Menu


Heiva i Tahiti 2018, un exploit artistique et sportif renouvelé, un défi étincelant à la maladie



Crédit photo : TFTN
Crédit photo : TFTN
Plus que jamais le Heiva i Tahiti témoigne de la vitalité d’une société qui célèbre sa culture. Malgré toutes les embûches placées devant elle depuis l’arrivée des premiers visiteurs porteurs de maladies épidémiques mortelles et surtout des missionnaires qui firent tout pour la détruire, elle continue à chatoyer et à nous enchanter envers et contre tout.
Même si je ne partage pas toujours les thèmes et/ou les idées véhiculées, même si je n’apprécie pas toujours la manière de danser ou chanter, de se vêtir ou dévêtir, même si je m’agace de tel anachronisme, telle confusion de sens, de falsification de l’Histoire ou d’un récit mythique, du tic d’expression langagière, vestimentaire, chorale ou chorégraphique de l’un ou l’autre, je salue avec respect et admiration, et sans aucune exception, tous les chefs et responsables des groupes qui relèvent le défi.
Il faut de l’audace, de la témérité et un grain de folie pour se lancer dans l’aventure. Car après avoir listé les contraintes matérielles, financières, psychologiques, organisationnelles, de gestion des susceptibilités, des aléas de toutes natures et de tous ordres, aucun individu raisonnable ne se lancerait dans l’aventure. Et pourtant chaque année, quitte à s’endetter durablement, hypothéquer son bien foncier et savoir qu’il faudra éventuellement ré-apprivoiser sa compagne lasse de voir sa maison transformée en capharnaüm, son compagnon fatigué de vivre avec un courant d’air, ils et elles se lancent et bataillent durant plus de six mois, pour ne briller qu’une heure, une heure seulement sur la scène de To’atā. Car seuls les trois premiers distingués par le jury seront appelés à se produire à nouveau quelques trois à six heures de plus.
Avec de tels enjeux, il faut du courage aussi pour accepter d’être membre du jury. Peut-être qu’un prix "coup de cœur du public" réduirait quelque peu la pression sur les évaluateurs.
Cette jeunesse est belle et tonique dans ses performances athlétiques et artistiques réitérées.
Et pourtant, j’ai l’impression que nos autorités sont atteintes d’un clivage mental pour n’avoir pas su faire le lien entre la santé et la culture, se focalisant sur le sport en occultant complètement ce qu’une partie de la population privilégie avec passion pour son plus grand bien-être physique, mental et psychique… et participant, en plus, à dynamiser l’économie du Pays. Après avoir applaudi et s’être émerveillées devant les prouesses réalisées, nos autorités d’origines mêlées ou pas repartent dans leurs raisonnements déconnectés du potentiel local. En toute bonne foi et exactement de la même manière que leurs devanciers. Il en est ainsi aujourd’hui, il en fut ainsi hier où se multiplièrent les salles de sport et se raréfièrent les espaces de répétition de danse. Comme si, tout ce qui porte l’estampille "indigène" ne méritait qu’une attention occasionnelle et ne pouvait en rien être pris au sérieux durablement. Pourtant, chaque Heiva raconte la puissance mobilisatrice des pahu et tō'ere sur des corps habituellement quasi déshabités au point d’entraîner des réflexes compulsifs d’auto-gavage accroissant une inertie morbide et un surpoids déplorable.
Le succès rencontré par nos propagateurs de la technique de danse à travers le monde où tant de gens se sentent tout à coup transfigurés par la pratique au point de s’y adonner avec passion, semble ne pas interpeller plus que ça nos responsables. Il n’est pas exclu que les mouvements de rotation du bassin et la danse du ventre, ’ori ’ōpū, procèdent du massage des intestins et tonifient l’abdomen et l’être entier, d’une manière différente des classiques mouvements sportifs ciblés sur les abdominaux. Cela mériterait d’être étudié.
La collectivité toute entière gagnerait à allier la danse, la musique, le chant et le sport pour régulièrement mobiliser les corps et les âmes. Tant il est vrai qu’occulter la part invisible de l’être n’améliore aucunement la santé des corps. Une approche laïque nommerait cela : "l’estime de soi". Et puis, chacun sait à quel point il est essentiel de cultiver la bonne humeur.
Je suis étonnée qu’Alain Calmat n’ait pas saisi l’occasion pour suggérer d’associer danse, culture, musique et sport. Mais sans doute n’a-t-il pas eu l’occasion d’assister à une soirée du Heiva. Avec mon oncle Guiguy et ma tante Marie, j’ai eu la chance de l’admirer, il y a plus de 50 ans, à Montpellier, dans un spectacle de Holiday on Ice. Cet homme fut un jeune patineur prodige avant d’être un multi-médaillé aux Jeux Olympiques et de remporter moult coupes du monde et d’Europe et de devenir médecin, puis ministre de la Ve République, etc. La musique participait à le rendre aérien dans ses virevoltes et figures remarquables d’athlète accompli.
Pour avoir participé à trois Heiva en tant qu’auteure, j’ai vu des obèses ronchons, hommes ou femmes, au regard terne, s’alléger de 10 à 15 kilos en six mois de répétition qui leur allumèrent des étoiles dans les yeux et redessinèrent des sourires sur leurs visages. Les chants et danses traditionnels, classiques et modernes participent à la santé des populations de manière plus performante que n’importe quel philtre, cocktail médicamenteux et autre rā’au. Dans la société tahitienne ancienne, prévenir la maladie, la tenir à distance par toutes sortes de comportements adéquats était fondamental. Trouver le remède l’était aussi, mais la maladie était un constat d’échec.
Revenons au Heiva et constatons l’étrangeté de nos attitudes devant cette réalité pourtant vérifiable, mesurable et réitérée non prise en compte dans une politique de santé et culture. Comme si, de n’avoir pas été conçue dans les manuels estampillés, l’idée ne méritait pas que l’on s’y attarde.
De nombreux étudiants sont en quête de sujets de thèse en anthropologie, sociologie, voire en médecine ou anthropologie médicale. Il serait judicieux d’en faire travailler sur le Heiva i Tahiti, au niveau des thèmes occasionnels et récurrents, des musiques, chorales, chorégraphies, des phrases leitmotiv, etc. De même, accompagner les membres d’un groupe, étudier l’évolution des comportements au cours des six mois de répétition, suivre les modifications éventuelles des indices de masse corporelle, des comportements addictifs, etc. serait du plus haut intérêt. Cela permettrait sans doute à terme de puiser dans ce trésor culturel sans cesse brandi et toujours latéralisé, les ressorts dynamisant la santé, l’économie et la vitalité de notre société à tous ses niveaux.

Vendredi 27 Juillet 2018 - écrit par Simone Grand


Continuez la lecture
< >

Vendredi 3 Mai 2019 - 09:03 Être une nation, posséder un patrimoine…


Simone Grand

Nouveau commentaire :

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel




De reports en reports

De reports en reports
À l’instar des Anglais et de leur Brexit, qui ne cesse de diviser tout autant qu’il ne cesse de jouer la montre, nos gouvernants se voient contraints de reporter une nouvelle fois l’échéance de la signature de contrat du "Village tahitien". Pour rappel, les six lots sur lesquels s’était positionné le groupe Kaitiaki Tagaloa portent sur la conception de quatre hôtels et de deux résidences en condominium. Il s’agit de six lots, sur les 16 que comporte ce projet complexe. Ce vaste chantier, qui doit révolutionner le tourisme sur l’île de Tahiti en quelques années — durant lesquelles l’économie et surtout l’emploi devraient connaître un sérieux coup d’accélérateur — soulève toutes les interrogations et commence à ressembler à une Arlésienne.
En août 2018, le vice-président Teva Rohfritsch ne cachait pas son enthousiasme, déclarant que la signature du contrat portant sur les six premiers lots du projet avec le groupement d’investisseurs néo-zélandais et samoans, Kaitiaki Tagaloa, pourrait même intervenir avant la fin de l’année 2018, bien avant les 200 jours prévus. Il n’en fut rien. À la date butoir du 22 mars 2019, pas de signature, au prétexte que "l’investisseur néo-zélandais a souhaité associer deux nouvelles tribus maori au projet. Nous avons donc souhaité prendre toutes les garanties financières nécessaires plutôt que de signer." Premiers signes d’inquiétude, alors que la rumeur d’un report pour manque de garanties financières circulait déjà depuis quelques semaines. Il fut donc accordé un délai de 45 jours, au terme desquels, en fonction des garanties qui seraient présentées, ces contrats seraient signés par lots. Ceux qui n’auront pas fait l’objet de garantie seraient remis en compétition. Des contacts avec des investisseurs, y compris locaux, étaient avancés. Coup de pression, ou de bluff, sur le groupement Kaitiaki Tagaloa ?
La seconde option a primé, puisqu’au terme de ces 45 jours, l’établissement Tahiti Nui aménagement et développement (TNAD) annonçait par communiqué sa décision de reporter de 55 jours le délai laissé au groupement, pour se conformer "aux obligations du protocole d’engagement", signé en août 2018. À ce jour, TNAD n’aurait donc pas toutes les garanties financières pour s’assurer que ces investisseurs soient capables d’aller au bout du projet ! En bientôt un an de négociations, nous ne savons toujours pas si ils ont les reins assez solides !
Après deux reports, on n’imagine pas le gouvernement en avancer un troisième pour quelques raisons que ce soit. Restera alors à présenter la carte des investisseurs étrangers et locaux, que le ministère garde secret. Rendez-vous le 30 juin.
Le dossier, qui reviendra forcément sur la scène politique à la première occasion, est plutôt mal engagé. Il n’est pas sans rappeler celui de Hao, pour lequel l’arrivée des conteneurs était annoncée en avril. De nouveaux changements sont prévus, qui reportent le début du chantier au début de l’année prochaine. Encore un rendez-vous manqué.

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.


Luc Ollivier

Luc Ollivier