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L’impossibilité du débat démocratique m’effraie…

“Cet article a été écrit avant les voeux du président Macron. Que ce dernier ait également parlé des mensonges et des méchancetés qui courent sur les réseaux sociaux, cela prouve que le problème est bien perçu comme grave.”



Sur les réseaux sociaux, les intox se multiplient. Crédit photo : DR
Sur les réseaux sociaux, les intox se multiplient. Crédit photo : DR
"L’esprit de l’homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité." Érasme (1469-1536)

"Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie", écrivait Blaise Pascal en 1669, tandis que la science avançait l’hypothèse que la Terre n’était pas le centre du monde.
Or, pour tous ceux qui ont cru en la démocratie, ce qui se passe actuellement a aussi de quoi effrayer.
Bien sûr, sitôt la démocratie inventée, les moyens de la détourner ont fleuri.

Dans l’Histoire, les quelques cas de démocratie directe (le peuple constamment consulté ou le peuple décidant de tout) n’ont été que des exceptions et seulement à de petites échelles. Le "peuple" n’a d’ailleurs souvent été en réalité qu’un individu prenant tous les pouvoirs et organisant le culte de sa personnalité.
C’est précisément pour éviter cette dérive que l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dispose que : "Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément". Malgré cette précaution, il arrive fréquemment qu’une minorité s’érige en "peuple" et n’hésite pas à proclamer : "Nous le peuple…". Pire encore, l’histoire nous montre des exemples de dictatures qui se construisent sur le suffrage universel.

La démocratie représentative (le système dans lequel nous vivons : élection de représentants du peuple élus à intervalles réguliers) s’accompagne généralement d’une disposition sur la nullité de tout mandat impératif (voir l’article 27 de notre Constitution). Cela signifie que l’électeur n’a pas le droit de dicter à son élu sa conduite et la réalisation de ses vœux. Heureusement, du reste, car on sait bien que des élus le sont devenus parce qu’ils ont réussi à séduire (on ne fait pas de politique si on n’est pas doué pour l’art de la séduction) des publics très différents.

La démocratie représentative peut être critiquée dans son principe et dans son fonctionnement. Un de mes professeurs à l’université, spécialiste de la question, expliquait qu’en France, les élections législatives de 1924 avaient été les premières élections "honnêtes" (listes électorales à jour, absence de fraude, absence de pressions importantes sur les électeurs) !

Certains prônent la démocratie participative qui permettrait aux citoyens d’être régulièrement consultés et même de proposer des lois. Ainsi, les citoyens de devraient pas attendre quelques années avant de donner à nouveau leur avis sur la marche du pays. Ségolène Royal avait proposé quelque chose de semblable lors de la présidentielle de 2007. Sans nier l’intérêt d’une telle approche, il faut considérer la lourdeur des démarches et s’interroger sur la personnalité de ceux qui suggèrent, discutent et finalement proposent. Les assemblées délibérantes représenteraient-elles davantage le peuple que nos députés actuels ? Qui conduirait les discussions ? On sait qu’il y a des professionnels de la conduite des groupes de discussion qui auraient vite fait d’orienter les débats dans un sens qui n’est pas forcément celui qui a été initié. Sous l’apparence démocratique, des organisations plus ou moins officielles (mais minoritaires) auraient vite fait d’imposer leurs vues… au peuple.

Surtout, il faudrait que ceux qui discutent se respectent, refusent tout mensonge et toute démagogie et considèrent l’intérêt général plutôt que les intérêts particuliers.

La démocratie tout court requiert une grande liberté de débat… mais aussi forcément un minimum d’instruction des électeurs afin qu’ils soient capables de déceler dans les programmes ce qui ressort de la démagogie, de l’utopie et/ou de la tromperie. Néanmoins, l’électeur a droit à l’erreur puisque quatre, cinq ou six ans plus tard, il peut corriger son vote précédent.

Une expression nouvelle est apparue depuis quelques années : fake news. Auparavant on disait "intox". Au moins était-ce français et pas vulgaire… Et il y a les "hoax" ou canulars Internet !
Fake news est contemporaine d’Internet et des réseaux sociaux.
Certes, nous objectera-t-on, les "rumeurs", comme on disait autrefois, ne datent pas d’aujourd’hui. Au Moyen Âge, on prétendait que les Juifs étaient responsables des épidémies de peste. Avant la Révolution, le bruit se répandait que le roi et les aristocrates avaient conclu un "pacte de famine" destiné à appauvrir encore davantage le peuple misérable. Seulement, à l’époque, la démocratie n’existait pas et il n’y avait pratiquement aucun moyen de vérifier la véracité des rumeurs.

On aurait pu penser que grâce à Internet les citoyens auraient le moyen de contrôler les informations. Après tout et c’est peut-être salutaire, les universitaires savent bien que leurs étudiants toujours "connectés" comme on dit, ont tôt fait de vérifier si ce que leur dit l’enseignant est corroboré par les milieux scientifiques ou si un débat doit s’ouvrir sur telle ou telle affirmation.
On aurait pu penser que grâce aux réseaux sociaux et à la grande diversité d’expression des citoyens, le débat serait permanent et qu’il y aurait toujours, in fine, l’information la plus exacte possible qui triompherait.
Hélas ! Les intox se multiplient et les médias – dans un souci d’information qui n’est pas louable – donnent la parole à des gens qui débitent les plus grandes âneries. On a entendu récemment un "Gilet jaune" tahitien raconter qu’il possédait des vidéos montrant que les casseurs – dans les rues de Paris – sortaient des cars de police vêtus de jaune et allaient détruire les vitrines et incendier d’autres véhicules de police…

Un médecin psychiatre m’expliqua que quelqu’un, développant à la télévision la théorie la plus farfelue, trouverait toujours chez les téléspectateurs quelques milliers de personnes pour s’écrier : "Voilà enfin quelqu’un qui pense comme moi !" Effrayant !

Plus effrayant encore : quand quelqu’un a été "intoxiqué", aucun débat n’est désormais possible. Récemment, le ministre de l’Intérieur dénonçait une de ces fausses nouvelles (révélée fausse après vérification) et les internautes commentaient en ces termes : "Fake news toi-même", "macronette pourrie", pour ne citer que ceux-là.

C’est aussi effrayant quand un leader politique local appelle à voter à la présidentielle pour une candidate dont le programme est à l’opposé des valeurs traditionnelles du Fenua. Effrayant quand le leader entraîne les électeurs derrière lui sans qu’ils sachent de quoi et de qui il (ou elle) retourne ! Effrayant quand le clientélisme empêche les électeurs de s’informer et de débattre ! L’épisode restera dans l’Histoire locale comme un exemple de la manipulation des électeurs qui, de fait, n’avaient rien à faire de l’élection présidentielle, mais voulaient plaire à leur leader.
Un autre point me glace d’effroi ! Il y a longtemps déjà qu’une tendance s’observe : celle de la montée de l’abstentionnisme. Du coup, les élus ne le sont que par une partie limitée de l’électorat, ce qui contredit l’idée même de démocratie. Le plus étrange est que les abstentionnistes sont souvent ceux qui auraient le plus besoin qu’un Gouvernement s’occupât d’eux. Aux États-Unis, à l’époque de Reagan, les plus pauvres ne votaient plus (depuis un moment) et le Président pouvait donc ignorer leurs besoins, réduire même les interventions sociales de l’État, diminuer par contre les charges de la classe dite moyenne qui, elle, votait à qui mieux mieux… pour éviter que les impôts ne les frappent pour venir en aide aux plus démunis. Des chrétiens pour la plupart… mais d’abord égoïstes.

En France, il semblerait que les alternances multiples depuis 1981 s’expliqueraient par un abstentionnisme différencié selon les périodes.

Si là était la véritable explication et si des électeurs bien avertis ne se déplaçaient que pour sanctionner, on serait toujours dans le cadre démocratique.

Cependant, ce qu’on lit sur l’élection présidentielle de 2016 aux États-Unis (et qui pourrait se reproduire en France) a de quoi donner la chair de poule. Il semble avéré qu’une puissance étrangère – cela pourrait aussi être un groupe de pression ou un individu mal intentionné, comme le montre l’encadré – ait considéré qu’un bon moyen de faire élire Donald Trump était de pousser les minorités (les Noirs et tant pis si le mot est inapproprié) à s’abstenir et de pousser les Blancs à voter, alors même que beaucoup d’entre eux avaient délaissé les urnes. Du coup des "faux sites" auraient été créés. Les uns faisaient mine de défendre les intérêts des minorités, mais expliquaient que celles-ci n’avaient rien à attendre du système américain. Sous Obama, ils auraient bénéficié de si peu de choses (chacun sait que quand on donne des avantages, personne ne le voit…) et que le seul moyen était de combattre autrement que par le suffrage universel. Une abstention massive leur serait finalement profitable. D’autres sites au contraire faisaient peur aux Blancs ou à ceux qui s’estimaient les "vrais Américains". Il suffisait d’insinuer que Madame Clinton ferait une politique en faveur des minorités pour que les électeurs blancs comprennent où était leur intérêt.

Que reste-t-il des Pères fondateurs de l’Amérique ou des philosophes des Lumières du XVIIIe siècle français ?

Je suis donc effrayé par la tournure que peut prendre la technologie pour contourner la démocratie.

Faut-il baisser les bras ? Non ! Il faut en convaincre les enseignants, ceux qui travaillent dans les médias, les responsables politiques pour lesquels le mot "valeurs" a encore un sens et les informaticiens pour qu’ils traquent sans cesse ceux qui utilisent les nouvelles technologies pour assouvir leur soif de pouvoir ou de destruction.

Vendredi 11 Janvier 2019 - écrit par Jean-Marc Regnault


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Des vœux mais pas de mea-culpa…

La fin de l’année 2018 a été marquée par la traditionnelle – et soporifique – cérémonie des vœux du président de la République française. Sans surprise, Emmanuel Macron reste davantage le chef de l’État du “qu’ils viennent me chercher” que celui du mea-culpa. Dans un discours long d’une quinzaine de minutes, presque auto-thérapeutique, Macron, debout et droit comme un “i” face à la caméra, ne se remet pas une seule fois en question. Si le jeune loup admet que “l’année 2018 ne nous a pas épargnés en émotions intenses de toute nature”, il considère que la colère des Français exprimée avec le mouvement des Gilets jaunes “venait de loin” et a éclaté en raison notamment d’un “système administratif devenu trop complexe et manquant de bienveillance”. Il évoque des “changements profonds qui interrogent notre société sur son identité et son sens”, sans porter à aucun moment la responsabilité des événements. Il n’hésite pas cependant à affirmer que “l’ordre républicain sera assuré sans complaisance”. Une attitude plutôt hautaine pour le leader de la cinquième puissance économique mondiale qui n’a pas su toucher le cœur du peuple. Alors que sa venue au fenua était programmée en février puis en mars prochain, avec pour objet principal un sommet France-Océanie, aucune date n’est arrêtée pour l’heure.
Aussi, sur le plan local, les vœux d’Édouard Fritch n’ont pas réussi à convaincre non plus. Succinct, son laïus a été axé sur la prévention sociale : “Nous sommes trop souvent les témoins de drames familiaux, de morts sur la route, en raison de la consommation d’alcool ou de drogue. Ce sont de véritables fléaux. Le surpoids, le diabète et ses graves conséquences sanitaires sont un autre fléau. Nous renforcerons nos campagnes de prévention.” Il était temps. A contrario, pas un mot sur les grands chantiers en cours, comme ceux du Village tahitien ou de la ferme aquacole de Hao, deux projets qui semblent aujourd’hui au point mort… Et puis, si M. Fritch a reconnu, le 15 novembre dernier, que les hommes politiques ont menti pendant trente ans à propos des essais nucléaires, rappelons tout de même que non seulement Gaston Flosse a poussé son ancien gendre à l’annoncer publiquement en le titillant ouvertement mais, surtout, le président de la Polynésie française avait déjà déclaré en mars 2017, lors des obsèques de Bruno Barrillot (cofondateur de l’Observatoire des armements), que sa prise de conscience sur les conséquences des essais nucléaires français avait été tardive et qu’il avait cru au discours sur la “bombe propre” jusqu’en 2009 et au début des travaux parlementaires sur la loi Morin… On ne peut pas franchement parler de mea-culpa au sens propre du terme, quand cela est servi à la population presque une décennie plus tard.
On retiendra tout de même l’un des trois vœux de Macron ; outre ceux de la dignité et de l’espoir, il souhaite que la vérité soit faite : “On ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés. (…) Il faut rétablir la confiance démocratique dans la vérité de l’information, reposant sur des règles de transparence et d’éthique. C’est au fond un vœu pour tous d’écoute, de dialogue et d’humilité.” Étonnant pour celui qui aime museler la presse, mais c’est le vœu également de la rédaction de Tahiti Pacifique, qui aspire pour 2019 à des échanges diaphanes avec les différentes institutions gouvernementales du Pays. L’année dernière, notre magazine avait été boycotté des vœux à la presse par l’entourage de M. Fritch. Ironie de l’histoire, le président avait insisté sur sa volonté de mettre fin aux fake news et de rendre aux journalistes leur liberté d’expression. Même si on ne croit plus au Père Noël, on attend cette fois notre carton d’invitation ! Très belle année à tous en compagnie de votre magazine qui fait peau neuve et, bien sûr, meilleurs vœux.

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt