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L’inégalité n’est pas une fatalité…


Vendredi 29 Novembre 2019 - écrit par Roland Clavreul




Crédit photo : Dominique Schmitt
Crédit photo : Dominique Schmitt
"Mieux économique, mais creusement des écarts sociaux en Polynésie : ce n’est pas acceptable. L’affichage public de nos hommes politiques et de certains organismes est de proclamer avec satisfaction que la santé économique de la Polynésie s’améliore, que le chômage recule et que les problèmes sociaux sont mieux pris en charge. S’il y a une part de vérité dans tout cela, il faudrait cependant arrêter collectivement de jouer aux aveugles face à la réalité sociale en Polynésie où les inégalités et injustices se creusent.
La Polynésie s’inscrit dans la même dynamique négative qui aboutit au creusement de l’écart riches/pauvres dans le monde. Michel Camdessus, ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), a encore alerté récemment sur l’aggravation des inégalités. Il estime nécessaire une correction radicale des politiques mondiales. Sur la période 1980-2016, les 1  % les plus riches ont capturé 27  % de la croissance mondiale de revenu, autant que les 70  % les plus pauvres de la population. Cela menace la cohésion de nos sociétés. Depuis trente ans, nous assistons à la hausse quasi permanente des revenus des plus riches, alors que le taux de croissance des revenus les plus bas est minime. Les dynamiques intergénérationnelles des inégalités sont inacceptables. D’une façon générale, la part des salaires dans le Produit intérieur brut se réduit régulièrement par rapport à celle des profits de toute nature.

Nous avons cru à la mondialisation heureuse, à l’idée que la hausse, au niveau de la planète, des échanges de produits, services et capitaux, allait permettre d’accélérer la croissance dans tous les pays et d’améliorer le niveau de vie. De fait, la mondialisation a contribué à réduire les écarts de richesse entre les pays développés et les pays émergents et à faire reculer la très grande pauvreté. Paradoxalement, les inégalités se sont accrues à l’intérieur même des pays et l’ascenseur social fonctionne mal. Alors que, dans la plupart des pays, les revenus des catégories aisées s’envolent, ceux des plus modestes stagnent ou diminuent. Par ailleurs, l’urbanisation forte et rapide a accentué les écarts entre les grands centres urbains et les territoires périphériques et ruraux. Ces inégalités croissantes accentuent les pressions migratoires vers les pays riches ou les zones développées, nourrissent la contestation sociale, contribuent au délabrement de la confiance dans la classe politique.

Construire une vraie solidarité

La parution récente d’un ouvrage majeur de Thomas Piketty, Capital et idéologie, remet les inégalités au centre du débat public. Pour lui, les inégalités sont des choix idéologiques. À chaque époque, les sociétés ont eu besoin de montrer que les inégalités sont agencées au service du bien-être général et, pour une part, au service des plus défavorisés. N’avons-nous pas déjà entendu ce discours prétendant que la présence de gens riches dans un pays était source de promotion sociale pour un tas de petites gens (femmes de service, jardiniers, etc.) C’est la fameuse théorie du "ruissellement". Pour Thomas Piketty, ces inégalités ne sont pas une fatalité (cela a été aussi le discours du pape en Afrique). Des processus politiques peuvent transformer assez rapidement un régime inégalitaire, dans la mesure où un certain nombre d’actions sont conduites. L’auteur de l’étude constate et regrette que les partis sociaux-démocrates d’Europe ou d’ailleurs, appelés à conduire ces transformations dans le sens de la diminution des inégalités, ont failli dans leur mission. Ils n’ont pas su ou voulu concevoir des impôts en commun et construire une vraie solidarité. La part des revenus les plus élevés dans le revenu national total était comprise entre
26 et 34  % en 1980. En 2018, elle est comprise entre 34 et 56  %. Thomas Piketty insiste sur le glissement progressif des effets de l’éducation. Entre 1950 et 1970, les partis sociaux-démocrates attiraient les voix des électeurs les moins diplômés et ceux qui avaient les plus bas revenus et les plus bas niveaux de détention de patrimoine.
Aujourd’hui, ce sont les plus diplômés qui votent pour eux. Les partis qui misaient sur l’émancipation par l’éducation sont peu à peu devenus les partis des gagnants du système éducatif. Quid en Polynésie ? Une étude mériterait d’être conduite sur ce point.

Les personnes qui n’ont pas eu la même réussite éducative, souvent issus de milieux modestes ont alors l’impression d’une forme d’abandon. À partir des années 1980, on observe une stagnation des dépenses d’éducation dans un contexte où le niveau des prélèvements obligatoires divers était déjà élevé. Ceux qui sont dans les filières les plus élitistes s’en tirent bien. Le manque d’ambition en matière de justice éducative et fiscale nourrit les dérives identitaires et les tensions sociales. Thomas Piketty pense que l’on peut faire beaucoup de choses à l’échelle de l’État-nation. En Métropole, il y a beaucoup de prélèvements, mais peu de progressivité. Ce sont les classes moyennes plutôt modestes qui sont à la peine, car proportionnellement les plus prélevées. Les bénéficiaires de hauts revenus s’en tirent bien. Pour les plus modestes, un effort de redistribution important sous forme d’aides diverses permet d’améliorer la situation. La France a une politique redistributive plus avancée que beaucoup d’autres pays.

La situation plus grave
qu’en Métropole

En ce qui concerne la Polynésie, de nombreuses études ont déjà été faites ainsi que des interpellations fortes sur la situation sociale et la montée des inégalités. Parmi celles-ci, je citerai l’étude de Sémir Al Wardi et Jean-Marc Regnault : Tahiti en crise durable - Un lourd héritage, mais aussi les travaux de Sébastien Merceron sur les approches de la pauvreté en Polynésie (de novembre 2010, en lien avec l’ AFD). Ils viennent confirmer la situation peu enviable de la Polynésie au niveau des inégalités et la situation se creuse. L’étude rappelle que les 10  % les plus riches gagnent neuf fois plus que les 10  % les plus pauvres. La situation est plus grave qu’en Métropole. Les transferts et systèmes de redistribution, permis par la fiscalité en Métropole, apportent une amélioration à la situation des plus démunis. En Polynésie, il y a un manque de volonté politique et citoyenne pour s’engager dans un système de solidarité plus performant qui permettrait de dégager des moyens financiers plus importants au profit des plus démunis. Le beau travail fait par les associations caritatives en Polynésie ne peut compenser les besoins sociaux. La Polynésie, sans être État-nation à ce jour, a revendiqué et obtenu des compétences importantes.
Cela l’autorise à décider beaucoup de choses. Cela lui donne aussi une responsabilité par rapport aux Polynésiens. La fiscalité polynésienne est injuste, peu progressive et obsolète. Pour une part importante de notre population polynésienne, le compte n’y est pas… Je rejoins totalement l’interrogation et l’interpellation de l’association Te Tia Ara, quand elle estime qu’il y a un besoin urgent de revoir la répartition des richesses au fenua.
Quand on sait que la vie en Polynésie est estimée à 38  % plus chère qu’en Métropole, que les minimas sociaux sont inférieurs (Smig, minimum retraite, absence d’indemnités chômage, etc.) avec un taux de chômage nettement supérieur, il est aisé de comprendre que la situation est très difficile pour un grand nombre de Polynésiens. Une autre frange de la population vit dans l’aisance et se recroqueville sur ses avantages acquis au gré de l’histoire et des péripéties politiques.

Huit mesures pour changer
la donne

Les inégalités sont indéfendables et nous sommes tous collectivement responsables. Des associations et des organisations non gouvernementales (ONG) se sont penchées sur cette dérive inégalitaire et au nom de leur expertise de terrain, elles ont proposé huit mesures pour changer la donne :
1. Revaloriser les minimas sociaux. Pour la Métropole, le revenu minimum pour une personne seule (toutes prestations confondues) est estimé à 860 euros mensuels. Cela veut dire,compte tenu du coût de la vie en Polynésie, qu’il devrait atteindre au moins 100 000 Fcfp/mois. Cela rejoint la demande formulée par le SGARP (Syndicat des retraités) d’un minimum retraite de
100 000 Fcfp en trois ans ;
2. Prévenir les inégalités sociales dès le plus jeune âge, ce qui suppose une politique active de soutien à la parentalité ;
3. Mettre en place une vraie politique du logement qui permette l’accessibilité au plus grand nombre ;
4. Favoriser l’accès à l’emploi et lutter contre le chômage des jeunes. Cela passe probablement par le développement de l’apprentissage ;
5. Lutter contre l’échec scolaire et bâtir des parcours d’émancipation en tenant davantage compte de la variété des aptitudes des élèves et en diversifiant les critères de l’excellence ;
6. Encourager l’accès aux droits. Beaucoup de personnes qui peuvent prétendre à une aide ne la demandent pas par difficulté à se repérer dans les méandres de l’administration et par manque d’accompagnement ;
7. Coconstruire des politiques publiques : les associations sont unanimes pour dire que la lutte contre les inégalités ne sera jamais efficace tant que la participation et le partenariat avec les personnes concernées par la grande pauvreté ne seront pas érigées en préalable de l’élaboration des politiques publiques, de leur mise en place et de leur évaluation. "Nous ne devons plus agir pour les pauvres, mais avec eux", affirme Isabelle Bouyer, de ATD Quart Monde. Cette invitation pourrait permettre d’éclairer la démarche à suivre dans le débat actuel polynésien sur la prise en charge des SDF et d’éviter des "chamailleries" bien inutiles ;
8. Évaluer les effets de toute nouvelle loi et politique publique. Cette évaluation doit prioritairement porter sur les 10  % en dessous des minimas sociaux. En Polynésie, cela peut concerner 15 à 20  % des personnes les plus pauvres.

Il n’est plus possible de ne rien faire et de constater régulièrement que les écarts se creusent. Le pouvoir politique polynésien a une responsabilité particulière et il a des comptes à rendre dans l’exercice de son mandat. La responsabilité dans ce déni de justice est beaucoup plus large et nous sommes tous concernés en tant que citoyens. Des initiatives pour une meilleure répartition des revenus doivent être prises en urgence. L’État lui-même est garant des efforts faits par les contribuables métropo-
litains et locaux et de l’utilisation des fonds publics accordés à la Polynésie. Il ne peut être complice de cette situation en s’abritant derrière le paravent des compétences.
En conclusion, retenons l’appel récent du pape en Afrique qui, tout en reconnaissant que l’Église n’est pas une ONG, invite tout le monde, riche ou pauvre, à se lever pour lutter contre l’esclavage de la misère, contre toutes les formes de corruption et de spéculation, contre l’exploitation indue de la richesse de la terre et en demandant le droit à la destination commune des biens de la terre aux générations actuelles, mais également futures.

Je me permets aussi de porter à la réflexion de tous les décideurs locaux, mais aussi des simples citoyens, les analyses récentes de Mme Vandana Shiva, une femme indienne engagée, qui admet la légitimité des révoltes de 99  % de gens dans le monde, exploités par le système mis en place par 1  % des plus riches de la planète. Son ouvrage intitulé 1  % - Reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches doit nous interpeller également en Polynésie au moment où, sur notre planète, les révoltes à caractère social plus ou moins violentes se multiplient. Ayons l’intelligence et la générosité de prendre les mesures de justice qui s’imposent chez nous."


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Délinquance : peut-on se réjouir de chiffres qui sont “dans la moyenne nationale” ?

Délinquance : peut-on se réjouir de chiffres qui sont “dans la moyenne nationale” ?
À l’heure du bilan à mi-parcours du Plan de prévention de la délinquance 2018-2020, on ne vous cache pas notre étonnement en prenant connaissance des résultats donnés par l’État et le Pays, même si, en cette période préélectorale, plus grand-chose ne nous surprend. Et puis, on le sait, il est facile de “faire parler” les chiffres. Concrètement, la cinquième réunion plénière du Conseil territorial de la prévention de la délinquance annonce une diminution des faits constatés dans quasiment tous les secteurs. Ainsi, les atteintes volontaires à l’intégrité physique resteraient stables entre 2018 et 2019 ; idem pour les atteintes aux biens ; le nombre d’accidents et de blessés sur les routes aurait également baissé, etc. Mais si l’on analyse ces données de plus près, on s’aperçoit en réalité qu’elles sont floues, puisque l’on compare parfois les
douze mois de l’année 2018 avec la période de janvier à septembre (neuf mois) pour l’année 2019. Par exemple, il est indiqué que
3 femmes et 1 homme ont été tués à la suite de violences conjugales en 2018” contre “2 femmes depuis le début de l’année 2019”. Ou encore : “Au 31 octobre 2019, on recense 29 tués contre 30 tués à la même période en 2018, soit une baisse de -3,3 %”. Personne ne sait comment vont évoluer ces statistiques d’ici la fin de l’année…

D’une part, ces méthodes de calcul ne semblent pas permettre de tirer des conclusions précises et, d’autre part, on ne peut pas se réjouir de ces mauvais chiffres. Toutefois, le haut-commissaire a résumé (relativisé ?) la situation en ces termes : “Sur les atteintes aux biens, nous sommes plutôt en dessous de la moyenne nationale, sur les violences aux personnes, nous sommes dans la moyenne nationale et en-dessous de certains territoires ultramarins.” Cette démarche, consistant à se baser sur le ratio national, est-elle appropriée ? Nous en doutons fortement. Cela nous fait amèrement penser à l’anecdote cocasse que nous avons vécue en 2018 alors que nous menions des investigations sur l’augmentation des nuisances sonores et la montée de la violence chez les jeunes au fenua. Bien que le commissaire divisionnaire de la Direction de la sécurité publique était d’accord pour échanger sur ces thèmes épineux, l’ancien responsable de la communication du haussariat – qui a été débarqué entre-temps, car mis en examen pour complicité de trafic d’influence active, aux côtés de Bill Ravel – nous avait fait comprendre, en “off”, qu’il n’y avait “pas de sujet”… Nous lui avons prouvé le contraire en publiant deux dossiers de fond sur ces problématiques irréfutables (lire TPM n° 389 du 7 septembre 2018 et TPM n° 391 du 5 octobre 2018), qui nous ont valus de très bons retours.

Dominique Sorain a cependant jugé “préoccupante” l’augmentation des trafics de drogue et notamment d’ice. Et pour cause, il y a urgence lorsque l’on voit le nombre effarant de saisies effectuées par les douanes locales ! M. Édouard Fritch, lui, a proposé “la création très prochaine d’une Délégation à la promotion de la jeunesse et à la prévention de la délinquance”, qui sera dirigé par l’homme à la chemise mauve (Teiva Manutahi), mais aussi “une intensification des moyens de lutte contre le trafic de plus en plus inquiétant de l’ice”. Sauf qu’il n’y a toujours pas de centre de désintoxication à Tahiti, malgré la mise en place d’un Plan de santé mentale 2019-2021 qui s’avère de plus en plus nécessaire (lire notre dossier de Une en page 16)… En l’absence donc d’un pôle de santé mentale, un projet de postcure devrait être enfin examiné lors du prochain collectif budgétaire. Les quatre priorités identifiées dans le cadre du plan biennal (la lutte contre les addictions, la prévention de la délinquance des mineurs, la réduction des violences intrafamiliales et la lutte contre l’insécurité routière) doivent être poursuivies sans relâche. Il suffit de sortir de chez soi, d’observer et de constater que tous ces sujets sont malheureusement de plus en plus d’actualité dans une société marquée par des inégalités sociales croissantes. Quant aux addictions aux drogues dures, ne sont-elles pas le reflet d’une jeunesse en manque de repères et d’accompagnement, prête à exploser à la figure de ses aînés telle une cocotte-minute ? Il est grand temps d’agir avant que la gangrène ne poursuive son œuvre !

Ensemble, faisons bouger les lignes !
Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt