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L’archéoastronomie dans les îles de la Société


Lundi 16 Janvier 2017


Après avoir abordé les connaissances astronomiques des Polynésiens et les spécificités de l’astronomie dans les îles de la Société, nous évoquerons dans cet article les résultats de nos recherches en archéoastronomie dans ces mêmes îles. Ainsi, nous montrerons que certains lieux de culte ("marae") et plates-formes d’archer sont orientés par rapport aux étoiles qui ont guidé les navigateurs polynésiens, faisant des "marae" de véritables "pirogues de pierre" et nous aborderons un exemple d’étude de terrain ethnoastronomique.



Orientation de 87 marae avec ahu  et de 10 plates-formes d'archer  (XVIIIe siècle).
Orientation de 87 marae avec ahu et de 10 plates-formes d'archer (XVIIIe siècle).
L’orientation astronomique des lieux de culte et des plates-formes d’archer

Depuis 2003, nous avons établi qu’un nombre respectable de lieux de culte des îles de la Société suivait une orientation astronomique. Mais, à notre connaissance, aucune étude statistique sur l’orientation astronomique des lieux de culte n’a été faite en Polynésie française. En 2006, nous avons donc tenté de combler cette lacune, en nous appuyant sur les recherches archéologiques établies précédemment dans les îles de la Société dont la documentation est assez abondante pour obtenir suffisamment de données nécessaires à l’analyse statistique.

Nous avons étudié les plans dont les orientations étaient données par Kenneth Emory (Emory, 1933) et Paul Wallin (Wallin, 1993 - 1998). Généralement, les archéologues indiquent le nord magnétique (NM) sur leurs plans. Pour obtenir le nord vrai du nord magnétique, il faut ajouter approximativement 12°30’ du nord indiqué par la boussole( Les plans étudiés ont été rectifiés de 12°30’ pour obtenir l’orientation des structures par rapport au nord astronomique (NV), l’écart entre le nord magnétique et le nord vrai étant de 12°15’ en moyenne sur les différentes îles de la Société en 1991. Pour les années 2000, l’écart entre le nord magnétique et le nord vrai est précisément de 12°25’, dans les îles de la Société (Barsczus H.G., 1993)). De plus, les azimuts des étoiles ont été calculés pour les îles de la Société vers 1700, année moyenne entre le début (1600) et la fin (1800) des constructions lithiques.
Nous avons sélectionné les sites archéologiques dont les marae comportent des ahu et des plates-formes avec axe de tir bien déterminé, pour pouvoir répartir les orientation sur trois types : une orientation vers les ahu ou vers le tir de flèche, une allant à l’opposées et deux sur la largeur de la structure ou "petit axe", cela donne un total de quatre axes pour chaque structure. Nous avons réparti les orientations astronomiques sur les solstices et les étoiles de la tradition tahitienne (‘ana et ta’urua).

Pour l’ensemble des sites (marae et plate-forme), notre recherche s’est effectuée sur 97 structures et donne un total de 192 orientations astronomiques sur 388, soit environ 50% de sites astronomiquement orientés dans les îles de la Société.
De plus, les résultats de nos recherches montrent une "préférence" d’orientation astronomique qui a une signification particulière dans les constructions lithiques des anciens Polynésiens. L’élément le plus significatif pour les constructeurs des marae était probablement l’autel des lieux de culte (ahu), qui semblent avoir été le centre névralgique des dieux (atua) vers lequel les prêtres (tahua) et les chefs (ari’i) se tournaient lors des cérémonies. La configuration socio-religieuse la plus significative semble donc être l’orientation vers les ahu. Il est fort probable qu’il en ait été de même pour les plates-formes d’archer où le côté du tir des flèches devait être le plus significatif pour leurs constructeurs puisque c’était dans cette direction que tous se tournaient lors des jeux de tir.
Nos résultats montrent que le nombre de plates-formes ayant une orientation vers le tir de flèche est de 7 sur 10, soit 70%. L’orientation sur l’axe de tir, en direction du lancé de flèche, est par conséquent nettement supérieure à la moyenne des orientations toutes confondues. Par conséquent, quand le site est orienté selon les étoiles, c’est de façon préférentielle sur le côté du tir (plate-forme). Pour l’ensemble des sites (marae et plates-formes), les côtés ahu-tir, astronomiquement orientés et socio-culturellement significatifs, représentent 73% par rapport aux côtés opposés de moindre signification (39,18%). Ces chiffres tendent à souligner la possibilité d’orientation astronomique délibérée et non due au hasard (Cruchet, 2013).
Une autre étude statistique envisageable serait à faire en croisant le nombre de structures "délibérément" orientées selon les étoiles avec ceux qui le sont en fonction de la topographie (montagne, littoral …). Il faut, en effet, tenir compte du contexte géographique et insulaire des constructions lithiques polynésiennes qui sont, le plus souvent, orientées en fonction de critères environnementaux tels que le relief côtier ou l’axe compris entre la mer et la montagne. Nos recherches montrent aussi que les marae astronomiquement orientés le sont aussi par rapport au relief de la montagne vers lesquelles les étoiles se lèvent. C'est ce que nous allons voir dans notre exemple d’étude de terrain.

Étude de terrain ethnoastronomique : le "marae" Marae Ta’ata

Le marae Marae Ta’ata est un site archéologique très important qui a fait l’objet de plusieurs relevés, tout d’abord par Emory (1933), puis par Garanger (1975). Restauré au début des années 2000 par Raymond Graffe, en 2002, les trois structures étaient totalement restaurées. Ainsi, en 2005, nous avons pu prendre des repères, par rapport au Nord vrai et procéder à une estimation de l’orientation astronomique du site.
Nous avons dû ajuster nos repères pris sur place par rapport aux informations archéologiques données sur les plans d'Emory et de Garanger. Ainsi, nos relevés effectués sur les murs d’enceinte du site rénové ne présentent que 2 à 3° d’écart avec ceux que nous trouvons sur le plan de Garanger (ci-dessous).
Sur les structures "A" et "B" : les murs sur la longueur des deux enceintes sont très exactement orientés à 73° (axes A2 et B2) en direction d’Aldébaran (73°) qui se lève sur un pic la montagne.
Les murs de la structure "C" (axes C5 et C6) sont orientés à 68°, approximativement vers le lever des Pléiades (65°30’), toujours en direction de ce pic de montagne (voir infographie ci-dessous).
Les murs d’enceinte du marae MaraeTa’ata sont donc orientés à la fois en fonction du pic de la montagne et en direction d’Aldébaran (‘Ana muri) et des Pléiades (Matari’i).
Cette étude de terrain archéoastronomique montre bien l’importance de la prise en compte de critères environnementaux, tels que le relief sur lequel les étoiles se lèvent, parce qu’il est censé de penser que ce double phénomène a dû frapper les esprits des Polynésiens.
L’archéoastronomie dans les îles de la Société

Louis Cruchet, anthropologue

Email : ciel.polynesie@mail.pf
Site : ciel.polynesien.free.fr
L’archéoastronomie dans les îles de la Société


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Dominique Sorain a cependant jugé “préoccupante” l’augmentation des trafics de drogue et notamment d’ice. Et pour cause, il y a urgence lorsque l’on voit le nombre effarant de saisies effectuées par les douanes locales ! M. Édouard Fritch, lui, a proposé “la création très prochaine d’une Délégation à la promotion de la jeunesse et à la prévention de la délinquance”, qui sera dirigé par l’homme à la chemise mauve (Teiva Manutahi), mais aussi “une intensification des moyens de lutte contre le trafic de plus en plus inquiétant de l’ice”. Sauf qu’il n’y a toujours pas de centre de désintoxication à Tahiti, malgré la mise en place d’un Plan de santé mentale 2019-2021 qui s’avère de plus en plus nécessaire (lire notre dossier de Une en page 16)… En l’absence donc d’un pôle de santé mentale, un projet de postcure devrait être enfin examiné lors du prochain collectif budgétaire. Les quatre priorités identifiées dans le cadre du plan biennal (la lutte contre les addictions, la prévention de la délinquance des mineurs, la réduction des violences intrafamiliales et la lutte contre l’insécurité routière) doivent être poursuivies sans relâche. Il suffit de sortir de chez soi, d’observer et de constater que tous ces sujets sont malheureusement de plus en plus d’actualité dans une société marquée par des inégalités sociales croissantes. Quant aux addictions aux drogues dures, ne sont-elles pas le reflet d’une jeunesse en manque de repères et d’accompagnement, prête à exploser à la figure de ses aînés telle une cocotte-minute ? Il est grand temps d’agir avant que la gangrène ne poursuive son œuvre !

Ensemble, faisons bouger les lignes !
Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt