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L’incertitude est-elle plus certaine que jamais ?



Qui sait si cette pandémie ne nous aidera pas à retrouver un peu du bon sens ancestral où l’humain ignorait la différence entre culture et nature ? Crédit photo : DR
Qui sait si cette pandémie ne nous aidera pas à retrouver un peu du bon sens ancestral où l’humain ignorait la différence entre culture et nature ? Crédit photo : DR
Il y a un an, nous inaugurions, quelque peu inquiets, l’ère de la certitude de l’incertain en pensant que l’immuable et rassurante routine reprendrait rapidement son cours prévisible et balisé avec les légères marges d’incertitude inhérentes à toute observation et tout résultat scientifique. Car la science se reconnaît de loin comme de près, à l’annonce de sa marge d’erreur. Si c’est trop certain, ce n’est plus de la science, c’est la foi, le monothéisme, les sectes toujours à tendance complotiste, la dictature du prolétariat, avec ou sans grand Timonier, les suprémacistes raciaux et ou racialistes, les génocides fondateurs de nouveaux mondes enchantés pour les uns, meurtriers cauchemardesques pour les autres, etc. La science est questionnement non seulement du plus petit résultat obtenu d’un travail de recherche, mais aussi de toute observation de la réalité.
Nous qui avons la chance d’appartenir à cette partie de l’humanité où la liberté d’expression existe, nous nous attendions à assister aux classiques spectacles offerts par d’indécrottables ignorants bavards d’un côté et, de l’autre, par les savants au verbe rare, au vocabulaire compliqué mais accessible à nos dirigeants éclairés nous guidant vers la sortie de l’inquiétante impasse surgie d’un néant toujours incompris un an plus tard...

Donc : patatras, badaboum ! Nous avons basculé dans une nouvelle réalité où nos repères spatiotemporels sont bousculés, chamboulés. Alors que notre espace vital et notre aire de mouvement ne se sont jamais autant matériellement rétrécis sous les confinements et limitations de déplacements, nous n’avons jamais autant été confrontés à la réalité du “cousin” à l’autre bout de la planète.
Et l’on réalise que l’expression “d’un bout de la planète à l’autre” est vraiment idiote, car une sphère n’a pas de bout. Elle est une continuité dont l’idée du morcellement par petits bouts et grands bouts n’est qu’un moyen de tenter d’en maîtriser momentanément des parcelles. Parcelles aussitôt réintégrées dans le Tout dès qu’on lâche ce que l’on a momentanément nommé “bout”. Admettons donc que n’importe quel endroit de la Terre est “le bout du monde” de quelqu’un. D’en prendre conscience donne le tournis, le vertige d’une intensité plus ou moins forte selon que l’on a développé ou non le sens de l’humour.
De l’humour, il nous en faut plus que jamais. À grandes doses.
Car nous sommes contraints à revisiter l’Histoire de l’Humanité en la dépoussiérant de certains de ses oripeaux ornementaux de discours, comme la classification des groupes humains en Civilisés d’un côté et en Sauvages de l’autre. Par exemple ! Or, plus on en apprend sur les uns et les autres, plus on réalise qu’aucun groupe humain n’est moralement habilité à qualifier un autre groupe humain de plus sauvage que lui-même, sans mentir et se leurrer.
Avec le recul du temps, les plus sauvages ne sont pas forcément ceux qui furent désignés tels. Mais plutôt que de caricaturer le monde en victimes et bourreaux exclusifs, tentons plutôt d’en revisiter les récits pour en souligner les aspects pathétiques, ridicules... et les stratégies de résilience.

Aujourd’hui, nous pourrions bien faire partie des victimes de nous-mêmes et des politiques de consommation irresponsable que nous cautionnons, finançons et soutenons par nos comportements quotidiens d’une culture mondiale.

Il est loin le temps où, habitant un fare en bois et nī’au, je regardais intriguée les revues Better Homes and Gardens que m’envoyait ma marraine américaine. Aujourd’hui, la maison en béton des american sixties est devenue la norme polynésienne et le fare nī’au la demeure select hôtelière pour touristes américains et... tahitiens fortunés. Le choix généralisé de type de résidence personnelle et familiale, gourmande en sables et graviers a entraîné la destruction de rivières, rivages et récifs frangeants. Cette destruction a entraîné la disparition de zones d’alevinage et d’une vie foisonnante en rivières et lagons jusque-là pourvoyeurs généreux en nourriture gratuite diversifiée et de qualité d’un mode de vie à PIB inclassable, anormé. Ainsi, la population tahitienne en troquant ses cases en nī’au pour du béton, des bâches en plastique et des tôles ondulées de récupération, a pu enfin être aussi logée dans les cases “seuils de pauvreté” normées des tableaux des grands économistes de la planète.

Cela s’appelle le Progrès ! ! !

Vraiment ? Pour qui ?
Bien qu’éperdue de reconnaissance envers les progrès de la médecine, je pense qu’il est urgent de questionner la notion du progrès. Et cela, d’autant qu’avec les restrictions de transports internationaux, une certaine pénurie alimentaire s’insinue et s’impose, honteuse, indigne.
Dans des îles autosuffisantes et prospères jusqu’à l’arrivée des Missionnaires et autres Civilisateurs, nos actuels gouvernants, dans la droite ligne de ces biséculaires conquérants des âmes, ont classé comme produits de première nécessité : des produits importés !... Bizarre ! Autant qu’étrange.
Après tout, c’est cohérent avec la politique foncière, où contrairement au temps des Huiarii marae à fiefs autosuffisants définis tout autour de l’île, la population s’est vue régie par une Royauté style Grande-Bretonne, divisant pour mieux régner.
Finie l’appartenance à de vastes espaces partant du sommet de la montagne au récif barrière et au-delà du récif, au trou à thon. Dans cet espace gouverné par un arii et sacralisé par un marae collectif, tout ce qui était nécessaire à la vie était régi par des tapu et rāhui. Une bonne gestion des ressources tant en bois d’œuvre, terres propices aux cultures vivrières, arbres à étoffes, plantes alimentaires, arbres nourriciers, faune et flore des rivières, de la terre et de la mer, fut à l’œuvre. En témoigne l’admiration des premiers observateurs sur la beauté et la santé des habitants.
Comment convaincre des gens n’ayant besoin de personne à renier leurs ancêtres qui leur avaient légué un tel trésor de mode de vie ? Les épidémies dévastatrices furent essentielles pour atteindre leurs objectifs. Le deuil permanent, la pénurie alimentaire accrue par des abattages d’arbres ciblés conduisirent à la disparition d’un monde où l’on appartenait à l’espace de vie d’un groupe, remplacé par un autre où la terre est devenue un bien individuel isolable et commercialisable.
Les Grands-Bretons partis, les Français instaurèrent le code civil, aménagé pour autant que possible préserver la propriété foncière indigène qui avait perdu sa signification première. Des cessions eurent lieu. Depuis le statut d’autonomie politique, les terres sont désormais gérées par le gouvernement local qui affiche son désir de garantir la sécurité foncière. Hélas, les Comptes hypothécaires s’avèrent des comptes hypothétiques ne garantissant rien du tout. L’angoisse ! Des transactions centenaires peuvent être annulées, puis rétablies, plongeant des familles dans le désarroi anxieux-agressif à un rythme ondulatoire à effets pervers multiples.
Or, il est plus que jamais temps de se mettre à l’abri de certaines incertitudes d’approvisionnement alimentaire des marchés mondiaux.
Qu’importe, après tout, de savoir d’où vient le virus et comment il est apparu. En attendant, il y a urgence à se maintenir en bonne santé par une alimentation saines associées à une bonne hygiène de vie.
Des vaccins ont été inventés ? Ne boudons pas cette offre. C’est bon d’avoir moins peur de contaminer et de se faire contaminer grave. Si ça arrive, ce ne sera pas handicapant. C’est toujours bon à prendre.

Qui sait si cette pandémie ne nous aidera pas à retrouver un peu du bon sens ancestral où l’humain ignorait la différence entre culture et nature, car il se pensait n’être qu’une vibration parmi les autres qui s’était concrétisée autrement ? Nous traiterions alors ce que nous appelons “Nature”, concept occidental s’il en est, comme nos tupuna, c’est-à-dire avec intelligence.
Ainsi ce qui est incertitude ne sera plus qu’un des possibles issu de Te Pō, offert à te Ao.

Vendredi 23 Avril 2021 - écrit par Simone Grand


Simone Grand

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