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L’indépendance ne suffit pas



Le saccage des rivières et rivages détruisant les zones d’alevinage de toute une chaîne alimentaire aboutissant aux poissons du large est le fait de Mā’ohi qui privatisent à tout-va des espaces résiduels de ressourcement collectif. (John La Farge, étude pour le tableau Tahiti, Entrance to Tautira Valley, 1891)
Le saccage des rivières et rivages détruisant les zones d’alevinage de toute une chaîne alimentaire aboutissant aux poissons du large est le fait de Mā’ohi qui privatisent à tout-va des espaces résiduels de ressourcement collectif. (John La Farge, étude pour le tableau Tahiti, Entrance to Tautira Valley, 1891)
Certain(e)s de mes ami(e)s ne cessent de dénoncer le colonialisme. Sans nier une réalité historique, force est de constater que ce mot, comme beaucoup d’autres, revêt des réalités les plus diverses. Enfant, j’ignorais vivre une situation relevant de "crimes contre l’humanité". À la maison, plusieurs couleurs, langues et types d’humains coexistaient sans plus de heurts que dans les familles monocolores et mono-langues. L’harmonie n’y était rompue qu’après une consommation excessive d’alcool qui rendait violent le plus doux des pères. Lui-même métis français-mexicain, s’amusait à transformer les insultes racistes en mots tendres et amicaux : "mon niacoué chéri", "ma jolie bougnoule", "ma farāni hū pipi", "notre tinitō pohe", "nos rastaquouères", s’ajoutant aux "Faa’a tāora ’ōfa’i" = Faa’a lanceurs de pierres, Ra’iatea pure tutae moa = Ra’iatea prieurs de fiente de poulets, Harora’i ’amu tari’a
C’est à Montpellier où je débarquais en 1962, en même temps que des milliers de Pieds Noirs et Harkis désemparés que je découvris la violence de mots qui pour nous étaient affectueux. La cité universitaire fut un extraordinaire lieu de rencontre. Une pieuse royaliste se rendait à la messe tous les 21 janvier en mémoire de Louis XVI. Des communistes me faisaient découvrir la lutte des classes. Des Pieds Noirs aiguisaient leur humour d’autodérision et de vaillance. Une Corse partageait ses charcuteries montagnardes et testait ses idées antisémites sans grand succès. Des Juives du Maghreb me comblaient de leurs histoires et friandises. Des Noires africaines me faisaient danser en écoutant Myriam Makeba. Des Américaines découvraient Adamo et chantaient Joan Baez. Des réfugiées indochinoises discrètes et délicates s’y inventaient un autre destin. Des Arabes apprenaient la biologie et les théories de l’évolution qu’il leur fut impossible de partager de retour au bled.
En ville, le magnifique Manitas de Plata jouait et emmenait toute sa tribu gitane au cinéma après avoir paradé dans de luxueuses Mercedes décapotables.
Brigitte Bardot avait lancé la mode du petit foulard au sommet d’une "choucroute" de cheveux plus ou moins crêpés. Il était impossible de distinguer une musulmane d’une incroyante ou d’une chrétienne.
Plus tard, il me fallut quitter la cité U et colouer un appartement au Centre de Montpellier avec une puéricultrice et une étudiante en médecine. Nous eûmes à y accueillir, voire soigner, des camarades de fac juifs ou arabes poursuivis et tabassés par des adeptes du groupe Occident. Et dire que pour certains snobs c’étaient les Tahitiens les sauvages…
Les auteurs de romans et d’essais de différentes origines me permettent aujourd’hui de suivre à distance quelque peu le destin possible des personnes rencontrées jadis. Yasmina Khadra raconte, entre autres, les années noires où l’islamisme enferma durant dix ans la population algérienne dont la terre venait d’être libérée du joug colonial, dans une prison de terreur religieuse dogmatique. Kamel Daoud interpelle la France sur le mésusage des mots. Si les Français utilisent les vocables "dictature et violence policière" pour dire ce qu’ils vivent aujourd’hui, quels termes devra-t-il employer pour dire la censure, les restrictions de liberté et l’existence de délits d’opinion menacés de fatwa ? Les libérateurs d’il y a bientôt soixante ans ont fini par neutraliser les plus sanguinaires de leurs propres enfants d’il y a une vingtaine d’années. La jeunesse d’aujourd’hui exige d’être libérée du joug de leur autorité assise sur la monoculture d’une rente pétrolière confisquée.
Parmi ces jeunes, il y a peut-être des enfants et petits-enfants de mes amis d’universités montpelliéraines. Je me demande ce qu’ils diraient en écoutant nos chantres indépendantistes ombrageux gémissant sous un joug colonial qui les nourrit, les habille et leur offre toutes les variétés possibles d’expression. Certes le traitement de Pouvana’a fut indigne et les expériences nucléaires n’ont pas montré toutes les conséquences sur la santé des personnes qui furent soumises à des radiations ionisantes. Mais la terre est restée polynésienne et, pour l’heure, je découvre plus de tentatives indues de captation foncière par des autochtones contre d’autres autochtones, que par des allochtones. Le saccage des rivières et rivages détruisant les zones d’alevinage de toute une chaîne alimentaire aboutissant aux poissons du large est le fait de Mā’ohi qui privatisent à tout-va des espaces résiduels de ressourcement collectif.

Quand la bourse estudiantine finançait mon retour à Tahiti au bout de trois ans, j’interrogeais les responsables d’alors sur l’absence de développement de la pêche hauturière. À l’oreille l’argument susurré était : "Pour que le CEA soit accepté, il ne faut pas qu’il y ait d’autres perspectives économiques." Lorsque dans les années 1980, je travaillai au développement de la pêche hauturière, les plus grands soutiens vinrent de l’État. Les freins vinrent de certaines autorités locales désireuses de passer pour être les seules pourvoyeuses de bien-être. Plus récemment, les freins sont d’une autre nature et portent l’argument de la préservation des stocks halieutiques avec une stratégie pour le moins curieuse. En effet, il se trouve que les plus gros stocks de poissons se trouvent dans la ZEE autour des Marquises non atteignables par les pêcheurs artisanaux marquisiens armant des pirogues, des poti marara et des bonitiers. Donc, comme ils ne peuvent pas y accéder, aucun non-Marquisien ne doit s’y rendre non plus. Par contre, les Marquisiens ont le droit de pêcher dans toute la ZEE de la Polynésie française.

Et, inutile d’y envisager de pêche gérée, de suivi des stocks… C’est un "’A’o’e" = "Non" intransigeant qui est opposé par des personnes qui estiment avoir le droit d’aller où ils veulent en Polynésie française pour y résider, gagner leur vie en prenant des postes et emplois ou pêcher, mais qui interdisent à quiconque de faire de même dans leurs îles.
Non vraiment la décolonisation ne suffit pas, car d’aucuns inventeront toujours des freins et des astuces pour s’arroger des privilèges sous couvert des plus étranges arguments.

Vendredi 8 Mars 2019 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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"Tahiti paradis"

Des premiers explorateurs à aujourd’hui, le mythe du "Tahiti paradis" n’a pas beaucoup vieilli, il a plutôt changé de sens. De la beauté des îles, des lagons, des populations qui ont fait la réputation mondiale de la destination depuis plus de deux siècles – et qui en sont encore le principal moteur économique interne –, on est passé à un Eldorado d’une toute autre nature : celui des margoulins de tout poil et de tout horizon. Petit "pays", qui fait figure de riche dans un bassin géographique qui n’a pas encore livré toutes ses richesses, la Polynésie française a souvent été la cible d’hommes et de projets plus que douteux. À croire qu’elle n’a déjà pas assez affaire avec ceux qui y vivent…

Les vendeurs de couvertures chauffantes ont fait place à d’autres vendeurs, bien plus avisés et plus ambitieux. Je me souviens de ce projet d’une course internationale de voiliers – qui n’attirerait que des grands noms (!) – qui a fait flop, à la fin des années 1980. Mais ceci n’est rien en comparaison de ceux qui sont à deux doigts de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. À l’instar des promoteurs des "Îles flottantes", qui ont bien failli réussir leur coup (coût ?). Le gouvernement avait mordu à l’hameçon, avant de le recracher sous la pression populaire. À notre connaissance, et depuis ce désistement, les "Îles flottantes" n’ont toujours pas trouvé un lieu d’amarrage… Surprenant, pour un projet si novateur, non… ? Il faut croire qu’ailleurs dans le monde, on est un peu plus regardant.

Entre ce projet de milliardaires américains, et celui du financement du "Village tahitien" (version Flosse) par un milliardaire arabe, repoussé par le vote de la population, il faut déduire que c’est elle qui détient le bon sens. C’est peut-être pour cette raison qu’elle se montre sceptique quant aux projets plus ou moins avancés que sont le projet aquacole de Hao, dont les rendez-vous avec les investisseurs chinois ne cessent d’être repoussés, ou celui du "Village tahitien" version Fritch, dont la date des 200 jours pour la signature du protocole vient d’être dépassée. Les investisseurs néo-zélandais et samoans ne seraient-ils plus les hommes de la situation ? On n’ose croire que le maintien de Samoa sur la liste noire de l’Union européenne des paradis fiscaux y soit pour quelque chose... Il semble que les garanties financières ne soient pas au rendez-vous. On aurait certainement dû et pu se montrer plus regardant sur cet aspect lors de la candidature.

Mais à Tahiti, au paradis, on a tendance à faire un peu trop confiance et, parfois même, à n’importe qui. Vous ne me croyez pas ? Je vous invite à lire le sujet édifiant (voir page 6) sur une société condamnée en 2017 et pour laquelle le Pays offre son soutien !

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier

Luc Ollivier