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Hommages des Grandes plumes et Contributeurs


Vendredi 24 Mars 2017




Le solitaire en sa thébaïde*

* Thébaïde : lieu isolé, propre à la méditation, ndlr

Un journaliste pas comme les autres et quelques intellectuels pas toujours en odeur de sainteté dans leurs institutions et dans la société polynésienne de l’époque… un journaliste pourtant qui n’aimait pas trop les intellectuels ! Si on comprend ce paradoxe, alors on saisit ce qu’a été Tahiti Pacifique Magazine pendant près de 25 ans.

En fait, Alex du Prel aimait tout ce qui dérangeait. Il avait ainsi apporté dans les faits une ligne éditoriale impertinente. De sa thébaïde sur la route des ananas, à Moorea, il concevait un mensuel à nul autre pareil, oui à nul autre pareil puisqu’il réussit à le faire vivre plus d’un quart de siècle.
Dès les premiers numéros, nous fûmes quelques-uns à saisir qu’il fallait épauler ce média qui défendait la liberté de pensée à une époque où il était de bon ton de soutenir les essais nucléaires, de s’opposer sans y réfléchir aux revendications indépendantistes et de glorifier une société portant très inégalitaire (que d’aucuns croient découvrir comme récente alors que les rapports d’il y a 30 ans la dénonçaient déjà)…
Ainsi convaincus, nous envoyions des articles, par fax si mes souvenirs sont bons (c’était une autre époque "que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître" chantait Aznavour… mais TPM, c’était vraiment la bohème). Les professionnels de la presse et de la politique regardèrent moqueurs et sceptiques cette équipe de branquignols qui voulait leur donner des leçons. La rigolade passée, vint la crainte. Tout fut mis en œuvre pour éliminer ce vilain petit "canard" (déchaîné). Émettre des critiques, c’était – disaient les popa’a au service du système – appartenir à "l’anti-France" et c’était – disaient les hommes de pouvoir – appartenir à "l’anti-Fenua". D’où les procès à n’en plus finir qu’il ne s’agissait pas de gagner – la Justice défendait les grands principes de liberté – mais de ruiner le pauvre "journaleux". On se souvient encore de cette scène à la télévision quand un journaliste patenté accabla de reproches – avec force cris et gestes – Alex du Prel coupable de lèse-majesté. Avec le temps, les idées défendues par TPM finirent par être généralement admises, du moins en partie : il faut en finir avec une société dessinée par le CEP, en finir avec les survivances du colonialisme et assurer la liberté de presse (mais au fait où en est la loi du Pays sur les droits des journalistes ?). C’est quand même une victoire posthume du solitaire de Moorea.
Solitaire, Alex du Prel l’était dans tous les sens du terme, dans son mode de vie comme dans la gestion de son mensuel. Personnellement – mais qui le croira ? – je ne connaissais pas Alex. Pendant sept ou huit ans, je lui ai envoyé des articles sans jamais l’avoir rencontré. Par la suite, nous avons pu échanger face à face ou par Skype. Quand il venait à Papeete pour faire imprimer le mensuel, il arrivait que nous déjeunions d’une pizza avec Christian Beslu et Werner (Bringold, nrdlr). Solitaire il était pour concevoir, solidaire il était à l’égard de ses contributeurs, jusque dans la contradiction. Il m’arrivait de découvrir un article écrit par tel ou tel qui contrevenait à ce que moi-même ou d’autres avions écrit. Pour Alex, si un article était bien présenté, il méritait d’être publié. C’est dire qu’au fond il n’y avait pas chez lui de ligne éditoriale autre que l’impertinence. C’était sa grandeur et sa faiblesse. Parfois cela agaçait, mais où pouvait-on trouver meilleure tribune pour défendre un point de vue ? Un point de vue à côté d’autres points de vue.
Je me souviens qu’il y a une quinzaine d’années, des professionnels des médias m’expliquaient que TPM était dépassé, qu’il fallait renouveler la présentation et le style… Les lecteurs en ont décidé autrement. Sur le site Skype de TPM figurait cette formule : "On survit... !". Aujourd’hui Alex n’est plus là et de toute façon, il fallait bien qu’un jour où l’autre une autre équipe (oui il fallait bien qu’une équipe remplaçât le solitaire de Moorea) prît en charge la revue. Puisse TPM survivre longtemps à son fondateur. C’est ce qu’il attend sans doute de l’autre côté des rotatives.
À sa femme et à Poema qui toutes deux étaient partie prenante de l’aventure, toute ma sympathie dans cette épreuve.
Jean-Marc Regnault
crédit photo : Archives personnelles AdP
crédit photo : Archives personnelles AdP

Alex du Prel, la passion du journalisme "poil à gratter"

Au sens figuré, une personne jouant le "poil à gratter" est quelqu’un qui prend un malin plaisir à débusquer des vérités qui dérangent et à répéter cela
régulièrement. Tel était bien Alex du Prel, un continuel empêcheur de tourner en rond, qui va manquer cruellement au débat public polynésien.


Je ne l’ai que très peu connu de façon personnelle et je ne partageais pas toujours ses points de vue, mais j’ai grandement apprécié sa liberté de ton et l’ouverture qu’il offrait dans son Tahiti Pacifique à la construction d’une discussion éclairée sur toutes les questions majeures de la vie politique, économique et sociale de la Polynésie française.
Il se méfiait des experts et des solutions apportées de l’extérieur, souvent avec raison lorsque, par facilité ou manque d’imagination, on se contente d’un rapide copier-coller de règles venues de France métropolitaine. Mais il était en même temps la preuve vivante que les spécialistes universitaires du développement et de la croissance ont raison d’insister sur le rôle des médias indépendants dans la bonne gouvernance des États. La vie publique locale a besoin de discussions sur les décisions gouvernementales, sur les affaires judiciaires, sur les rapports de la chambre territoriale des comptes, ou encore sur les avis et décisions de la nouvelle Autorité de la concurrence. Majorité et opposition sont supposées en débattre à l’assemblée, mais cela ne saurait suffire à éclairer les citoyens. Le rôle des médias, et tout particulièrement de la presse écrite, avec son professionnalisme et les effets de réputation qui en découlent, est sur ce point irremplaçable, de façon supérieure sur bien des points à celle des réseaux sociaux dont le sérieux et l’éthique se diluent parfois derrière l’anonymat, voire la malveillance.
Les médias jouent un rôle essentiel pour faire émerger la vérité des faits, non pas des "faits alternatifs" qui arrangent certains gouvernants, mais des faits authentiques. Ensuite, il est normal dans une démocratie que les interprétations puissent diverger. Un nouveau journal, comme celui créé par Alex du Prel, ce n’est pas seulement un concurrent de plus sur un marché, c’est une chance supplémentaire de pouvoir se fonder une opinion. En effet, nous souhaitons tous, en général, voir la confirmation de nos préjugés dans les médias. Lorsqu’il s’agit de questions sur lesquelles se dégagent de larges consensus, un journal de plus n’apporte pas grand-chose. En revanche, sur les questions pour lesquelles les idées préconçues des citoyens divergent fortement, comme dans les domaines politiques ou économiques, il importe de consulter plusieurs médias différents afin d’y voir plus clair et d’affiner son propre point de vue. Grâce à Alex du Prel, Tahiti Pacifique a joué ce rôle d’éclaireur du débat public et le meilleur hommage à lui rendre est que le magazine poursuive ce travail.
Christian Montet
Professeur de Sciences économiques
à l'Université de la Polynésie française




Alex du Prel avait fait sienne cette phrase de René Char : "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience."
Dans une collectivité rendue amnésique sur son traumatisme initial par le Code missionnaire dit Pomare, puis gavée abêtie par la raison d’État, il fallait oser.
Comme Māui dont le nom signifie "Les Questions", Alex n’a cessé de questionner notre réalité humaine avec impertinence et bienveillance. Dénonçant sans se lasser les comportements aliénants et méprisants des puissants, il s’amusait de leur vanité.
Son bonheur était Célia et leur fille à Mo’orea d’où, à partir d’une humble maison, il conversait avec le monde entier et nous aérait les neurones.
Il a osé et s’est donné les moyens de réussir son pari de fonder et faire vivre un magazine grâce auquel nous avons bénéficié de ses généreux talents d’artiste, philosophe, écrivain, journaliste, maquettiste, etc. Chaque numéro était un objet d’art visuel et une rencontre avec lui et ses complices, tous nous encourageant à la vigilance, à penser et à aimer.
Le chagrin nous fait mesurer la chance d’avoir pu rencontrer certaines personnes, surtout quand elles nous ont rendus plus courageux et plus exigeants envers nous-mêmes.
Merci Alex 
Simone Grand

crédit photo : Archives personnelles AdP
crédit photo : Archives personnelles AdP



J’apprends avec beaucoup de tristesse le décès de mon ami Alex... que je connaissais depuis fort longtemps.
J'ai toujours eu pour lui une très grande admiration car sa culture, son intelligence et son sens critique faisaient de lui un personnage hors du commun. Excellent journaliste, il avait l'art de détecter très vite les points faibles et les points forts de ses adversaires ou de ses amis...
Excellent écrivain, son recueil de nouvelles Le bleu qui fait mal aux yeux restera certainement un ouvrage phare car il a su décrire avec justesse et humour tout ce qui caractérise le mieux l'âme profonde de la Polynésie.
Personnellement, je lui serai toujours reconnaissant d'avoir toujours, et en toute confiance, accepté de publier dans TPM les articles que je lui proposais...
Lors de nos dernières rencontres il avait été fier de me montrer sa superbe Jeep, vestige de l'armée américaine...
Il l'entretenait avec passion, se révélant ainsi excellent mécanicien !
Je n'oublierai jamais cet ami dont la vive intelligence et la forte personnalité m'ont vivement marqué.
Ghislain Houzel




Un bonhomme extraordinaire vient de nous quitter, un monsieur que l'on est fier d'avoir cotoyé, parce que c'est un privilège d'avoir connu Alex du Prel.
Alex était un homme seul au milieu des tempêtes politiques et des affaires, observateur implacable des alliances, des trahisons, avec une mémoire encyclopédique fabuleuse.
Je ne sais pas si on se rend bien compte de l'exploit que représente le fait de créer un journal, en marge de l'empire Hersant, de le faire vivre pendant plus de vingt ans en se construisant, au fil des numéros, une réputation de sérieux et de véritable alternative de la presse quotidienne avec, en plus, ce côté pittoresque à peine croyable d'une rédaction située dans un petit fare perdu dans la végétation luxuriante de Moorea, qui ne paye pas de mine mais rempli à ras bord d'archives et tapissé de couvertures du mensuel. Comment imaginer que de cette modeste bicoque puissent sortir tant de dossiers brûlants (je pense ne serait-ce qu'à l'affaire JPK évidemment) venant chatouiller le pouvoir en place à une époque où il était périlleux de critiquer la présidence ?
Alex du Prel, dont le poste de radio était branché sur Polynésie 1ère, était fan du Grand Huit (émission satirique et impertinente animée par Yann Perez, Pascal, Isabelle et moi-même) qui l'avait reçu, et il nous écoutait tous les matins.
Et un jour, je me souviens qu'un technicien m'avait fait ce message : "Lolo tu dois rappeler Alex du Prel" ... j'avais tardé à le faire et il m'avait un peu engueulé d'ailleurs, mais c'était pour, à ma grande surprise, me proposer de figurer dans les pages de Tahiti Pacifique avec le texte de mes chroniques qu'il appréciait. Le deal c'était que je lui envoie mes textes une fois par mois, et il y piochait une sélection pour faire une page entière.
Je n'ai pas hésité une seconde, vous vous en doutez : figurer dans Tahiti Pacifique pour un petit chroniqueur, c'est comme si on me proposait d'échanger des ballons au PSG avec Cavani, Pastore, Ben Arfa ou Verratti... un privilège doublé d'un honneur et d'un vrai kif...
J'avais même, de temps en temps, un petit coup de fil d'Alex réagissant à une chronique pour me dire que j'avais été bien trop gentil sur tel ou tel sujet et que j'aurais pu ajouter ceci ou cela, et il enrichissait mes informations de nouveaux éléments dont il avait le secret et l'exclusivité.
Un immense vide on l'a dit, sans oublier l’autre aspect de son talent : ses récits comme Le bleu qui fait mal aux yeux.
Il nous reste des piles de Tahiti Pacifique pour nous replonger dans la lecture de vieux articles, comme on se repasse un film d'un acteur disparu.
Et le souvenir, impérissable lui, d'un homme courageux, têtu, libre, indépendant, bosseur, cultivé et passionné.
Du Prel, un vrai héros moderne...
Nana Alex...
LoLo




La nouvelle est tombée. Alex du Prel, penseur infatigable a levé l’ancre, hissé la grand' voile pour rejoindre d’autres paysages non façonnés par l’homme, un autre horizon "d’un bleu qui nous fait mal aux yeux". Je regrette de ne pas avoir connu l’homme, ce communiquant sensible, ce passeur d’émotions, de rêves et de liberté.
Alex avait ce besoin de communier avec la mer et les îles, de rentrer dans le cœur des Polynésiens ; après tout, n’est-ce pas là le plus bel endroit pour vivre une relation ? Il nous laisse un chemin balisé et un abîme de réflexions.
Dans cette épreuve, mes pensées vont à sa famille et amis.
Boris Alexandre Spasov




Alex Du Prel, un jour, il y a bientôt 20 ans, m’avait encouragé à écrire. Le hasard d’une correspondance, suite aux événements tragiques du 11 septembre 2001, avait voulu que nous entamions des petits échanges. Le hasard toujours a voulu qu’un an plus tard, en visitant Jean Shelsher, je croise ce drôle de bonhomme, dans une Jeep Volkswagen militaire, au fond d’une vallée de Moorea. Drôle de discussion où se mêlaient Dino de Laurentiis, Kerouac, le commandant Cousteau, Moruroa et une flopée d’hommes politiques pour lesquels il n’avait pas de mots assez durs ; tout ça sans descendre de voiture…
En 2007, à la publication de mon premier roman, il m’avait appelé pour m’engueuler ! "Tu es complètement idiot ! Pourquoi avoir mis tant de choses dans un seul bouquin ? Tu pouvais faire cinq ou six romans plus petits au lieu d’un seul pavé !" … Il était comme ça Alex, "cash"… Grande gueule, mais le genre de type que tu rêves d’avoir avec toi dans une chaloupe, au milieu du Pacifique, au lendemain d’un naufrage. Alex, c’était Mc Gyver qui aurait avalé Faulkner et Albert Londres au petit déjeuner.
À l’ère des alternative facts de Trump et des hoax qui polluent la toile, je ne sais pas si la génération actuelle se rend compte du grand vide que laisse Alex Du Prel dans le paysage de la presse locale ? Le niveau de ténacité, d’exigence de vérité, de souci de la vérification et surtout l’intransigeance propres aux grands, aux très grands, journalistes. En tant que citoyen, j’espère sincèrement que, quelque part dans notre Fenua, il y a de jeunes étudiants en journalisme qui se disent : "Quand je serai grand, je veux être Alex Du Prel !".
En tant qu’écrivain, je rêve qu’un jour un paquet arrive au pas de ma porte, un carton remplis de notes, de photos, et juste une carte marquée : "Arrête ce que tu fais et écris ma bio !"… Une vie pareille, ça vaut tous les romans !
Moetai Brotherson

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2018 : sous le signe des Territoriales

Amateurs d’astrologie, plutôt que de vous plonger dans la lecture de votre signe zodiacal pour tenter d'y trouver des signes rassurants pour votre avenir, soyez plutôt à l’écoute de votre environnement social et professionnel, pour tenter d’influencer votre avenir et celui de vos proches quand, après analyse, vous serez appelés à voter le 22 avril prochain lors du premier tour des élections territoriales. Plutôt que d’essayer de vous rassurer par des écrits de liseurs d'étoiles, essayez plutôt de suivre la bonne. Certes, l’échéance est encore loin, mais mieux vaut prendre son temps en politique pour comprendre les tenants et les aboutissants de chaque élection. Il s’agira de donner la gestion du pays au groupe majoritaire à l’assemblée de Polynésie qui élira notre président.
Cette échéance est en tout cas dans les esprits de tous les hommes politiques du territoire qui ont élaboré leur stratégie depuis déjà quelques mois. Chacun est dans son rôle, la majorité souligne le redressement de l’économie, ses bonnes relations avec l’État, ne manque pas d’ouvrir les robinets d’aides et subventions, comme en atteste la lecture des derniers journaux officiels, et annonce vouloir revoir sa stratégie sociale, dont les effets tardent à être ressentis par les plus démunis ; pire, la fracture sociale ne fait que s’agrandir. L’augmentation des cotisations salariales, l’augmentation de l’abonnement téléphonique et des boîtes postales annoncée pour ce début d’année aura un impact négatif sur ceux qui connaissent des fins de mois difficiles.
Un gros trimestre pour créer de l’emploi, pour sortir quelques centaines de Polynésiens de la précarité, paraît bien court pour tenter de redorer cette mauvaise partie du bilan. L’opposition est bien sûr dans son rôle en dénonçant cette précarité, cette misère. Le Tahoeraa mise sur les vieilles recettes et les annonces pleines d’espoir que sont d’offrir un emploi, une maison et de ramener le bonheur dans les familles. Le Tavini n’innove guère plus en proposant de s’appuyer sur les forces économiques de ce pays pour s’en sortir, tout en faisant table rase de certaines pratiques politiciennes.
D’autres partis et candidats auront le temps de se faire connaître, comme vient de le faire Marcel Tuihani, actuel président de l’assemblée territoriale. Il va tenter de convaincre qu’une énième nouvelle voie est possible, surfant sur le ras-le-bol politique national.
Dans exactement 100 jours, les Polynésiens seront amenés à s’exprimer bulletin à la main pour se prononcer sur leur avenir ; notre vœu pour 2018 est qu’ils soient le plus nombreux possible à le faire.
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier