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"Le sommeil de la raison enfante des monstres" (Goya)

Il y a des fois où mes contemporains d’ici et d’ailleurs me plongent dans la plus grande perplexité. Au point de me demander si, sous de fallacieux prétextes pseudo-psycho, idéologico-progressistes et autres neurosciences mal digérées, le mépris des exercices de mémoire dans l’enseignement scolaire n’y serait pas pour quelque chose.



Le sommeil de la raison enfante des monstres. (Gravure de Goya, 1799)
Le sommeil de la raison enfante des monstres. (Gravure de Goya, 1799)
En effet, j’ai constaté que l’apprentissage "par cœur" de poésies et fables pleines de sens, participait au tissage du lien intergénérationnel et multidirectionnel. Ainsi, j’ai eu le privilège de connaître un monsieur qui vécut centenaire. Si son corps l’attristait, ses yeux se mettaient à pétiller de joie quand, à l’apéro ou au café, nous nous mettions à réciter des poèmes de Victor Hugo et des fables de La Fontaine. Un demi-siècle nous séparait, mais ces exercices nous rendaient complices et tissaient une filiation d’esprit et de cœur. Avec mes enfants, le même lien s’est surajouté aux liens biologiques. Avec mes petits-enfants, ce lien-là est menacé car ce n’est pas au programme scolaire ou, si ça l’est, c’est de manière anecdotique uniquement. Ces textes de grands auteurs, reconnus universellement pour l’élévation de leur pensée partagée avec élégance ont nourri nos âmes, tout en tonifiant nos capacités de précieuse mémoire.

Certes, ici, les ’ōrero, (déclamation en tahitien), font désormais partie du programme scolaire. L’idée est excellente, à condition que les auteurs de textes aient quelque chose à dire autre que : "Aime ton fenua mā’ohi" de manière stéréotypée, fadasse à la bouche, et dissonante à l’ouïe. Comme en témoigne hélas, l’état déplorable de nos rivières, révélant combien leurs riverains haïssent leur propre fenua. Ces messages tonitrués sont sans effet.
Dispensant, il y a quelques années, des cours à des étudiantes en licence d’enseignement, je fus consternée de les entendre se pardonner leurs mauvaises notes (0, 2 et 3) par "Madame, nous n’avons pas de mémoire !" Elles parlaient comme si leurs piètres performances ne devaient aucunement influencer leur avenir. Or, j’avais pris la peine de leur rappeler oralement et par écrit les questions et réponses une semaine auparavant. Chose que je me suis d’ailleurs reprochée comme relevant de ma part d’un laxisme coupable. Pensez-vous ! Elles ont photographié mes schémas et textes écrits au tableau, confiantes en la mémoire de leurs smartphones, mais sans mobiliser la leur. Au bilan, elles ne m’ont pas demandé la méthode pour obtenir cette mémoire qu’à 70 ans j’avais encore alerte. Savoir comment deux de leurs camarades avaient obtenu l’une 18 et l’autre 19/20 ne les intéressait pas non plus. Elles semblaient plutôt me reprocher de ne pas leur avoir attribué au moins la moyenne, malgré tout. Et trois parmi les moins assidues sont allées se plaindre à la direction qui me demanda de m’expliquer.
J’ignore ce qu’elles sont devenues. Si des diplômes leur furent quand même accordés, c’est que les établissements sont animés d’une volonté de saboter l’avenir du Pays. Mais cela ne semble pas être une spécialité locale. Car, à observer ici et en Métropole des fonctionnaires et autres salariés du privé, faire grève avant même de connaître le détail du contenu d’une réforme, ma perplexité s’est accrue. Je les écoute se plaindre de ne pas être entendus tout en proclamant que "de toute manière, le gouvernement peut dire et signer ce qu’il veut, je n’y crois pas". Ils et elles agissent comme si seule leur angoisse existentielle était réalité. Et des élus hautement rémunérés en rajoutent pour entretenir ce qui pourrait ressembler à du délire. Et c’est à qui alimentera les procès d’intention et imaginaires contre le gouvernement. Sont mis sur le même pied de gravité un acte de corruption avérée, trois homards d’un dîner et un oubli de déclaration de bénévolat. Les échelles de valeur y sont aussi mélangées que chez mes ex-étudiantes devant les conséquences de leur paresse évidente, transformées en sévérité outrancière de la prof dont on veut se débarrasser.
Les accusations lancées sur le mode de l’appel au lynchage médiatique, et physique à l’occasion, sont d’autant plus dépourvues de nuance qu’elles sont proférées par des personnes qui, de toute leur vie, n’ont jamais rien réalisé d’intéressant en soi et encore moins de bénéfique à la société. Cela donne l’impression que cette partie-là de notre société s’est donné pour but de descendre toute tête qui dépasse du flot de la médiocrité. Ceci, sans doute pour mieux pavaner en toute imposture à des postes immérités.
Ici, bien souvent, gare à celles et ceux qui, vaille que vaille, ont osé relever et remporter les défis des marches vers le savoir universel. Cela m’a surprise quand je suis rentrée de Métropole titulaire de quelques diplômes. Les plus féroces furent parfois un instituteur et/ou une institutrice qui ont su pour l’un, godiller avec ruse et finesse pour se voir attribuer des rémunérations qui laissent pantois. Ou qui ont végété en cultivant le ressentiment et des haines recuites. Comme d’habitude, les plus dévoués et méritants de cette profession ne tonitruent nulle part, mais humblement et avec passion, ils et elles éveillent l’intelligence de nos enfants.
Ici et là-bas, en toute impudeur et imposture, de vrais nantis s’autoproclament "Damnés de la Terre". Ils hurlent leur faux désespoir relayé par des médias en folie dans l’Hexagone. Ici, nos médias sont moins moutonniers et s’ils sont critiques, c’est de manière plutôt soft.
Surgit dans ma mémoire un dessin de Goya vu jadis dans un manuel de littérature de collège où, en espagnol, était écrit : "Le sommeil de la raison enfante des monstres".
Sur les réseaux sociaux que je fréquente depuis deux années, il m’arrive de me laisser piéger dans de stériles affrontements où je me suis vue accusée de détestation d’une certaine famille dont je n’applaudissais pas tous les actes, caricaturée en accusatrice ignorante et autres joyeusetés. De toute évidence, ce n’est pas un lieu d’échange d’opinions, ni de débat serein. Sans doute les plus virulent(e)s ont-ils (elles) été formaté(e)s par un milieu détenteur de Vérité et où penser autrement est une atteinte grave à leur équilibre mental. Ce n’est qu’une hypothèse bien sûr.
En cette fin d’année, souhaitons-nous de vivre dans un pays où la vigilance de pensée alerte et déliée accepte la contradiction et donc s’enrichit pour le bien de tous.

Vendredi 27 Décembre 2019 - écrit par Simone Grand


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Coronavirus : n’est-il pas déjà trop tard ?

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Depuis la confirmation du premier cas de coronavirus en Polynésie, le 11 mars dernier, un vent de panique générale souffle au fenua, poussant des centaines de familles à se précipiter dans les supermarchés pour y dévaliser les rayons… jusqu’à l’épuisement du papier hygiénique, comme si c’était la fin du monde ! Hasard du calendrier, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré le même jour que nous étions passés au stade de pandémie, mais a assuré que ce satané virus venu de Chine pouvait “être maîtrisé”. Depuis fin décembre, le Covid-19 s’est répandu dans 110 pays et territoires, et a contaminé plus de 120 000 personnes dans le monde, notamment en Europe et aux États-Unis. Nous assistons ainsi à une véritable hécatombe, avec au moins 4 351 décès recensés, selon un bilan établi par l’Agence France-Presse, à partir de sources officielles. Emmanuel Macron a même martelé dans son discours officiel : “Nous sommes en guerre”. Ici et ailleurs, les mêmes scènes se reproduisent et la psychose collective se propage… À l’heure où nous mettions sous presse, mercredi en fin d’après-midi, six cas étaient déclarés en Polynésie (cinq à Tahiti et un à Moorea). Pour vous protéger vous et les autres, on ne peut que rappeler la nécessité de veiller au respect strict des gestes barrières contre le virus et des recommandations sanitaires.

L’angoisse de la population illustre surtout le manque de confiance dans les mesures prises par le Pays et l’État. En effet, il aura quand même fallu attendre l’annonce d’un premier cas à Tahiti avant que le gouvernement ne se décide à interdire l’entrée des paquebots. On n’a pas compris, non plus, l’entêtement du Pays à vouloir garder ouverts les crèches, les garderies et les établissements scolaires, à l’heure où le président de la République française, évoquant “une crise sanitaire grave” (la Métropole est passée, le 14 mars, au stade 3, avec confinement obligatoire), fermait toutes les structures pour “freiner l’épidémie” et “protéger les plus faibles”. Le discours de la ministre locale de l’Éducation, Christelle Lehartel, demandant aux parents de faire confiance au Pays, et de continuer à emmener leurs enfants à l’école, car “toutes les mesures sanitaires sont prises pour protéger les enfants et le personnel enseignant”, a choqué nombre de parents d’élèves et les syndicats. Mais peut-être que l’on voulait guetter, là aussi, le premier cas dans les écoles pour réagir ? Jusqu’à ce que la décision de fermer les écoles, à compter de mercredi après-midi (18 mars), soit enfin prise, nos enfants sont donc restés entassés comme des sardines dans des classes à sureffectif, alors qu’une distance de sécurité d’au moins
1 mètre entre deux personnes est recommandée. Cherchez l’erreur…
Où est donc passé le sacro-saint principe de précaution ? Pourquoi avoir un coup de retard quand on pouvait avoir une longueur d’avance ? Le 18 mars, le Pays est passé à la vitesse supérieure en interdisant tous les voyageurs non-résidents à toucher le sol polynésien. Mais n’était-il pas déjà trop tard ? N’aurait-il pas fallu exiger d’emblée le confinement général, comme l’ont préconisé au gouvernement les organisations syndicales et patronales depuis lundi dernier, parmi les 15 mesures d’urgence de sauvegarde des entreprises et des sala-
riés ? Nos dirigeants réalisent-ils qu’au fenua, il y a uniquement
40 appareils respiratoires à notre disposition ? Pourquoi les magasins sont-ils encore ouverts et les jeunes se baladent dans la rue comme si de rien n’était ? Par contre, alors qu’aucun rassemblement n’est désormais autorisé jusqu’à nouvel ordre, le gouvernement central a maintenu, ici et en Métropole, le premier tour des élections municipales. Message reçu : les intérêts politiques avant tout !

On relèvera par ailleurs les bons conseils délivrés par le haut-commissariat sur sa page Facebook : “Pour voter, les bons gestes à adopter : privilégiez les heures de moindre affluence, entre 11h30 et 14h30” et, n’oubliez pas, “chacun son stylo”. Bons conseils qui n’ont pas empêché de voir de braves citoyens agglutinés dans les bureaux de vote. Anticipant un effondrement sans précédent de l’économie locale, le gouvernement planche sur un “plan de sauvetage” avec les partenaires sociaux afin de réfléchir à des plans de continuité d’activités en développant, par exemple, le télétravail (néanmoins, un vide juridique existerait en Polynésie et inciterait certaines entreprises à refuser cette option…). Il est nécessaire de se réorganiser, mais pensons avant tout à la santé des personnes âgées et des plus vulnérables. Dans ces moments-là, aujourd’hui plus que jamais, on a juste envie d’embarquer sa famille sur un voilier, larguer les amarres, prendre le large et se mettre à l’abri sur une île déserte ! Pour notre part, la rédaction de Tahiti Pacifique a dû s’adapter ; nous avons ainsi décidé d’espacer nos parutions toutes les trois semaines au lieu des quinze jours habituels. Nous vous donnons donc rendez-vous le 9 avril 2020 pour le prochain numéro. Bon courage à tous, fa’aitoito, restons responsables et solidaires.
À défaut des mains, il faut se serrer les coudes.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt