Menu


La langue plaintive



Étranges êtres que nous sommes où ce qui nous tient lieu de culture se limite parfois à l’étalage d’émotions convenues d’un récit dit historique sous-tendu par une idéologie manifeste. Ainsi se confirma cette tendance lors de l’intéressant reportage, par Polynésie 1ère, sur une possible disparition des langues polynésiennes. Où, bien sûr, nul ne commit le sacrilège de dénoncer l’impérialisme tahitien sur les langues des quatre autres archipels. Impérialisme illustré avec éclat, depuis 1980, dans leur englobement arbitraire sous le vocable ma’ohi, signifiant pour l’Académie tahitienne en "2°) Qui est originaire de la Polynésie française."... Même si le mot maόhi signifie "attouchement" en marquisien, n’existe ni en pa’umotu ni en mangarevien où maori désigne le groupe humain. Même si l’entité "Polynésie française" n’existe que depuis 1957. Même si le mot "Polynésie" = îles nombreuses, fut inventé par Charles de Brosses en 1756 et délimité par Jules Dumont d’Urville vers 1843, intégrant dans ce sous-ensemble théorique : Hawaii, Rapa nui, Wallis, Futuna, Tonga, Samoa, Rotuma, Cook, Nouvelle-Zélande... Autant d’archipels refusant d’être englobés sous le vocable ma’ohi que notre Académie met en "1°) Ordinaire, indigène, qui n’est pas étranger." Signifiant donc que l’Anglais en Angleterre, l’Espagnol en Espagne... est Ma’ohi chez lui.
La "ma’ohitude" comme réalité ethno-historique géographiquement localisée à notre ZEE est une invention idéologique récente,… une aberration scientifique. Des ru’au de ma génération et plus, qu’aucune ambition à manipuler la pensée de quiconque n’habite, animés par le même immense amour pour les langues tahitienne, pa’umotu, marquisienne, française et anglaise qui nous ont construits, en sont consternés. Nous sommes tristes, car ces langues nous ont permis d’apprivoiser le monde et de repousser les marges de l’inconnu en nous permettant de nommer de multiples manières les choses du visible et de l’invisible. Elles nous ont permis d’assumer nos choix, nos défaites et nos victoires, nos courages et nos lâchetés. Aussi, les postures victimaires de : "C’est la faute à… C’est à cause de…", affichées par tant de beaucoup plus jeunes en bonne santé, beaux et majoritairement nantis, nous consterne et nous choque. D’ici à ce qu’ils se plaignent d’avoir été contraints de penser que le soleil se lève à l’ouest, ... et qu’ils n’ont pas pu faire autrement, obtenant même des subsides pour danser et chanter avec des mots réinventés, leur incapacité agressive…
Il m’est arrivé de vivre aux antipodes sans pouvoir rentrer à Tahiti durant plus de six ans. J’ai été surprise d’éprouver une soif intense de la langue tahitienne que je n’entendais plus que sous forme de chansons sur disques 33 tours, repassés jusqu’au vertige. Il m’était impérieux d’étancher cette soif. Aussi, lors d’un séjour enfin arraché, je ne suis plus repartie. Ma bouche ne savait plus moduler certaines sonorités et je déclenchais des fous rires chez mes interlocuteurs. Je me suis accrochée. Et lors de missions aux Tuamotu où j’étudiais les pêches lagonaires, je me joignais volontiers aux énormes éclats de rire que mes maladresses langagières déclenchaient. À Kaukura et Takaroa, je devins après l’école, l’élève assidue de jeunes pa’umotu qui patiemment me rééduquèrent aux sons du tahitien et m’ouvrirent aux langues mihiroa et vāhitu. J’ai oublié leurs noms et prénoms, mais je leur garde une infinie reconnaissance.
Il est vrai qu’à l’école des Sœurs fréquentée jusqu’à 11 ans en 6e, la langue tahitienne était interdite. C’est ainsi qu’elle devint notre langue secrète à laquelle aucune bonne sœur n’était initiée.
La délation ? Je n’en ai pas souvenir par contre, j’ai dû promener dans les classes une camarade coiffée d’un bonnet d’âne parce qu’elle avait de mauvaises notes. C’était une Chinoise. Je fus aussi humiliée qu’elle et en fis des cauchemars.
Le gouverneur avait un interprète et les actes officiels étaient aussi écrits en tahitien et il y avait Radio Tahiti que grand-mère Marae pouvait comprendre.
Si au lieu de rester le nez rivé sur nos nombrils nous comparions notre situation aux autres langues minoritaires car parlées par des locuteurs peu nombreux, nous réagirions peut-être autrement. En tous les cas, il se parle aujourd’hui une langue dite tahitienne qui m’est souvent étrangère, me faisant perdre mes repères. C’est une agression interne. Nous partageons entre septuagénaires et plus, le désarroi provoqué par nos experts officiels. J’ai déjà évoqué ma’ohi et matahiapo. Mais il y a aussi l’appellation de certains concours de danse dans des dits temples culturels qui nous laissent pantois. Hura tapairu est l’appellation donnée à un concours de danses en nombre plus limité que pour le Heiva. Hura = danse. Tapairu = jeune suivante de reine, qui vit délicatement (Acad). En pa’umotu, = jeune fille aristocrate d’une suprême beauté radieuse. A Fangatau, cela signifie heureusement aussi bel éphèbe, autorisant ainsi d’accueillir les garçons. Quant aux femmes plus âgées, leur présence aurait dû inciter à trouver un autre mot que tapairu qui révèle une déplorable désinvolture officielle. Désinvolture hurlante quand mehura s’avère issu de l’hébreu mecholah = danse. (Acad.) Mais oui, vous pouvez vérifier. Nous sommes les victimes de nous-mêmes, de notre écoute non révoltée de discours des porteurs de Vérité certes, mais menteurs sur la réalité insulaire. Débarrons-nous des poussières sermonneuses et léguons à nos enfants une langue de vie.

Vendredi 9 Décembre 2016 - écrit par Simone Grand


Continuez la lecture
< >

Vendredi 26 Juin 2020 - 09:04 La contagion émotionnelle

Vendredi 12 Juin 2020 - 08:42 La culture du risque


Simone Grand

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel





Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !

Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !
La tournure qu’a prise “l’affaire Radio Tefana” impliquant Oscar Temaru a indigné un grand nombre d’entre nous. Après le grand recul de l’État français sur les indemnisations des victimes des essais nucléaires en Polynésie, dont le mépris détonant a explosé à la figure du Pays, la volonté de “dépayser” (à Nouméa finalement) le procès opposant le procureur de la République, Hervé Leroy, au leader indépendantiste interroge… Si la présidente du tribunal considère qu’il n’est pas envisageable de juger le responsable du parquet de sa propre juridiction, l’avocat de M. Temaru estime, lui, qu’il s’agit d’un “déni de démocratie”. Pour rappel, alors que le conseil municipal de Faa’a a accordé la protection fonctionnelle à son édile pour payer ses frais de justice liés à l’affaire Radio Tefana, M. Leroy a exigé une saisie pénale de 11,55 millions de Fcfp sur le compte personnel de M. Temaru. Pour protester contre cette opération “injustifiée” et un “acharnement judiciaire de l’État français à son encontre”, ce dernier a ainsi entrepris une grève de la faim le 8 juin. Ne parvenant pas à obtenir une audience avec M. Leroy, malgré le soutien d’une centaine de sympathisants réunis devant le palais de justice, M. Temaru l’a finalement assigné en référé pour “atteinte à la présomption d’innocence”.

La polémique gronde et défraye la chronique, ici et ailleurs, la presse nationale se demandant même “à quoi joue l’État ?”. Ce qui est indéniable, c’est que M. Temaru, souvent cantonné au rôle de martyr, a cette fois bénéficié d’une mobilisation importante et su fédérer les cœurs, bien au-delà d’un parti politique. En obtenant le soutien de nombreuses personnalités de tous horizons, ainsi que d’une vingtaine d’associations, de confessions religieuses, de syndicats ou de partis politiques rassemblés au sein du collectif Nuna’a a ti’a ("Peuple lève-toi, avance pour la paix") – à l’origine de la marche du 20 juin –, il s’est imposé en Metua (“père spirituel”). Par sa détermination et son pacifisme, on ne peut s’empêcher de penser à Pouvana’a a Oopa, condamné et exilé en 1959 pour un crime qu’il n’avait pas commis, bien que “le manque de recul” ne permette pas la comparaison, selon le spécialiste du sujet Jean-Marc Regnault, l’une des grandes plumes de Tahiti Pacifique et chroniqueur des “Pages d’Histoire”. D’ailleurs, l’historien publie simultanément deux ouvrages aux éditions ’Api Tahiti, qui lancent la série “Rivalités et moins si affinités” : Gaston Flosse, un Chirac des tropiques ? et Oscar Temaru, l’Océanie au cœur (lire page 12). Et l’auteur de mettre en perspective les deux hommes politiques, éternels “meilleurs ennemis” : “En 2020, ils entretiennent l’ambiguïté. Vont-ils s’entendre contre l’État pour en finir avec le statut d’autonomie dont ni l’un, ni l’autre ne veulent plus ? Vont-ils s’entendre pour tenter de chasser un gouvernement autonomiste qui ne gouverne pas vraiment différemment (…) ? Rivalités, donc, mais desquelles peuvent naître des affinités… électives ou autres.” L’avenir nous le dira, mais on sent bien que ce gouvernement – qui préfère poser du gazon synthétique sur le front de mer plutôt que miser sur la permaculture et les jardins partagés pour pallier la crise socio-économique inéluctable – ne parvient pas à satisfaire la majorité de la population. Aussi, le divorce est consommé au sommet du gouvernement, et il se murmure déjà qu’un remaniement ministériel est imminent…

C’est donc une rentrée mouvementée qui s’annonce ! En attendant, je profite de l’occasion pour vous informer que la rédaction de Tahiti Pacifique fera une trêve durant le mois de juillet, et ce chaque année, afin de permettre à tous les journalistes, chroniqueurs et autres contributeurs qui le souhaitent de prendre des congés annuels mérités et se ressourcer. L’objectif est aussi de mieux vous retrouver, avec toujours plus de dossiers de fond et encore d’autres nouveautés ! Les parutions de votre magazine préféré reprendront à compter du vendredi 7 août, toujours au rythme bimensuel. Merci pour votre confiance et à très bientôt.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT