuisine et à la fabrication des fare, pirogues, outils et ti'i. Et, selon T. Henry, si l'esprit censé habiter le ti'i ou tiki ne donnait pas satisfaction, on enterrait celui-ci pour le punir. C'est dire si les tiki étaient loin d'être les objets maléfiques qu'ils sont devenus depuis. Les Tahitiens n'étaient pas assez idiots pour redouter un objet fabriqué par eux-mêmes, symbolisant en plus la fécondité virile ! Que d'âneries sont parfois énoncées chez nous sur un ton docte et sentencieux sans que personne n'éclate de rire ! Et c'est peut-être là que réside un de nos problèmes, où le débat d'idées est une impertinence dans la sphère publique et une manifestation satanique là où la Vérité est détenue. Pourtant, les écoles du dimanche, du sabbat et de catéchisme, feraient œuvre de salubrité publique en formant les cerveaux à jongler avec les idées plutôt qu'à suivre tels des moutons bêlant le premier ou la première qui se drape dans des paroles bibliques et évangéliques. Quant aux écoles, leur principal objectif devrait être : aiguiser le sens de l'observation et mobiliser le cerveau pour décoder le monde et refuser à quiconque le soin de penser à sa place. Y compris en politique où, dans les meetings, il est fréquent qu'un récitant de versets intervienne quand le débat s'anime et met le candidat en difficulté. Le verset y joue efficacement le rôle d'éteignoir de pensée et ligote la parole.
Un autre élément qui caractérise non seulement le drame de Faaite, mais aussi, en l'an 2000, le meurtre de Herenui, petit garçon de 4 ans et demi, à Bora Bora, par des adultes dont ses parents, sous l'injonction d'une adolescente "inspirée" soutenue par son manipulateur de père : c'est la perte de l'esprit critique. Le médecin amené à faire le constat de décès fut bouleversé d'entendre les parents dire : "Maintenant que nous avons tué l'esprit maléfique qui l'habitait, Herenui va pouvoir vivre heureux avec nous." Ils n'ont pas su gérer les limites entre le visible et l'invisible et ont compris trop tard qu'ils étaient les meurtriers de leur fils. Durant des semaines, bien que vivant dans un lieu habité, six protagonistes ont fonctionné en rond, hors du réel, jusqu'à l'issue fatale.
Le drame de Faaite se déroule dans un espace clos, isolé, où, sous l'influence de trois visiteuses "inspirées", un groupe de personnes s'est mis à prier nuit et jour, s'alimentant peu et reprenant en boucle une menace diabolique annoncée par ces "prieuses" du mouvement charismatique. Chacun sait que la privation de sommeil et de nourriture contribue à altérer la conscience. Des pensées obsédantes se sont installées dans les têtes de certains qui se sont mis à désigner des coupables qu'avec d'autres ils ont installés vivants sur des bûchers arrosés de carburant. Il ne pouvait s'agir que de leurs plus proches parents dans cette communauté restreinte où, pourtant, personne n'avait consommé ni alcool ni pakalolo. Et même si des rancœurs et jalousies les traversaient sur des classiques problèmes de foncier et autres malentendus inhérents à tout groupe humain ; dans un état normal, nul ne se serait adonné à des gestes aussi extrêmes. L'irruption d'une autorité acceptée les a comme réveillés de leur état de conscience altérée par un abus inconsidéré de pratiques de dévotion.
Assis en rond sur nos petits coussins noirs (zafou), Madame Poinson, professeur de Zazen, veillait à ce que nous gardions les yeux ouverts. Munie du bâton kiosaku, elle touchait l'épaule du méditant qui devait se pencher en avant pour offrir le haut de son épaule à la frappe du bout plat du kiosaku. Ça réveillait et dénouait le muscle endormi ou crispé. Pour elle, la pleine conscience ne peut s'atteindre que les yeux ouverts alors que les fermer met l'esprit en danger. Au méditant mécontent du coup de kiosaku qui l'a ramené dans le dojo alors que, les yeux fermés, il était "parti ailleurs", elle a rappelé : "Zazen, c'est être ici et maintenant."
Mais il n'y a pas que fermer les yeux qui est dangereux. Dans Mangez-le si vous voulez, Jean Teulé raconte comment la population paisible du village de Hautefaye, en Dordogne, s'est mise, en 1870, un jour de foire, à maltraiter, torturer, brûler vif et même manger, un jeune homme qu'ils ont vu naître et grandir. Quelqu'un a lancé une phrase qui a été mal perçue, déformée, puis répétée, comme quoi ce jeune homme était un espion à la solde des Prussiens… Alors qu'il partait les combattre dans l'armée française malgré un handicap qui l'en dispensait ! L'idée erronée et absurde a tourbillonné avec de plus en plus de force, jusqu'à transformer la petite foule paisible en meute meurtrière de l'un des leurs. Il y a quelques années, une troupe de théâtre est venue à Papeete jouer la pièce qui en a été tirée.
Ce qui signifie qu'il suffit parfois qu'une idée entre en résonance avec des peurs animant un groupe humain dans des conditions particulières pour que l'on bascule dans l'horreur.
Ce devait être en 1993 quand un bloom planctonique se produisit à Hikueru. Ce genre de phénomène, bien que rare, n'est pas exceptionnel. Le plancton végétal se met à proliférer de manière telle que le lagon devient vert glauque et les poissons, asphyxiés, meurent, flottent au gré des courants qui les rassemblent en tas sur une rive. Le gouvernement me demanda d'accompagner la mission composée de gendarmes, médecin et scientifique, embarquant sur le Prairial pour voir ce qui se passait dans cet atoll. En atterrissant par l'hélicoptère du navire militaire sur la plage jonchée de poissons morts, près du village, nous vîmes arriver une population apeurée et hagarde. Les uns parlaient de "suite de bombe atomique", d'autres de "source noire", d'autres de sanction d'un "grand péché" commis par quelqu'un ou une famille de l'atoll. Mais ils ne savaient pas encore qui et quelle famille. Et chacun de redouter d'être désigné coupable par les autres ou d'être amené à désigner un coupable par peur de l'être soi. Nous avons tenu une réunion à la mairie, écouté les uns et les autres et proposé un plan de travail qui fut accepté. Le médecin reçut les malades à l'infirmerie du village, les gendarmes écoutèrent les uns et les autres. J'ai accompagné le scientifique de l'ORSTOM, conduit par un pêcheur sur son embarcation, kau, en différents lieux du lagon, prélever divers échantillons. Informé par radio de la pénurie alimentaire du village, le gouvernement demanda au caboteur marchand qui croisait non loin d'y livrer de la nourriture et me confia le soin de veiller à une distribution équitable. J'assistai estomaquée à la révolte de nantis du village. Ils exigeaient que soit respecté leur statut en recevant beaucoup plus que leurs pauvres qu'à la limite, ils estimaient n'avoir droit à rien. Sans doute la présence des gendarmes fut-elle dissuasive, car ils se contentèrent de me menacer de rétorsions diverses en voyant leurs pauvres emporter la même quantité de nourriture qu'eux… Surprenante humanité !
Entre-temps, l'angoisse particulière qui étreignait le village avait disparu. Comme si, notre présence, notre écoute, nos réflexions avaient dispersé leurs effrayantes obsessions de recherche de coupables en leur sein. Ces pensées obsédantes commençaient à s'enrouler tels les vents furieux d'un tourbillon ou cyclone dévastateur. Ils l'ont échappé belle ! Le soulagement était perceptible même chez le nanti qui tempêtait d'être traité en pauvre ou de voir un pauvre traité comme un nanti...

Chacun de nous transporte en soi des pans de mémoire douloureuse. Lors du procès des acteurs du drame de Faaite, je comprenais mal que l'on minimise leur responsabilité. Je les pensais coupables malgré leur isolement. En étudiant d'autres drames, j'ai compris que les choses ne sont pas si simples.
Sans doute devons-nous être attentifs quand, autour de nous, des pensées obsédantes tournent en rond et contaminent d'autres en cercles concentriques. Sous Mao, cela a atteint des proportions gigantesques. Comme quoi cela relève de la salubrité publique de cultiver l'impertinence et l'humour.

Vendredi 6 Octobre 2017 - écrit par Simone Grand


Continuez la lecture
< >

Simone Grand

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel




Des chaises vides aux Assises

Depuis quelques semaines, la population polynésienne est invitée à s’exprimer lors des Assises des Outre-mer. Le gouvernement central a délégué un référent qui tente de recueillir les attentes des populations, qu’elles soient à Tahiti, à Moorea ou aux Australes, en attendant d’autres archipels. Après la loi sur l'Égalité réelle des Outre-mer, l’État fait un pas de plus vers ses petits bouts de France qui participent, sous diverses formes, à sa grandeur. La première phase de cette consultation, entamée début octobre, s’est terminée la semaine dernière et force est de constater qu’elle n’a pas recueilli un franc succès. Un manque de communication ? Un désintérêt de la population sur des questions pourtant centrales ? Une méfiance envers l’État et des interlocuteurs inconnus ? Un fiu de tout ce qui touche au politique ? Certainement un mixte de ces suggestions.
Pour ceux qui ont pris la peine de se déplacer ou de faire part de leurs desiderata via un site Internet dédié (www.assisesdesoutremer.fr. ), soit environ 1 000 personnes, les thèmes abordés ont tourné autour de la santé, de la sécurité et de l’éducation, nous apprend un communiqué du haut-commissariat. Et si Jacques Wadrawane, le référent des Assises des Outre-mer pour les collectivités françaises du Pacifique, s’est dit satisfait du déroulé de cette première phase en affirmant que "les participants ont fait part de problèmes concrets, de comment améliorer les conditions de vie au quotidien", il n’a pas manqué de noter que la population avait du mal à faire le distinguo entre les compétences de l’État et celles du Pays. Et l’on reparle de manque de culture politique des Polynésiens, que nos politologues ne manquent pas de rappeler avant chaque élection, entretenu par beaucoup, et qui empêche ce peuple de penser par lui-même, de s’élever.
Si ce manque de culture politique, surtout envers celle menée depuis Paris, peut être reproché aux Polynésiens, il est juste de rappeler que les élus de l’Hexagone se montrent tout aussi incultes envers les Outre-mer. C’est pourquoi la ministre de tutelle, Annick Girardin, essaye d’insuffler un "réflexe d’outre-mer" dans les décisions de ses collègues du gouvernement.
Quant au résultat de ces Assises, "les priorités vont maintenant être déterminées, sur la base de cette première consultation. Des projets seront ensuite soumis à l’avis de la population, de mi-janvier à fin février. Puis, les propositions feront l’objet d’un Livre Bleu. Jacques Wadrawane assure que ces idées déboucheront sur des réalisations concrètes, contrairement à ce qu’on a vu dans le passé, avec les États généraux de l’Outre-mer en 2009, notamment", peut-on lire en fin de communiqué. Il manque de préciser que, pour le moment, il n’y a pas de budget réservé aux décisions qui sortiront des Assises qui, elles-mêmes, n’ont bénéficié que d’un budget très limité (72 millions de Fcfp) pour l’ensemble des territoires et collectivités.
Un recueil de doléances, mais par d’argent pour les appliquer, du moins dans un proche avenir. On verra bien si ce sont les chaises vides qui avaient raison.
Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier