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La reconnaissance du fait nucléaire serait-elle un perpétuel combat ?

Qu’en pensez-vous, Monsieur le Président de la République ?

Dans notre article précédent ("En attendant Emmanuel Macron… Quand la « vraie France » était Outre-mer", n° 417, 4-17 octobre 2019), nous nous réjouissions de ce que le président Macron ait reconnu ce que la France devait à l’Outre-mer, en évoquant la participation des ultramarins aux deux Guerres mondiales. Il prononça ces paroles après avoir cité les origines des combattants, dont les Océaniens : "La gloire de tous les soldats de la Libération est immense et notre gratitude en retour doit être impérissable. Et nous n'oublierons rien, ni personne."



Lettre du chef du Service historique de l'armée de terre autorisant J.-M. Regnault à consulter les archives de la série 13 R relative au CEP
Lettre du chef du Service historique de l'armée de terre autorisant J.-M. Regnault à consulter les archives de la série 13 R relative au CEP
Comme nous aimerions entendre le Président reconnaître, à Tahiti, que la France a une part d’Océanie en elle, comme il avait proclamé haut et fort que la France avait une part d’Afrique en elle. Et c’est en Polynésie qu’il devrait énoncer cette vérité, car elle n’a pas seulement donné des hommes et des femmes pour les armées françaises, elle a "prêté" son sol pour que la France puisse mettre au point l’arme qui devait lui épargner des attaques sur son territoire métropolitain et ainsi dissuader l’ennemi de venir l’envahir, comme en 1914 ou 1940. En "prêtant" son sol, en des endroits limités (Moruroa, Fangataufa, Hao), la Polynésie a bouleversé son destin. Elle ne savait pas, en faisant ce geste de solidarité, que des hommes, des femmes et des enfants subiraient des dommages personnels à cause des retombées initialement non prévues et que ses terres et ses eaux seraient atteintes.

Les prédécesseurs d’Emmanuel Macron y sont allés de leurs couplets sur la reconnaissance de la France. En 2003, Jacques Chirac, lors d’une mémorable visite à son "frère et ami" Gaston Flosse proclama :
"La Polynésie française a participé de manière déterminante à la Défense nationale et à la Sécurité extérieure de la France qui ne l'oubliera jamais (...) Sans la Polynésie, la France ne serait pas la grande puissance qu'elle est, capable d'exprimer, dans le concert des nations, une position autonome, indépendante et respectée. La République ne l'oublie pas."

En février 2016, François Hollande ne fut pas seulement reconnaissant pour la France, il reconnut que "les essais nucléaires menés en Polynésie française ont eu un impact environnemental, provoqué des conséquences sanitaires et aussi entraîné des bouleversements sociaux lorsque les essais ont cessé".

Entre ces deux dates, la loi dite loi Morin (2010), pour critiquable qu’elle fût, n’en était pas moins un coup fatal au mythe des "essais propres".

Dans un article paru en 2015 dans la Revue d’Histoire diplomatique, intitulé "L’outre-mer français pour faire face à la menace nucléaire (1946-1969)", nous soulignions à quel point, pour relever le défi des armes nouvelles, la France limitée à son sol métropolitain dût admettre que sa survie dépendrait désormais de ses terres ultramarines. Celles-ci furent d’abord envisagées comme des refuges : ce ne serait plus à Londres qu’il faudrait aller reconstituer les forces de la France, mais le plus loin possible… Puis, la France jugea nécessaire qu’elle ait sa propre défense nucléaire quand elle finit par se rallier à l’avertissement du lieutenant-colonel Binoche (il n’était pas encore général) : "Nous ne pouvons pas être à la merci d’une distribution de bombes atomiques qui nous serait faite parcimonieusement peut-être par nos alliés." (Note de 1955). Autrement dit, pour sa sécurité, la France ne devait pas trop compter sur le "parapluie américain".

Dès lors, il fallut choisir un endroit dans le monde où la France – sur une terre qu’elle estimait être sienne – pourrait réaliser des essais avec le maximum de sécurité (du moins, accordons-lui de l’avoir pensé sincèrement).
On sait maintenant qu’en 1957, elle dut se résigner à choisir le Sahara provisoirement, oui provisoirement car, dans le désert algérien, l’environnement géographique n’autoriserait pas des expériences atmosphériques de grande puissance et la géologie ne permettrait pas davantage des expériences souterraines en profondeur. Ces faits sont établis sans discussion possible par les archives des Conseils de Défense que nous avions pu consulter, en 2012 et 2013, avec des autorisations exceptionnelles (dans le cadre des recherches sur Pouvana’a a Oopa).
Depuis les états généraux de l’Outre-mer, tenus en Polynésie en 2009, il est question que la France reconnaisse encore mieux le fait nucléaire, en apportant son appui à la création de ce qu’on a d’abord appelé un Centre d’archives et qu’on projette maintenant d’appeler Centre de mémoire (et de réflexion autour des essais nucléaires et de leurs conséquences). F. Hollande avait promis de le mettre en place, ce qui semble aujourd’hui en bonne voie.

L’UPF, à travers l’une de ses institutions, la Maison des Sciences de l’Homme, a proposé de lancer une vaste recherche sur l’histoire du nucléaire pour ce futur Centre de mémoire, avec l’appui du Pays et de l’État. Problème : peut-on faire l’Histoire sans archives ?

Expliquons.

Comme le montre le document ci-dessus émanent du Service historique de la Défense, les archives de la série GR 13 R (nomenclature des archives) ne sont pas communicables.
Or, en 1998, nous avions obtenu du ministre de la Défense, M. Alain Richard, l’autorisation de consulter cette série et d’autres du reste (voir photo). Cette recherche a donné lieu à des publications dans des revues scientifiques d’Histoire militaire (en France et aux États-Unis). Donc avec approbation des forces armées. Du reste, l’Amiral Jean Moulin avait tenu à nous féliciter publiquement lors d’une conférence à l’UPF en 1999. Une large part des archives du CEP est donc dans le domaine public, nos articles et ouvrages étant en librairies.

Notre surprise fut grande, en 2013, quand nous demandâmes à consulter une nouvelle fois ces archives pour procéder à des vérifications : le "secret Défense" nous fut opposé.

Que s’était-il passé entre deux ? La réponse avait été donnée lors des états généraux de l’Outre-mer tenus à Papeete en 2009. Dans l’atelier 7, présidé par Patrick Howell et consacré au nucléaire, nous apprîmes que la loi 2008-696 du 15 juillet 2008, si elle avait facilité l’accès à certaines archives, avait rendu la communication d’autres archives plus difficile. Ainsi, n’ont pas été déclassifiées certaines archives, qui ne portaient pas atteinte à la dignité des personnes ou à la sûreté de l’État, sans qu’on sache réellement la raison de la non-communication.

Monsieur le président de la République, si vous voulez que le Centre de mémoire du nucléaire projeté en Polynésie soit crédible (c’est-à-dire que vous, Président, soyez crédible), il est impératif que vous mettiez fin à cette anomalie du grand retour en arrière de la transparence des Armées. Vous avez auprès de vous un homme qui soutient votre démarche de politique générale, M. Alain Richard qui, en 1998, nous autorisa à consulter les archives du CEP. Comment vous et lui pourriez-vous justifier qu’elles soient aujourd’hui interdites aux chercheurs ?

Un sociologue du CNRS, Yannick Berthe, avait dit, au moment du vote de la loi de 2008 ci-dessus évoquée, que le secret absolu (la non-communication des archives) forçait le bavardage. Du bavardage, vous en entendrez en venant visiter la Polynésie. À qui la faute ? n

Jeudi 17 Octobre 2019 - écrit par Jean-Marc Regnault


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Centre de mémoire : on se souviendra surtout de l’ingratitude de la France envers la Polynésie…

Centre de mémoire : on se souviendra surtout de l’ingratitude de la France envers la Polynésie…
Jusqu’au bout ! Jusqu’au bout, la France a du mal à faire preuve de reconnaissance envers le peuple polynésien qui s’est vu imposer, faut-il le rappeler, 193 essais nucléaires sur ses terres et dans ses eaux entre 1966 et 1996. Ainsi, la Polynésie, dite "française" justement, a été durablement marquée par son Histoire douloureuse. Mais, on ne peut que le constater, l’État français souffle encore le chaud et le froid, et peine à panser les plaies de la population locale, qui aspire pourtant à tourner définitivement la page du nucléaire… Déjà, la modification de la loi Morin, réalisée discrètement en fin d’année dernière, reste en travers de beaucoup de gorges, en raison de la réintégration d’un "seuil minimum". Pour rappel, l’indemnisation des victimes ayant séjourné en Polynésie entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998 n’est donc plus possible, dès lors que le Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) a établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants reçue est inférieure à un millisievert (mSv). Et aujourd’hui, alors que le gouvernement local et l’État français ont commencé à se pencher enfin sur la question d’un Centre de mémoire, on tombe des nues en apprenant qu’en réalité, ce sera au Pays de financer sa construction !

D’un côté, on donne un terrain à la Polynésie et, de l’autre, on lui signifie de se débrouiller pour faire naître ce lieu de mémoire : cette attitude ingrate laisse pantois. D’ailleurs, ce manque de reconnaissance inouï a été dénoncé par la députée Maina Sage, qui a qualifié ce positionnement de "vraiment indécent". La ministre des Outre-mer, Annick Girardin, a tenté d’arrondir les angles en évoquant "d’autres lignes budgétaires" possibles et s’est retranchée derrière la visite du Président français en avril 2020, affirmant que "l’État sera au rendez-vous". Cependant, et c’est la cerise sur le gâteau, n’oublions pas que le futur "Centre de mémoire des essais nucléaires en Polynésie française" (Pu Mahara en tahitien), qui sera situé dans l’ancien immeuble de la Marine, boulevard de la Reine Pomare, contient de l’amiante et du plomb ! Cette rétrocession est donc l’un des cadeaux empoisonnés, dans le cadre des Contrats de redynamisation des sites de défense (CRSD), que nous pointions du doigt dans notre édition du 23 août dernier (lire TPM n° 414) et qui vont nécessiter une dépollution à hauteur de 1 milliard de Fcfp pour les rendre aménageables…

En outre, et nous vous l’annoncions aussi en avant-première, les archives de la série 13R relatives au Centre d’expérimentation du Pacifique ne sont plus communicables depuis la loi 2008-696 du
15 juillet 2008 (lire TPM n° 418 du 18 octobre). Un grand recul de l’État français, dont on ne comprend pas le comportement ambigu envers la Polynésie française, alors qu’il prône "le dialogue et la transparence". L’association 193, qui s’est retirée du projet, s’insurge : "Mais, quel type de menu est-ce que ce Comité de pilotage essaye de concocter en vue de l’arrivée de Macron ?" On attend le Président français avec grande impatience, en espérant qu’il fasse une annonce concrète lors de sa venue et que l’État français arrête de faire avaler des couleuvres aux Polynésiens. Ce temps-là est révolu.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt