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La langue est un trésor

La langue est un trésor élaboré et déposé pour nous par nos ancêtres soucieux de faire de nous des humains accueillant à notre tour d’autres humains dans une chaîne ininterrompue d’humanité. Une forme d’éternité.



Crédit photo : Greg. Boissy
Crédit photo : Greg. Boissy
Dès avant notre conception, des mots et récits ont préparé le monde qui allait devenir nôtre. Dans le ventre maternel, les embryons que nous fûmes baignèrent non seulement dans le liquide amniotique protecteur et nourricier, mais aussi dans un bain sonore nous préparant aux interrelations avec le vivant et l’inerte, le visible et l’invisible de notre famille et de notre société.
Par des gestes et des mots nommant ce qui existe, nos peurs sont éloignées en même temps que les marges toujours inquiétantes de l’inconnu. Les rituels balisent notre parcours initiatique en des lieux et temps soumis aux circonstances et aléas, aux impondérables, aux rythmes des saisons, des rencontres et séparations, à l’Histoire.
Les récits légendaires nous permettent de nous inventer des doubles fantastiques nous reliant aux forces telluriques, cosmiques et à l’univers infini. Autant que le lait maternel et les nourritures adaptées à chaque âge de la vie, les mythes et légendes participent à la consolidation de notre colonne vertébrale dans la station debout, à la solidité de nos pieds au sol et à la confiance en nous-mêmes et en nos étoiles guides. Ils nous préparent à rencontrer, sans crainte, l’au-delà de l’horizon et l’obscurité de la nuit.

Les Polynésiens se définissaient descendants de divinités dont la hiérarchie était le reflet de l’ordre social terrestre et vice-versa. Cette hiérarchie divine et cet ordre social étaient loin d’être immuables. Les insuffisances de mana pouvaient faire basculer du sommet de la pyramide à la base servile ou pire encore, à l’exil. Les abus de pouvoir et l’incurie entraînaient des redistributions de rôles. La survie du groupe exigeait une vigilance constante, y compris aux actes et comportements des ari’i.
Wallis, Bougainville et Cook en 1767, 1768 et 1769, arrivèrent au moment où les insulaires venaient de faire leurs provisions pour Marari’i i raro, la pénurie. Les navigateurs crurent être arrivés au paradis de l’abondance terrestre. Quatre mois plus tard, ils auraient certainement vu et raconté autre chose...
Puis parataito, prononciation tahitienne du paradise anglais, se substitua au Rohotu no’ano’a, paradis parfumé océanien. D’enfants de divinités ils devinrent “adorateurs du diable et idolâtres sataniques”. Sous-humains ! En pleine crises sanitaires successives dues aux maladies européennes introduites, les importateurs de références religieuses colonisatrices firent merveille. Surfant sur la détresse des populations, leur stratégie sectaire de rejet – diabolisation des origines biologiques et historiques –, associée à la manipulation de la langue, fut efficace. Elle est à ce point toujours efficiente que Joseph, aumônier juif à la prison de Nuutania, me confia : “Je suis étonné de voir tant de parenté entre la langue tahitienne et l’hébreu !
L’ennui est qu’il ait été le seul à s’en étonner. Pour tout le monde, c’est normal !
Il suffit de feuilleter le dictionnaire de l’Académie tahitienne pour constater que l’objectif majeur des membres de cette institution n’est pas de sauvegarder la langue tahitienne véhicule d’une pensée océanienne singulière. Mais de promouvoir le message évangélique et de conforter le travail de la London Missionary Society (LMS) de disqualification éradication de la pensée polynésienne snobée “vulgaire” ou “primitive” dans leurs commentaires.
Il en est ainsi depuis la création de cette institution, qui fut pourtant composée de bons vivants nullement pudibonds et dotés d’une élégance de pensée assaisonnée d’un humour apprécié. Mais c’est comme si la mission de sauvegarde de la langue et de ses références culturelles consistait en la poursuite de leur destruction pour se soumettre à une pensée importée prétendument salvatrice.
Les mots sont comme figés dans une gangue et sommés de se comporter en petits soldats obéissants, en moutons ne s’écartant pas les uns des autres et déroulant les mêmes types de phrases convenues véhiculant une pensée unique qui, comme chacun le sait est une absence de pensée.
Élaborer une pensée personnelle, autonome avec des phrases toutes faites, sentencieuses et figées, issues de traductions parfois tendancieuses de la Bible et des Évangiles devient une gageure. Seuls des slogans peuvent être émis. Geignards et/ou imprécatoires, ils constituent l’essentiel des discours.
Mue par une insatiable curiosité, adolescente, j’ai lu la Bible en français, tahitien, anglais et espagnol. J’enrageais de n’avoir pas pu apprendre l’hébreu et le grec. Soumise et obéissante d’abord, les phrases toutes faites qui m’étaient servies à la moindre de mes questions ont fini par m’insupporter et m’orienter vers les sciences, qui m’ouvrirent à l’incertitude et aux marges d’erreur.
Aussi, je ne prétends pas détenir une quelconque vérité autre que celle de la nécessité du débat contradictoire sur la traduction des mots du tahitien au français, à l’anglais et inversement. Bien qu’il ne soit pas nécessaire de débattre très longtemps pour identifier des âneries monumentales dès la première édition et nullement corrigées au cours des éditions successives du dictionnaire.
Tant que cette démarche de salubrité mentale élémentaire ne sera pas réalisée, tous les discours sur la langue et la culture polynésiennes continueront à n’être que des sons sans sens, āoaoa, comme certains mots fournis sans vergogne comme étant des traductions éclairées.
Ainsi, le mot ‘ōvitute m’intrigua et sa définition ci-après encore plus.
“nc. (Académie). Trompe (de l’ovaire), oviducte. Synonyme : TIUPI”
Cherchons TIUPI
“nc. (Anglais : TUBE (Académie) – Trompe de l’ovaire (de Fallope), oviducte, synonyme ‘ōvitute.
De toute évidence, les mots ne nous y sont pas fournis comme outils de la pensée, mais comme clés de blocage neuronal.

Certes, je m’inscris à contre-courant du discours dominant pour qui, tout ce qui va mal “c’est la faute à la France”. Comme si la chanson de Gavroche, dans Les Misérables de Victor Hugo, était devenue culturellement et politiquement néo-polynésienne. Souvenons-nous : “Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau c’est la faute à Rousseau...
Descendante de colons et de colonisées, je ne me reconnais pas dans ces discours de défausse de responsabilité qui cassent l’énergie et le rêve, brisent l’élan et la curiosité sur ses propres ressources internes, sabotent l’avenir et favorisent le désespoir. En tous les cas, ce n’est pas ce message que m’ont transmis ces langues tahitienne et française qui m’ont nourrie en même temps que le popoi taro et les produits importés.
La police municipale a fini par attraper un des voleurs de mangues, avocats et uru de mon jardin. À mes questions en tahitien, il ne m’a répondu qu’en français de manière très correcte. Il n’a d’autre diplôme que celui de secouriste obtenu à l’Armée. Il a 38 ans, une femme et deux enfants de 15 et 4 ans et pas de travail. Quelle détresse ! J’ai renoncé à porter plainte pour lui éviter la prison.
J’ai appris que si quelqu’un l’employait quatre heures par semaine, les partenaires cotiseraient inévitablement à la CPS. Mais le plus démuni n’en tirerait aucun bénéfice.
Il est plus que jamais temps de réduire les dépenses salariales et autres avantages de cet établissement public. Pour partager un peu avec les plus miséreux.
Te aroha ne devrait pas être qu’un simple mot fétiche inopérant d’une langue en apparence revendiquée, mais en réalité piétinée.

Vendredi 18 Décembre 2020 - écrit par Simone Grand


Simone Grand

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La mémoire des essais nucléaires au risque d’Alzheimer…

Après la publication de notre dossier consacré à une arnaque au tapa “made in Thailand” envahissant le marché polynésien (lire TPM n° 445 du 18 décembre 2020), qui a suscité l’indignation dans le monde de la culture, le soutien du Pays affiché aux artisans quelques jours plus tard devant les médias étonne pour ne pas dire détone… En effet, le gouvernement a laissé filer un trafic de “faux tapa” qui inonde depuis une vingtaine d’années les curios, les musées et même aujourd’hui certains hôtels de luxe, mais il n’hésite pas à s’afficher fièrement en grand défenseur des artisans pour une opération lancée dans les magasins Carrefour et Champion pour les fêtes de fin d’année. Cherchez l’erreur…

Autre actualité qui nous fait dresser les poils, au rayon des archives militaires cette fois : l’historien Jean-Marc Regnault nous alerte sur la récente complexification de l’accès des documents dont la communication porte atteinte au secret de la défense nationale. Alors que la loi du 15 juillet 2008 relative aux archives, inscrite dans le code du patrimoine, prévoyait un délai de cinquante ans pour autoriser leur consultation, une révision des dispositions en 2011 a précisé que tout document portant un marquage “Secret Défense”, dit “classifié au titre du secret de la défense nationale”, devait être déclassifié par l’autorité compétente avant communication… Eh bien figurez-vous que la situation s’est aggravée depuis 2020 en raison d’une interprétation de plus en plus restrictive de cette instruction interministérielle, qui a entraîné le blocage de nombreux fonds aux Archives nationales, aux Archives du Centre d’histoire de Sciences Po à Paris, comme aux archives de la Défense. En clair, cela signifie que des documents qui étaient librement communicables et communiqués, des documents qui avaient été publiés dans de nombreux livres d’Histoire, sont désormais… inaccessibles ! C’est l’objet de notre dossier de Une pour ce premier numéro de l’année (lire pages 14 à 16). Pourquoi l’État poursuit-il sa politique de l’autruche et fait tout pour cacher la vérité historique ? Y aurait-il tant de secrets inavoués et inavouables ? La reconnaissance du fait nucléaire serait-elle un perpétuel combat ? D’ailleurs, y aura-t-il jamais un Centre de mémoire des essais en Polynésie ? La question est posée.

Enfin, parce que nous aimons aussi vous faire vous évader, retrouvez notre portrait haut en couleur de Titouan Lamazou (lire pages 18 à 25). Artiste talentueux et navigateur insatiable, celui qui a été piqué au tiare il y a plus de quarante ans déjà a décidé de poser l’encre et les pinceaux au fenua. Découvrez un homme d’exception, qui confie avoir une “empathie sociale congénitale”, mais également un peintre de génie, qui a eu à cœur de créer une gamme de produits dérivés de ses œuvres privilégiant une coopération locale avec l’ambition d’une production 100% “made in Tahiti. Un bel exemple d’énergie positive, dont nous devrions nous inspirer. Toute la rédaction de Tahiti Pacifique vous souhaite, chers lecteurs, une excellente année et vous adresse ses meilleurs vœux pour 2021.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT