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Mieux aller danser qu’étudier ?

La danse tahitienne, ou ‘ori tahiti, est enseignée dans les établissements scolaires de la Polynésie française et figure même parmi les épreuves du baccalauréat ; elle est, avec la perle et la vanille, exportée dans le monde entier et a même figuré dans le Guinness book of records de 2015 (grâce aux Mexicains) et de 2016 (grâce aux Tahitiens). Véritable moteur culturel, “parfait moyen d’expression des nouvelles générations soucieuses de préserver l’héritage du passé”, elle joue désormais un rôle social, économique et politique – majeur et indéniable.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a seulement cinq générations de cela, la danse, ou upa-upa, ne faisait pas partie ni de la culture, ni de la société, ni de l’économie telles que pouvaient se l’imaginer les politiques de 1853. La danse, c’était “l’école du désordre”, elle désertifiait d’ailleurs les écoles et rendaient impossibles les travaux communautaires dans les jardins et les chemins publics. C’était il y a 167 ans, dans un autre temps, le bon vieux temps ? Dans un ancien monde où le passé était simpliste, le présent très indicatif et le futur dessiné…



Messager de Tahiti du 27 mars 1853

Le front de mer de Papeete vers la fin de la décennie 1850 - Crédit photo : Gustave Viaud (1836-1865)
Le front de mer de Papeete vers la fin de la décennie 1850 - Crédit photo : Gustave Viaud (1836-1865)
"De l’inspection générale des écoles et enclos publics il ressort ce fait remarquable : dans tous les districts où les upa-upa étaient organisées, les enclos publics étaient mal tenus et les écoles délaissées ; dans ceux au contraire où il n’y avait pas de upa-upa les enclos sont bien cultivés et les écoles renferment de nombreux élèves. La démoralisation produite par l’organisation des upa-upa faisait des progrès si rapides, qu’en certains lieux des enfants de 10 à 12 ans arguaient, pour ne pas se rendre à l’école, qu’ils faisaient partie de la upa-upa, et répondaient naïvement qu’ils aimaient mieux aller danser qu’étudier.
Les chefs des districts où les upa-upa existaient sont bien coupables de ne pas s’être opposés, comme la loi leur en fait un devoir, à ces progrès de désordres. Et les pères, les mères, les juges qui prêtaient la main à ces œuvres immorales, qui s’en rendaient les complices par faiblesse, méritent d’être sévèrement blâmés. Cependant, il n’y a qu’un cri parmi les hui-raatira pour la suppression des upa-upa. C’est l’école du désordre, c’est un opprobre pour la population.
Le gouvernement n’hésite pas un instant à signaler ces chefs qui n’ont pas eu le courage de s’opposer à l’invasion clandestine du mal.
Le district de Haapape [Mahina] avait une upa-upa organisée ; l’école était dans un état déplorable. Le gouverneur adresse une admonition sévère au chef. Comment un homme comme Tariirii, qui s’est montré plein de courage, a-t-il eu assez d’abandon pour céder par faiblesse de cœur aux insinuations de son entourage et laisser s’établir sous ses yeux un foyer de démoralisation ?
Et le chef de Papenoo, Ori2, bien qu’il fût convaincu de l’effet déplorable des upa-upa, comment n’a-t-il pas eu assez de force en s’appuyant sur la loi, sur les intentions du gouverneur, sur le vœu des hui-raatira, pour s’opposer à l’établissement de cette association de débauche qui ruinait ses enclos et rendait ses écoles désertes ? Et cette faute est d’autant plus impardonnable que les cultures sont plus faciles dans ce district où il n’y a pas besoin de clôture.
[…]
C’est avec regret que nous constations que de semblables désordres régnaient dans le district de Papara. Nous n’osons pas en rendre responsable son chef, qui fut l’honneur d’une autre époque, et qui aujourd’hui affaibli par l’âge3 ne peut plus apporter dans les affaires la même énergie qu’autrefois. Mais que le blâme retombe sur les juges Apo et Urupa, sur le toohitu Fareotahi, qui devaient suppléer le chef dans des fonctions et dans une surveillance que son grand âge lui rend si difficiles.
Nous avons signalé les chefs qui ont laissé pénétrer l’esprit de désordre dans leurs districts ; il est juste que nous donnions des éloges à ceux, au contraire, qui l’ont combattu, et que nous les citions comme modèles à toute la population.
Tiarei doit être mis au premier rang : là, pas de upa-upa, pas de débauche ; l’école est sur un bon pied ; on y compte jusqu’à cinquante élèves des deux sexes ; l’enclos public est très bien entretenu et le travail des routes mené avec intelligence et zèle. Que les autres chefs imitent Maitui (Manua4) ; son esprit d’ordre s’étend à tout ; il n’y a pas jusqu’à sa maison qui fasse plaisir à voir ; la propreté et la décence y règnent ; des fleurs en rendent les abords charmants, et c’est là qu’on peut se donner le spectacle de ce bonheur que l’Ecclésiastique5 nous montre : un des plus grands sur la terre d’un mari et d’une femme qui s’accordent pour faire le bien.
Le même charme du bon ordre se retrouve à Mahaena. Ici l’enclos public est un jardin où l’on peut se promener avec plaisir. Nulle part de mauvaises herbes ; tout y est attentivement soigné ; l’enclos est coupé d’enclos le long desquels on circule à l’aise.
Quand l’heure des récompenses sera venue, l’école de Mahaena en aura sa part, et les noms des élèves qui le méritent seront publiés. Le chef et la cheffesse s’entendent pour l’accomplissement de leurs devoirs, et c’est avec une douce satisfaction que nous désignons ici Roura-vahiné6 et son mari, Roura-tané, missionnaire et maître d’école à la fois, dont le zèle, l’intelligence et la conduite morale donnent au district un exemple si heureusement suivi.
[…]
Faaa, ce district autrefois livré à un honteux abandon, est rentré dans une meilleure voie. L’école surtout mérite notre attention ; on y trouve ceci de remarquable que les jeunes garçons, d’ailleurs dépassés par les jeunes filles, y montrent une aptitude particulière à l’étude ; le gouvernement s’y intéresse vivement ; car il espère s’assurer là une pépinière où il choisira ses instituteurs, ses juges, ses mutoi les plus dignes de confiance. Une femme pourtant est à la tête de ce district7. N’est-il pas singulier que presque tous les districts menés par les femmes soient aussi ceux où l’administration fonctionne bien.
Que les chefs y fassent bien attention. Le gouverneur8 ne s’arrêtera pas que tous les districts ne soient comme Tiarei, comme Mahaena, comme Paea. Malheur aux chefs et aux juges qui seront un obstacle dans cette marche du pays vers un ordre meilleur."

Bibliographie
Bernard Pichevin, 2013, Généalogies et Histoire de Tahiti et des îles de la Société, AVI.
Raoul Teissier, 1996, Chefs et Notables au temps du Protectorat 1842-1880, S.E.O.

Vendredi 15 Janvier 2021 - écrit par Robert Koenig


Robert Koenig

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Archives militaires “déconfinées” et venue de Macron au fenua : “poisons” d’avril ?

Dans notre précédente édition spéciale consacrée au nucléaire (“Après l’intox… l’infox !, TPM n°451 du 26 mars 2021), nous nous réjouissions de l’annonce du président de la République française, le 9 mars dernier, d’ouvrir enfin les archives militaires pour la période précédant 1971, qui représentait une lueur d’espoir. Las, Patrice Bouveret, cofondateur et directeur de l’Observatoire des armements, interpellé par notre dossier, nous apporte cependant une précision de taille. Dans une tribune qu’il nous a consacrée (lire pages 6-7), il explique que la décision d’Emmanuel Macron d’autoriser l’accès aux archives ne peut pas concerner les documents sur les essais nucléaires sans que la loi de 2008 sur lesdites archives ne soit modifiée au préalable par le Parlement. Cela signifie que non seulement cela peut prendre pas mal de temps, mais, surtout, que ce n’est pas encore inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale…

En effet, cette loi sur les archives du 15 juillet 2008 contient un article qui rend incommunicables tous les documents sur les armes de destruction massive, donc sur le nucléaire, et cela vaut malheureusement aussi bien pour les 17 essais tirés au Sahara que les 193 autres expérimentés en Polynésie française ! L’accès aux documents classifiés est un difficile combat. Une longue action juridique, à l’initiative des associations Moruroa e tatou et l’Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), a permis en 2013 la déclassification de quelques archives sur les essais en Polynésie et au Sahara. Archives qui ont d’ailleurs élargi la zone de résidence à toute la Polynésie pour les victimes souhaitant obtenir une indemnisation, et qui ont été à la base du travail pour la publication du livre Toxique.

Alors, “déconfiner” les archives militaires : est-ce bien là l’intention du président ? “Nous pouvons en douter, tranche Patrice Bouveret, car si la déclaration de l’Élysée évoque la nécessité « de renforcer la communicabilité des pièces », elle s’empresse de préciser que cela doit se faire « sans compromettre la sécurité et la défense nationales » L’argument massue toujours mis en avant depuis des décennies !” Personne ne demande la divulgation des secrets de fabrication de la bombe, mais tout le monde souhaite connaître les différentes mesures enregistrées sur les retombées radioactives des explosions afin de permettre aux victimes et aux ayants droit d’obtenir réparation et indemnisation. Nous voulons toute la vérité, rien que la vérité. Peut-être que l’hypothétique venue de Macron au fenua, invité pour la fin du mois d’août, sera l’occasion de mettre cartes sur table ? Mais rien n’est moins sûr quand on voit que l’État persiste et signe dans son attitude méprisante en cédant “gratuitement” à la Polynésie un terrain et des bâtiments infestés d’amiante et de plomb pour abriter un centre de mémoire des essais nucléaires !

Un cadeau empoisonné donc, pour un mémorial dont le contenu muséographique est entièrement géré par les hautes sphères parisiennes sans la consultation d’aucun Polynésien…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT