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Heiva i Tahiti : merveilles et perplexités

Pour notre plus grand bonheur, la créativité ne cesse de s’exprimer en cette populaire manifestation annuelle qu’est le Heiva i Tahiti de chants et danses.



Retrouvons la dimension critique et humoristique de la langue tahitienne qui faisait s’écrouler de rire les spectateurs au temps du Tiurai. Crédit photo : DR
Retrouvons la dimension critique et humoristique de la langue tahitienne qui faisait s’écrouler de rire les spectateurs au temps du Tiurai. Crédit photo : DR
Toutefois, d’avoir débaptisé le Tiurai, July, Juillet, pour le nommer Heiva ne doit pas faire oublier que cet événement est né de la volonté française de faire revivre la culture polynésienne diabolisée et combattue par les puritains missionnaires protestants. Souvenons-nous des révoltes sévèrement réprimées des Tutae ’Auri ("Rouille de fer"), puis Mamaia ("fruit de l’arbre à pain tombé avant maturité"), discrédités punis pour oser être encore habités de références parentales… inévitablement non chrétiennes. La culture insulaire ne put réapparaître que sous le Protectorat français franc-maçon et laïque pour qui toutes les religions se valent. Mais il était trop tard pour le divin insulaire. Des bribes résiduelles furent quand même sauvegardées et transmises.
Bien des thèmes du Heiva de cette année tournent de façon quasi obsessionnelle autour de la transmission de la "culture" et de la "langue", vocables traduits parfois d’étrange manière.

Tous les groupes de chants et danses ont réalisé de remarquables prouesses et permis à bien de nos jeunes de vivre des moments de vraie joie et de grande fierté. Certaines troupes furent particulièrement inspirées en réunissant des talents aguerris dans la langue, la musique et la chorégraphie au service de thèmes puissants et généreux. D’autres fournirent quelque chose d’un peu vide, sans consistance sous le chatoiement des costumes, des mélodies et l’exécution des danses. Je n’ai pas eu l’occasion d’applaudir Hiti Reva apprécié par tous ni Tamari’i Tuha’a Pae, au dynamisme rare, ni Tamari’i Mataiea distingué. Par contre, ’O Tahiti E a su me faire rire et pleurer. Son spectacle Le Grand Souffle est à la fois transmission et testament. Bouleversant.
Cependant, le prix attribué à l’auteur de chants traditionnels traitant d’angoisse de la disparition de la culture et de la langue m’a étonnée. La construction du récit et ses exhortations pourraient paradoxalement participer à la disparition de ce qu’il incite à sauver. En effet, l’auteur raconte la création de l’Homme en débaptisant Jéhovah pour le nommer Ta’aroa "qui crée l’Homme à son image et à sa ressemblance." Ce récit n’est pas polynésien. Il est judaïque. Car Ta’aroa, aidé de son fils Tumu Nui, a rahu (a appelé) à l’existence la divinité Ti’i à qui ils ont donné pour compagne Hina l’insatiable comblée que par l’abondance, fille de divinités. Ensemble, Ti’i et Hina ont engendré, fanau, les ari’i et fabriqué les humains. En s’unissant, ceux-ci ont donné naissance à des humains consanguins de divinités à des degrés variables justifiant un certain ordre social. De toute évidence, l’auteur méconnaît la culture polynésienne. Pourtant, il a été primé.

En outre, il prétend que la langue tahitienne est un produit divin. Ce qui sous-entend d’une part qu’elle est à utiliser et transmettre passivement et d’autre part, que le Tahitien est incapable d’en élaborer une. Voilà qui n’est pas plus encourageant que le dictionnaire de l’Académie tahitienne qui fourmille d’exemples de phrases bibliques au lieu d’outils pour la vie courante. L’auteur ignore ce qu’est une langue. Pourtant, il a été primé.

Pour Ferdinand de Saussure (1857-1913), le grand linguiste, "la langue est un trésor déposé par les ancêtres". Les ancêtres l’ont fabriquée il y a très longtemps pour nommer et dire les choses, les faits, leur compréhension du monde et communiquer avec d’autres humains. Une langue, ça sert à apprivoiser l’inconnu, relier les gens et défier les mystères. Elle est une conquête de l’intelligence et la preuve de l’humanité des ancêtres. Cet auteur disqualifie les ancêtres polynésiens en leur enlevant la capacité d’inventer une langue. Or, si on peut changer de dieu, de religion, on ne peut changer ses origines parentales.
Une langue divine ne sert qu’à prier, célébrer, exclure, condamner, prophétiser, lancer des anathèmes, embrigader et dire amen. Elle soumet. Une langue humaine fait aussi cela, mais permet en plus toutes les expressions allant du rire à la colère, de l’amour à la haine, de la prière au blasphème, de la bénédiction à l’injure, de l’érotisme à la pudibonderie, du raffiné au vulgaire, etc. Elle libère.

Restituons à la langue tahitienne son origine humaine et elle vivra. Expurgeons-la de ses hébraïsmes, hellénismes, rendons-lui ses saveurs multiples et la population la goûtera, s’en amusera, l’utilisera pour lui faire dire toutes les nuances de ses pensées et émotions. Aidons-nous du dictionnaire pa’umotu de Stimson, un laïc sans aucun préjugé sur de prétendus sauvages. En plus, il ne considérait pas la sexualité comme sale et dégoûtante, mais comme faisant partie de l’âme du monde. Il n’a pas recouru à des hébraïsmes et hellénismes pour faire plus chic.

Et puis, quelle idée d’avoir traduit le concept occidental "Culture", qui désigne l’apport de l’humain dans la Nature, par "Ta’ere Mā’ohi", du nom d’une divinité des artisans, instigatrice de zizanies qui plus est ! Encore une disqualification des ancêtres ! Et donc de soi ! Faire en plus de la Culture une spécificité mā’ohi, comme si les indigènes de Polynésie française n’étaient pas des humains comme les autres humains de la planète, est encore plus bizarre. Je préfère de beaucoup l’expression Hiro’a tumu.

Il y a quelque chose de pernicieux dans la manière dont certaines autorités de la culture polynésienne définissent l’insulaire et/ou allochtone. Il existe une tendance à se persuader d’être quasiment comme un peuple élu genre 13e tribu d’Israël… mais dépourvu des plus élémentaires capacités de fabriquer sa langue ! Un sur-sous-humain ?
D’où certainement, parfois, une attitude paradoxale d’étonnante fierté associée à un ressentiment outré contre autrui à qui l’on prête la responsabilité d’une disqualification qu’on s’est soi-même infligée. ’Aueeee ! Dépêchons-nous de retrouver la dimension critique et humoristique de cette langue qui faisait s’écrouler de rire les spectateurs au temps du Tiurai.

Jeudi 8 Août 2019 - écrit par Simone Grand


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Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !

Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !
La tournure qu’a prise “l’affaire Radio Tefana” impliquant Oscar Temaru a indigné un grand nombre d’entre nous. Après le grand recul de l’État français sur les indemnisations des victimes des essais nucléaires en Polynésie, dont le mépris détonant a explosé à la figure du Pays, la volonté de “dépayser” (à Nouméa finalement) le procès opposant le procureur de la République, Hervé Leroy, au leader indépendantiste interroge… Si la présidente du tribunal considère qu’il n’est pas envisageable de juger le responsable du parquet de sa propre juridiction, l’avocat de M. Temaru estime, lui, qu’il s’agit d’un “déni de démocratie”. Pour rappel, alors que le conseil municipal de Faa’a a accordé la protection fonctionnelle à son édile pour payer ses frais de justice liés à l’affaire Radio Tefana, M. Leroy a exigé une saisie pénale de 11,55 millions de Fcfp sur le compte personnel de M. Temaru. Pour protester contre cette opération “injustifiée” et un “acharnement judiciaire de l’État français à son encontre”, ce dernier a ainsi entrepris une grève de la faim le 8 juin. Ne parvenant pas à obtenir une audience avec M. Leroy, malgré le soutien d’une centaine de sympathisants réunis devant le palais de justice, M. Temaru l’a finalement assigné en référé pour “atteinte à la présomption d’innocence”.

La polémique gronde et défraye la chronique, ici et ailleurs, la presse nationale se demandant même “à quoi joue l’État ?”. Ce qui est indéniable, c’est que M. Temaru, souvent cantonné au rôle de martyr, a cette fois bénéficié d’une mobilisation importante et su fédérer les cœurs, bien au-delà d’un parti politique. En obtenant le soutien de nombreuses personnalités de tous horizons, ainsi que d’une vingtaine d’associations, de confessions religieuses, de syndicats ou de partis politiques rassemblés au sein du collectif Nuna’a a ti’a ("Peuple lève-toi, avance pour la paix") – à l’origine de la marche du 20 juin –, il s’est imposé en Metua (“père spirituel”). Par sa détermination et son pacifisme, on ne peut s’empêcher de penser à Pouvana’a a Oopa, condamné et exilé en 1959 pour un crime qu’il n’avait pas commis, bien que “le manque de recul” ne permette pas la comparaison, selon le spécialiste du sujet Jean-Marc Regnault, l’une des grandes plumes de Tahiti Pacifique et chroniqueur des “Pages d’Histoire”. D’ailleurs, l’historien publie simultanément deux ouvrages aux éditions ’Api Tahiti, qui lancent la série “Rivalités et moins si affinités” : Gaston Flosse, un Chirac des tropiques ? et Oscar Temaru, l’Océanie au cœur (lire page 12). Et l’auteur de mettre en perspective les deux hommes politiques, éternels “meilleurs ennemis” : “En 2020, ils entretiennent l’ambiguïté. Vont-ils s’entendre contre l’État pour en finir avec le statut d’autonomie dont ni l’un, ni l’autre ne veulent plus ? Vont-ils s’entendre pour tenter de chasser un gouvernement autonomiste qui ne gouverne pas vraiment différemment (…) ? Rivalités, donc, mais desquelles peuvent naître des affinités… électives ou autres.” L’avenir nous le dira, mais on sent bien que ce gouvernement – qui préfère poser du gazon synthétique sur le front de mer plutôt que miser sur la permaculture et les jardins partagés pour pallier la crise socio-économique inéluctable – ne parvient pas à satisfaire la majorité de la population. Aussi, le divorce est consommé au sommet du gouvernement, et il se murmure déjà qu’un remaniement ministériel est imminent…

C’est donc une rentrée mouvementée qui s’annonce ! En attendant, je profite de l’occasion pour vous informer que la rédaction de Tahiti Pacifique fera une trêve durant le mois de juillet, et ce chaque année, afin de permettre à tous les journalistes, chroniqueurs et autres contributeurs qui le souhaitent de prendre des congés annuels mérités et se ressourcer. L’objectif est aussi de mieux vous retrouver, avec toujours plus de dossiers de fond et encore d’autres nouveautés ! Les parutions de votre magazine préféré reprendront à compter du vendredi 7 août, toujours au rythme bimensuel. Merci pour votre confiance et à très bientôt.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT