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L’indépendance pour quoi faire ?

La Nouvelle-Calédonie est devant un choix de statut politique qui nous interpelle nous aussi.



Aussi douloureuse que soit l’Histoire vécue par la population originelle d’archipels océaniens lors du Contact avec les représentants de l’Europe conquérante et de leurs supplétifs et quel que soit notre sentiment de révolte devant les abus des pouvoirs coloniaux religieux et/ou étatiques d’alors, la réalité d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’hier.
Tout d’abord, les religions ont changé. Par exemple ici, après avoir vomi la culture indigène, les religions chrétiennes s’en revendiquent désormais, même si c’est pour utiliser une langue déracinée de sa matrice océanienne et greffée hors sol : d’hébreu, de grec et aussi d’anglais du XVIIIe siècle. Et c’est un anglais si fortement imprégné de haine antifrançaise jalousement entretenue at home depuis la guerre de Cent ans, qu’il y a des moments où les visages sont distordus par cette haine archaïque empruntée, tipe’e. Cela en est parfois ahurissant.
L’organisation sociale, économique et politico-religieuse actuelle de nos îles ne relève plus du système des huiari’i ni de la royauté missionnaire. Le métissage de sangs et de cultures a profondément modifié l’apparence, les esprits, l’imaginaire, les comportements et modes de vie. Les moyens de transport et de communication sont tels que l’horizon n’est plus cette limite visuelle ouvrant sur l’inconnu et stimulant l’imaginaire.
Aussi, notre sentiment d’appartenance à un groupe, un lieu, diffère de celui de nos ancêtres et même à l’intérieur d’une génération, de celui des classes d’âge qui la composent. Cette réalité finit par rendre obsolètes des leitmotivs qui avaient conduit certains de nos grands-parents, parents et contemporains dans des combats à mort. Si bien que certains discours reprenant des concepts mobilisant des nations entières sonnent différemment et parfois creux jusqu’au sinistre. Leurs mots ont perdu leur sens et leur pouvoir. Surtout si l’on a pris la peine d’étudier le devenir de héros de la liberté et de "leurs" peuples libérés. Ça donne à réfléchir et invite à une vigilante attention sur ce qui peut réellement mouvoir et agir certains de nos hérauts candidats à prendre héroïquement en main nos destinées. D’autant qu’aucun de nos cousins du Pacifique n’offre de modèle réjouissant à suivre et imiter. Beaucoup ne survivent que de l’exil d’une partie de la population qui joue le rôle de supplétif postcolonial sur des terres devenues pakeha, haole ou européennes conquises et naturalisées.
La psychologie offre un arsenal d’outils conceptuels permettant de décoder certains de nos comportements. Ainsi, les révolutionnaires ayant affronté le pouvoir établi de par le monde furent souvent des fils non reconnus ou délaissés par leur père biologique et qui, tout petits, durent assumer auprès de leur mère adorée, le rôle d’"Homme fort de la famille". Et il est aussi fréquent qu’un transfert de rôle soit opéré du père au pouvoir politique, à l’État, de qui on exige réparation et que l’on combat de manière plus ou moins violente.
J’ignore autant le programme de société élaboré par les tenants de l’indépendance en Nouvelle-Calédonie que celui pensé par les indépendantistes made in fenua qui, pour l’heure adoptent une attitude victimaire. Mais quand en tahitien comme en français le 14 octobre au soir sur Polynésie la 1ère, deux non-élus du peuple polynésien dirent s’être exprimé en toute imposture en notre nom à l’ONU, mon cerveau décoda leurs propos d’étrange manière. J’ai eu l’impression d’entendre deux hommes encore bloqués dans une période traumatique de leur enfance. Celle où leurs pères respectifs leur ont si terriblement manqué. Leur leader et d’autres (mais pas tous) de leur groupe me semblent exprimer cette même colère d’enfants. Comme s’ils s’étaient cooptés. Car outre ces reproches qu’on adresse normalement à un père défaillant, ils n’ont pas donné l’impression d’avoir élaboré un projet de société en mesure d’éviter les désordres criants de celle où nous vivons et où ils occupent des positions enviables.
Si les expérimentations nucléaires dans le Pacifique relèvent de crimes contre l’humanité, la cohérence devrait inclure parmi les criminels : la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique. Par ailleurs, le plastique menaçant la flore et la faune océaniques et donc la survie de l’humanité, ils devraient étendre leur exigence en demandant d’appeler à la barre du tribunal international, tous les producteurs, transporteurs, commerçants et usagers des matériaux en plastique. Leur démarche serait alors cohérente surtout si elle est suivie d’un combat pour l’endiguement du fléau plastique auquel chacun de nous participe à l'insu de son plein gré. Il y a urgence !
Je redoute d’autant plus l’indépendance qu’au début de l’autonomie, nos autorités politico-syndicalo-administratives ont souvent combattu avec la plus grande virulence l’innovation partout où elle pouvait s’exprimer. De se proclamer mā’ohi semblait le seul sésame accordant le droit d’évaluer quiconque. Alors que durant toute sa vie, l’on a été tendu vers l’excellence en se faisant régulièrement évaluer par des sommités mondialement reconnues, se retrouver jugé et condamné par des incultes fut une expérience ténébreuse. Pavoisèrent dans ces rôles des personnages adoubés alternativement par les deux factions nécessaires l’une à l’autre dans la comédie du pouvoir politique local. J’ai pensé qu’il s’agissait d’une inévitable crise de croissance dans l’exercice de la responsabilité collective. Mais dimanche soir 21 octobre, le ministre des Transports m’infligea une douche glaçante de désillusion. Ainsi, après avoir délégué le pouvoir de décision au tribunal administratif, il tenta de nous faire accroire qu’il était contraint de donner à l’impétrant ce qu’il désirait… tout en précisant que le gouvernement n’avait pas le choix étant donné le mode de propulsion par réaction des avions choisis par le concurrent. Ce ne sont donc plus les contraintes géographiques qui commandent le cahier des charges, mais le choix de propulsion du dernier arrivé… À moins que par souci d’équité, notre gouvernement décide de faire payer par le privilégié une soulte compensatoire au profit de qui assure le service public non rentable. Ceci afin de ne pas faire reposer in fine la facture sur le citoyen lambda. Ainsi, je ne regretterai pas d’avoir voté pour ce gouvernement-là et je me dirai que le statut politique d’autonomie interne a du bon.
Revenons à la Nouvelle-Calédonie qui ne retournera pas au mode de gouvernement précolonial. Connaissant ses cousins et cousines, ses frères et sœurs, oncles et tantes postulant au pouvoir, le corps électoral risque fort d’inciter à de nouveaux idéaux.

Vendredi 2 Novembre 2018 - écrit par Simone Grand


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"Tahiti paradis"

Des premiers explorateurs à aujourd’hui, le mythe du "Tahiti paradis" n’a pas beaucoup vieilli, il a plutôt changé de sens. De la beauté des îles, des lagons, des populations qui ont fait la réputation mondiale de la destination depuis plus de deux siècles – et qui en sont encore le principal moteur économique interne –, on est passé à un Eldorado d’une toute autre nature : celui des margoulins de tout poil et de tout horizon. Petit "pays", qui fait figure de riche dans un bassin géographique qui n’a pas encore livré toutes ses richesses, la Polynésie française a souvent été la cible d’hommes et de projets plus que douteux. À croire qu’elle n’a déjà pas assez affaire avec ceux qui y vivent…

Les vendeurs de couvertures chauffantes ont fait place à d’autres vendeurs, bien plus avisés et plus ambitieux. Je me souviens de ce projet d’une course internationale de voiliers – qui n’attirerait que des grands noms (!) – qui a fait flop, à la fin des années 1980. Mais ceci n’est rien en comparaison de ceux qui sont à deux doigts de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. À l’instar des promoteurs des "Îles flottantes", qui ont bien failli réussir leur coup (coût ?). Le gouvernement avait mordu à l’hameçon, avant de le recracher sous la pression populaire. À notre connaissance, et depuis ce désistement, les "Îles flottantes" n’ont toujours pas trouvé un lieu d’amarrage… Surprenant, pour un projet si novateur, non… ? Il faut croire qu’ailleurs dans le monde, on est un peu plus regardant.

Entre ce projet de milliardaires américains, et celui du financement du "Village tahitien" (version Flosse) par un milliardaire arabe, repoussé par le vote de la population, il faut déduire que c’est elle qui détient le bon sens. C’est peut-être pour cette raison qu’elle se montre sceptique quant aux projets plus ou moins avancés que sont le projet aquacole de Hao, dont les rendez-vous avec les investisseurs chinois ne cessent d’être repoussés, ou celui du "Village tahitien" version Fritch, dont la date des 200 jours pour la signature du protocole vient d’être dépassée. Les investisseurs néo-zélandais et samoans ne seraient-ils plus les hommes de la situation ? On n’ose croire que le maintien de Samoa sur la liste noire de l’Union européenne des paradis fiscaux y soit pour quelque chose... Il semble que les garanties financières ne soient pas au rendez-vous. On aurait certainement dû et pu se montrer plus regardant sur cet aspect lors de la candidature.

Mais à Tahiti, au paradis, on a tendance à faire un peu trop confiance et, parfois même, à n’importe qui. Vous ne me croyez pas ? Je vous invite à lire le sujet édifiant (voir page 6) sur une société condamnée en 2017 et pour laquelle le Pays offre son soutien !

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier

Luc Ollivier