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Mā’ohi nui = le grand Indigène

Le parti indépendantiste local, qui s’est nommé lui-même avec un mot d’origine étrangère, demande à ses adhérents de glisser dans l’urne des élections européennes, non pas un bulletin de vote mais un bout de papier, sur lequel sera écrit : "MAOHI NUI".



À quoi servent ces représentants que nous payons si grassement ? Ce n’est pas à l’ONU que les enjeux sont les plus graves mais ici, dans notre quotidien, dont la qualité se dégrade.    Tableau de Philippe Dubois
À quoi servent ces représentants que nous payons si grassement ? Ce n’est pas à l’ONU que les enjeux sont les plus graves mais ici, dans notre quotidien, dont la qualité se dégrade. Tableau de Philippe Dubois
Perplexité ! Dans les dictionnaires (Davies, Jaussen, Académie tahitienne), le mot mā’ohi signifie : "ordinaire, commun, indigène, qui n’est pas étranger." Dans celui de l’Académie, une torsion de sens est glissée en contrebande avec :
"2°) Qui est originaire de la Polynésie française." ! L’entité politique PF est postérieure à l’invention du mot. Et, jusqu’à sa manipulation idéologique des années 1970, mā’ohi ne qualifiait que les minéraux, la faune et la flore inféodés au biotope. Jamais les humains ni les espèces qui voyagent ne le furent.
Le mot tahitien mā’ohi est maori en Nouvelle-Zélande, maoli aux Hawaii et maoi aux Marquises où maόhi = attouchement. Donc, un Chinois en Chine y est mā’ohi tout comme le Breton en Bretagne, le Catalan en Catalogne, l’Italien en Italie, etc. Tous les peuples de la Terre observés sur leurs sols sont, selon la langue tahitienne, mā’ohi. Aussi, cette revendication affublée du qualificatif nui = grand, est baroque. Elle fait écho au repli identitaire et nationaliste ombrageux observé en Europe et ailleurs où ce qui est perçu et décrété "étranger" est rejeté, exclu, banni comme indésirable, sinon davantage.
En nommant son parti : Tāvini huira’atira, notre leader indépendantiste décroche un pompon. En effet, avec le vocable Tāvini, prononciation du mot anglais servant par les Tahitiens d’autrefois, il a tīpe’e (= emprunté), un mot non mā’ohi pour se définir !
Par contre, Huira’atira est bien un terme tahitien désignant une assemblée = hui, de ra’atira = chefs, moyens et petits. En tahitien, "serviteur" et/ou "esclave" sont teuteu et tītī. Ne pas confondre, comme l’a récemment fait une sommité de la culture, avec tītī dérivé de l’anglais teat qui désigne le sein et le biberon. Et c’est sans doute une forme de snobisme non éclairé qui a fait opter pour tāvini plutôt que pour teuteu. Quoique teuteu et tāvini, traduits par "serviteur", n’ont pas tout à fait le même sens. Dans la société aristocratique ancienne, on est teuteu d’un ari’i ou d’un ra’atira ; un ari’i ne peut l’être de quiconque, à moins d’avoir été vaincu et être captif. Alors que dans le discours occidental, un régnant se présente souvent comme serviteur du peuple, même s’il l’asservit.
Ces nuances seraient sans importance s’il n’y avait cette revendication à la "pureté" supposée être contenue dans la syllabe mā de mā’ohi. Comme il n’existe plus personne dans nos îles pouvant se revendiquer de pure souche insulaire, ce gauchissement du sens des mots conduit certains à totalement renier leurs origines exogènes, voire à établir une hiérarchie loufoque entre les ascendants allochtones et autochtones et à l’intérieur des deux groupes. Ceci, en oubliant que les plus grands héros = ’aito, océaniens, étaient des voyageurs découvreurs de terres nouvelles qu’ils apprivoisaient. Se recroqueviller sur des racines décrétées "magiquement" implantées là où des ancêtres se sont installés, ne facilite ni la cohérence de la pensée, ni l’équilibre psychique et distille une ambiance malsaine.
J’observe en outre un effet pervers dans l’utilisation abusive du mot mā’ohi brunissant à la locale, comme un étrange label d’authenticité à usages multiples, ce qui passe par la tête du locuteur du moment ou du parolier de certaines chansons actuelles. Ça donne des inepties applaudies et diffusées avec une émotion d’autant plus contagieuse qu’elles sont toc. Comme ni les pouvoirs publics ni les organismes financés et prévus pour veiller au respect de la langue, ni les lobbys se prévalant d’une fière ma’ohitude n’affectionnent la rigueur et l’exactitude, ça nous fait léguer de consternants chop suey, salade russe et karapu = mixture, insipides.
Un tel laisser-aller culturel et langagier ne facilite guère l’émergence d’un esprit critique sur nos propres comportements et encore moins l’exigence de rigueur et clarté dans la gestion de nos affaires. En témoigne notre classe politique où nul ne se démène pour préserver intelligemment l’environnement, réceptacle de la culture polynésienne. Le suremballage et donc l’importation d’énormes quantités de déchets n’a jamais mobilisé sérieusement la classe politique, malgré les travaux d’alerte et de propositions de cadres administratifs dévoués mais disqualifiés par la nomenklatura régnante qui se coopte d’année en année. Des associa-
tions ont à moult reprises attiré l’attention sur l’urgence à cesser d’importer des produits qui, dès leur achat, sont des déchets. Elles ont en vain demandé la mise en place de "normes polynésiennes" sévères contre l’introduction d’objets d’utilité éphémère et nuisance durable. Benjamin Stora aurait-il raison ici aussi en disant : "Là où l’importation est privilégiée au détriment de la production d’un pays, règne inévitablement la corruption" ?
Nous n’avons pas besoin d’ennemi extérieur. Ce sont nos services, nos entreprises et des gens bien de chez nous qui saccagent nos précieuses et belles rivières, abattent des arbres plus que centenaires avec l’assurance de vandales arrogants, fiers de leurs méfaits et hautement rémunérés. À quoi servent ces représentants que nous payons si grassement ? Ce n’est pas à l’ONU que les enjeux sont les plus graves mais ici, dans notre quotidien, dont la qualité se dégrade. Nos femmes politiciennes, même en étant plus nombreuses que les hommes dans l’hémicycle, n’ont guère brillé par leur esprit pratique et leur bon sens. Je reçois des appels catastrophés et anxieux sur une inexorable détérioration des archives du Fenua. Allô, les élus de tous bords, méritez vos rémunérations en veillant à la transmission des documents de notre Hier et de notre Aujourd’hui. Même si pour vous, l’ignorance fut et est un sésame précieux pour être considéré dans vos sphères d’influence, faites une exception. Faites preuve d’originalité en assurant le relais des connaissances. Ça changera un peu. Cessez de privilégier les incompétents notoires, parfois condamnés par les tribunaux et ayant même passé l’âge de la retraite, en leur octroyant des postes où ils s’engraissent et plombent le présent et l’avenir.
Toutes proportions gardées, je ne puis m’empêcher de comparer l’Algérie et le Fenua. Ils ont eu l’indépendance et le peuple a continué à s’exiler. Nous avons eu l’autonomie et les SDF sont en phase exponentielle. J’ai la faiblesse de penser que la rente nucléaire fut aussi pernicieuse, sinon plus, que les rayons ionisants. Mais cela ne nous exonère pas de nos responsabilités individuelles et collectives.

Jeudi 18 Avril 2019 - écrit par Simone Grand


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Confiture et déconfitures…

Confiture et déconfitures…
Le landerneau polynésien a été agité ces dernières semaines. D'abord, on a appris que l'affaire JPK faisait de nouveaux remous et remontait à la surface plus de 21 ans après la disparition de Jean-Pascal Couraud, avec la garde à vue, puis la mise en examen pour "meurtre" de l'ex-compagne et de l'ami du journaliste, Miri Tatarata et Francis Stein, respectivement directrice de l'Environnement et directeur adjoint du Service de la culture et du patrimoine. L'occasion pour Tahiti Pacifique de se replonger dans ses archives et de rappeler comment la politique peut peser sur la justice (lire page 38). C'est valable encore aujourd'hui avec, comme piqûre de rappel, ce nouvel épisode dans l'affaire Te Maru Ata, où des propriétaires "irréductibles" font face depuis plus de vingt ans à l'obstination du promoteur du lotissement, Bill Ravel (lire page 16), qui a bénéficié à plusieurs reprises du soutien politique de Jean-Christophe Bouissou, ministre du Logement et de l’Aménagement du territoire, en charge des Transports interinsulaires maritimes et aériens, et porte-parole du gouvernement. Tous deux sont sous le coup d'une mise en examen pour "soupçons de corruption" aux côtés d'Emmanuel Sztejnberg-Martin, ancien responsable de la communication du haut-commissariat.
La même semaine, celle où l'on a célébré l'autonomie du Pays, une salve de condamnations et de mises en examen a ébranlé le fenua. Notre ex-président, Gaston Flosse, et notre actuel président, Édouard Fritch, ont été condamnés dans l'affaire de la citerne d'Erima : le premier a écopé de 2 ans de prison avec sursis, 10 millions de Fcfp d’amende et 3 ans d’inéligibilité ; quant au second, il lui est réclamé 5 millions de Fcfp d’amende et 46,3 millions de Fcfp de dommages et intérêts. Les deux hommes, ancien et actuel maires de Pirae, ont été accusés de "détournement de fonds publics" pour avoir fait supporter aux administrés de Pirae l’adduction en eau au domicile de Gaston Flosse, à Arue, depuis 1989. Ils ont décidé de faire appel de ces décisions. Dans la foulée, trois chefs de service locaux ont été mis en examen : deux pour meurtre (cités plus haut) et un pour proxénétisme de mineurs de moins de 15 ans (il sera jugé en comparution immédiate le 18 juillet, aux côtés de deux chefs d'entreprise et d'un pharmacien). Peu de temps auparavant, le maire de Papara et représentant à l'assemblée de la Polynésie française, Putai Taae, a été, lui aussi, condamné pour "prise illégale d'intérêts et recel d'abus de confiance" pour avoir versé des subventions à l’association Ia Ora Papara, dont il était le président d’honneur. L'affaire Haddad-Flosse, elle, a été renvoyée en septembre, pour la quatrième fois en quinze mois.
Au vu du nombre d'hommes politiques ou de responsables corrompus à Tahiti et dans les îles, on devrait lancer un concours : celui qui trempe le mieux le doigt dans la confiture ! D'ailleurs, souvent, ce n'est plus le doigt, mais le bras entier qui plonge dans le pot… Par contre, côté projets, le gouvernement collectionne les déconfitures, à l'instar du Village tahitien. Ainsi, malgré deux reports de date (le 22 mars et le 6 mai 2019), les investisseurs maoris et le Samoan Frederick Grey n'ont pas concrétisé leur offre. Le groupement Kaitiaki Tagaloa avait pourtant été déclaré lauréat le 13 avril 2018 des six lots d’hébergements touristiques de l'appel à projets sur les seize lots que constitue le projet global et avait signé le 17 août suivant le protocole d’engagement avec TNAD. Le délai ayant expiré, deux prolongations de 45 jours leur ont été accordées jusqu'à la date butoir du 30 juin dernier. Désormais, on attend le plan B de  la Vice-présidence, en charge de la supervision de ce grand projet d'investissement, qui a déjà coûté la bagatelle de 700 millions de Fcfp de frais d'études. On guette aussi des nouvelles de la ferme aquacole de Hao, dont on a fêté, le 6 mai dernier, le quatrième anniversaire de la première pierre inaugurale…

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt