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Libre propos sur le fa’a’amu


Vendredi 15 Novembre 2019 - écrit par Marc Cizeron


Notre courrier des lecteurs



"L’article paru dans Tahiti Pacifique n° 417 (lire TPM du 4 octobre 2019, ndlr), ayant pour titre « Fa’a’amu : du rite à la pratique » m’incite à quelques commentaires que je me permettrais de vous livrer…
Je précise que je suis un ancien travailleur social de la DAS locale, actuellement « DSFE » (Direction des solidarités, des familles et de l’égalité, ndlr), qu’à ce titre, j’ai traité des dizaines de dossiers de protection de l’enfance en Polynésie, des années 1980 à 2010, dont un certain nombre était des adoptions… Par ailleurs, je suis père de plusieurs enfants, dont deux fils adoptifs polynésiens qui ont grandi à mes côtés, ici à Tahiti. En tant qu’écrivain local, j’ai pu aborder le thème de l’adoption fa’a’amu, au fil de mes différents ouvrages, même si la question n’en était pas le thème principal… Enfin, dans Tahiti Pacifique n° 401 (lire TPM du 22 février 2019, ndlr), j’abordais dans un article consacré au contrôle de la
population, le sujet de l’adoption à travers le prisme de son rôle dans une émigration qui ne disait pas son nom, de tous ces enfants polynésiens adoptés à l’extérieur, au plus fort des pics de natalité des années 1960 à 1990, quand les autorités locales s’accommodaient fort bien de voir partir sans retour ces bébés qui, ici, faute d’une politique de la famille hardie et courageuse et sans réel développement économique digne de ce nom, étaient plus ou moins condamnés à grossir les rangs des futurs chômeurs et futurs fauteurs de troubles sociaux… (Article qui au demeurant m’a valu une volée de bois vert, d’être taxé de complotiste, de la part des gardiens expatriés locaux de l’orthodoxie de la pensée unique !)

De la quantité de dossiers d’adoption que j’ai eu à traiter (en fait, nous traitions essentiellement la première partie de ces dossiers sous forme d’enquêtes sociales pour le tribunal civil dans le cadre de la procédure préalable de délégation d’autorité parentale), la majorité concernaient des adoptions intra-polynésiennes, ou intra-familles locales et quelques dossiers chaque année, de moins en moins nombreux après les années 1995/2010, d’adoptions hors territoire, essentiellement par des familles venues de France.

Pour ce qui concerne les dossiers locaux, la majorité des situations concernaient des grands-parents recueillant leurs mo’otua (petits-enfants) selon ce qui semblait être une tradition bien ancrée : les grands-parents recueillant pour l’élever, le premier enfant du premier de leurs enfants devenu parent… On ne peut rentrer ici dans les détails sociologiques ou ethnographiques qui permettraient de déterminer si cet accueil par les grands-parents était plutôt orienté vers le premier enfant de leur fille ou de leur fils et dans quel type de milieu socio-économique cela se pratiquait, etc. Ce serait le sujet d’une étude à part entière !
Jusqu’aux années 1980, aucune procédure particulière n’était nécessaire pour recueillir un enfant fa’a’amu et l’entente entre les deux familles était suffisante. Les nécessités de contrôle de la population ont toutefois rendu de plus en plus nécessaire le passage par la case « tribunal civil » aux fins de régulariser ces accueils. Aujourd’hui, même si la pratique devient quasiment marginale, recueillir un enfant fa’a’amu passe systématiquement par le tribunal, la vie quotidienne devenant impossible pour qui élèverait un enfant qui n’est pas le sien (exigences de l’école, des administrations, de la CPS, des assurances, etc.) sans un document officiel qui autorise à le faire !

Dans les années 1980/1990, j’ai pu personnellement traiter des dossiers les plus divers ; mais une situation revenait très fréquemment : celle des fonctionnaires, institutrices en particulier, qui n’ayant pas assez d’enfants biologiques pour prétendre à un départ très anticipé à la retraite, adoptaient un troisième enfant pour pouvoir prétendre aux droits à la retraite, la quarantaine à peine atteinte ! En effet, à cette époque, les fonctionnaires qui pouvaient justifier d’avoir élevé trois enfants bénéficiaient de départs anticipés à taux plein et certains fonctionnaires avaient pour seule motivation adoptive, ce départ anticipé à la retraite… J’ai donc traité une bonne dizaine de ces dossiers, sur mon seul secteur de travail, sur une commune de la côte Sud-Ouest de Tahiti…
En ce temps, une situation faisait débat : celle des adoptants locaux homosexuels ; les mœurs ont évolué depuis, mais à l’époque, les demandes formulées par des (tra-
vestis), des māhū (hommes efféminés) ou des lesbiennes passaient plus difficilement et il fallait beaucoup de subtilités dans la rédaction des enquêtes sociales pour que le dossier soit accepté par le Tribunal… Je pourrais bien sûr écrire des pages et des pages sur ce sujet, mais ce qui me tient à cœur aujourd’hui, c’est d’évoquer le cas des adoptions hors territoire.
J’ai eu la chance de « suivre » jusqu’à ce jour, une demi-douzaine de dossiers d’adoption par des familles françaises, adoptions qui se sont réalisées dans les années 1980/1995… Ces « suivis » ont eu lieu dans un cadre strictement hors professionnel, sans aucun mandat d’aucune autorité… Ils se sont réalisés grâce à des liens d’amitié ou de sympathie noués avec les adoptants, ou parce que les parents « donneurs » à Tahiti me demandaient de rencontrer leur enfant lors de mes voyages en France ou, tout simplement, parce que les familles adoptives, étant de la même région que moi, en France, il a été facile de continuer à se fréquenter sporadiquement jusqu’à présent.
Et quel que soit l’enthousiasme dans lequel ces adoptions ont pu avoir lieu, quelle que soit l’émotion touchante qui prévalait lors de la remise de ces bébés par leurs parents « bio » à leurs parents adoptifs français, je puis affirmer qu’une fois l’adolescence atteinte, sur les six jeunes gens adoptés que je continue à voir, cela s’est hélas très mal passé pour tous !

Aujourd’hui encore, alors qu’ils ont tous entre 25 et 35 ans, aucun n’a réussi à trouver une place qui le satisfasse au sein de la société française. Tous sont encore à la charge de leurs parents adoptifs et pas un seul, filles comme garçons, n’a une vie
paisible. Tous sont passés très tôt par l’échec scolaire, les échecs sentimentaux, aucun n’a de véritable métier ni de véritable vie de couple durable, deux filles ont été enceintes très tôt et élèvent, avec l’aide des parents adoptifs, des enfants qui ont eux-mêmes des problèmes, conçus dans les deux cas avec des compagnons de passage, issus de l’immigration…
L’un des garçons que je connais depuis l’âge de 3 ans, âgé de 30 ans aujourd’hui, est en ce moment sous « bracelet électronique », suite à des affaires de trafic de drogue, vols et recels, deux filles ont connu des tentatives de suicide et font vivre leurs familles avec cette épée de Damoclès de nouveaux passages à l’acte, au-dessus de la tête, un garçon est totalement sous l’emprise de la drogue, un autre survit grâce aux tranquillisants et psychothérapies au long cours…
Tous sont pourtant revenus en vacances à Tahiti à leur entrée dans l’adolescence, emmenés par leurs parents adoptifs… Aucun n’a perdu le lien avec sa famille d’origine et malgré cela, les situations se sont révélées ingérables.

Bien entendu, on ne peut généraliser à partir de six cas ; mais ce sont les seuls que je connaisse et quelques échos d’autres cas de jeunes à présent adultes adoptés bébés et emmenés en France me laissent comprendre que cela ne se passe pas non plus le mieux du monde pour eux ! Du reste, c’est que l’on lit entre les lignes, dans l’article de Tahiti Pacifique relatif à l’adoption fa’a’amu.
J’ai pu discuter bien entendu avec ces jeunes qui me connaissent depuis leur naissance… Tous font état du racisme qu’ils ont dû subir en France. Un racisme insidieux portant à la fois sur leur physique (souvent disent-ils, assimilés à des Maghrébins ou à des Haïtiens) et sur leur statut d’adoptés qui faisait d’eux des enfants auxquels on pose des questions qu’on ne pose pas aux autres enfants. Ils ont aussi eu et ont tou-
jours du mal à comprendre, dans une société française qui met l’enfant sur un piédestal d’individu sacré et intouchable, comment leurs mères biologiques ont pu ainsi les « donner comme on donne un objet ou un chiot » (ce sont leurs mots !). Ils en veulent à ces mamans qui se sont débarrassées d’eux (même si on leur explique en long, en large et en travers, comme j’ai eu à le faire plusieurs fois, qu’il ne s’agissait pas, de la part de leur mère « bio », de se débarrasser d’eux ou de les abandonner)… Certains, à la vue de reportages sur des scandales de ventes ou de trafics d’enfants, soupçonnent plus ou moins leurs parents adoptifs de les avoir « achetés » et les parents « bio » de les avoir vendus ! Ils ont aussi du mal à admettre, que natifs d’une Polynésie, présentée comme le paradis terrestre à longueur de médias, en France, on ait pu les arracher à ce beau pays ! Tous ont vécu un terrible drame identitaire qui est loin d’être réglé, alors que leur adolescence est derrière eux depuis longtemps !

En tant que père adoptif de deux garçons tahitiens que j’ai pourtant élevés à Tahiti, je reconnais aussi que la quête identitaire fut un réel problème pour mes fils et que ce problème n’est pas totalement réglé, alors qu’ils ont eux-mêmes aussi une trentaine d’années aujourd’hui !

Que puis-je conclure de ces rapides observations, sinon que l’adoption fa’a’amu, si admirée et vue comme la forme d’adoption idéale, présente aussi des failles et que si l’émotion est grande et belle de voir partir ce petit bout de chou donné par amour par sa maman tahitienne à une maman française, il est intéressant de voir ce que vingt ans plus tard ce bout de chou est devenu… On en parle très peu, comme si l’enfant fa’a’amu restait figé à un âge qui va en gros de 0 à 10 ans ! Au-delà, quand l’adolescence commence, les chantres de l’adoption fa’a’amu restent très discrets sur le devenir de ces adolescents et adultes, ex-adorables bébés qui ont fait déborder les albums photos durant leurs premières années !
Enfin, pour vivre une partie du temps en Asie, je suis étonné de voir que des types d’accueil d’enfants intra ou extra-fami-
liaux très proches du principe polynésien de fa’a’amu, que du haut de notre nombrilisme nous pensons unique au monde, existent dans d’autres pays. Aux Philippines, ces enfants sont des « ampon » (hébergés) et beaucoup de familles y ont aussi des enfants « ampon »…
Quant à l’avenir de cette coutume en Polynésie, avec une famille de plus en plus nucléaire (sans mauvais jeu de mot, que mes amis de l’association 193 me pardonnent) et un taux de fécondité polynésien plus bas que celui de la France, qui n’est pourtant pas une référence en matière de fécondité, on peut se demander si la pratique du fa’a’amu des enfants ne sera pas, dans quelques années, plus qu’une curiosité historique d’un autre âge !"


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En 2020, on fait et on refait l’histoire !

En 2020, on fait et on refait l’histoire !
Qui dit nouvelle année, dit généralement nouvelles résolutions, c’est pourquoi nous avons le plaisir de vous annoncer, chers lecteurs et abonnés de Tahiti Pacifique, le lancement de la rubrique “Pages d’Histoire”, un nouveau rendez-vous mensuel dans votre magazine, en alternance avec “L’encrier de Tahiti”, une fenêtre littéraire qui sera ouverte dès le mois de février par Daniel Margueron, ancien enseignant en lettres et écrivain spécialisé en littérature francophone en Polynésie. “Pages d’Histoire” sera réalisée par Jean-Marc Regnault, agrégé et docteur en histoire, mais aussi chercheur associé au laboratoire “Gouvernance et développement insulaire” de l’Université de la Polynésie française. Après avoir publié une centaine d’articles et une vingtaine d’ouvrages consacrés à l’Océanie, il rédigera dans nos colonnes des sujets sur les figures emblématiques et les périodes phares qui ont fait l’Histoire du fenua après 1940. Cette série historique démarre avec un coup de projecteur sur le Conseil privé du gouverneur, qui était en réalité une aberration démocratique. D’autres articles suivront : "Les crises politiques de l’année 1952 (quand Tahiti riait, l’Assemblée représentative faisait grise mine)" ; "La signature de Gaston Flosse au nom de la France du Traité de Rarotonga sur la dénucléarisation du Pacifique Sud" ; "La décision de la France de construire l’aéroport de Faa’a (pour préparer le CEP ?)" ;
"La censure de JPK en 1988", etc. Autant de thèmes contemporains et sensibles, qui alimentent encore aujourd’hui la polémique et seront passés à la loupe de notre expert pour mieux comprendre l’actualité et l’appréhender.

Et puisque l’on parle de faire et refaire l’Histoire, 2020 sera une année riche en événements, pour ne pas dire atomique ! “Jamais, le sujet de la politique de dissuasion nucléaire, et des systèmes d’armes qui sont mises en œuvres dans ce cadre, ne sera autant présent dans l’actualité nationale, internationale et dans les enceintes internationales, notamment en raison d’anniversaires”, estime ainsi Jean-Marie Collin, le porte-parole et expert de la branche française d’ICAN (Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires) et chercheur associé auprès du think tank belge le GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité). En effet, le 13 février 2020, la France “célébrera” le 60e anniversaire de son premier essai nucléaire ; du 27 avril au 22 mai, la 10e conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire verra, sans grand suspense, une absence de consensus sur comment parvenir à mettre en œuvre l’article 6 (désarmement) de ce traité entraînant sa probable (malheureusement) perte de crédibilité ; les 6 et
9 août, Hiroshima et Nagasaki vont commémorer le 75e anniversaire de leur destruction par des armes nucléaires. En outre, l’entrée en vigueur du Traité d’interdiction des armes nucléaires est enfin envisagée en 2020.

Par ailleurs, sans nul doute, le discours de mi-mandat d’Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire, avec semble-t-il une tonalité très européenne, sera un moment-clé de l’évolution de la politique de la France. Localement, le Tavini Huiraatira, par la voix de Moetai Brotherson, n’a pas hésité à interpeller le président Macron sur la dépollution du site de Moruroa, dont le souhait exprimé dans un récent courrier est resté sans réponse. “Je lui porterai cette fois la lettre en main propre. Et lorsqu’il viendra chercher ses tiki et ses tīfaifai, ce serait bien qu’il en profite pour repartir avec ses deux avions remplis des déchets radioactifs”, a ironisé le député, à l’occasion d’une conférence de presse dénonçant la présence de tonnes de plutonium “dans le ventre de notre mère nourricière” après trente ans d’essais nucléaires. Oscar Temaru, le leader du parti indépendantiste, a ainsi fait un parallèle entre les fumées toxiques qui survolent notre région, suite aux incendies en Australie, avec les 46 tirs atmosphériques menés à Moruroa et Fangataufa, qui sont, selon lui, “la preuve concrète que la puissance des vents a pu transporter très loin les nuages radioactifs”. La visite express de M. Macron en Polynésie du 16 au 18 avril devrait donner le “la” à la musique qui va se jouer dans les années à venir. Bien sûr, les municipales en mars prochain pourraient apporter, elles aussi, leur lot de rebondissements et écrire de nouvelles pages de petites histoires qui font la grande.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt