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PAUVRETÉ – PRÉCARITÉ – ERRANCE en Polynésie française

Les seuls "amortisseurs" sociaux suffiront-ils à éviter l’explosion sociale ?



Crédit photo : Facebook Tahiti SDF
Crédit photo : Facebook Tahiti SDF
Si la pauvreté recule globalement dans le monde, les inégalités, par contre, continuent à augmenter. En effet, 57  % du patrimoine mondial est détenu par les 10  % les plus riches du G7. En Polynésie, aucune étude approfondie n’a mesuré la répartition du patrimoine et son évolution. Selon la Banque mondiale, un milliard de personnes vit sous le seuil de pauvreté, fixé à 1,90 dollar par jour. Si on appliquait cet instrument international de mesure purement monétaire, il n’y aurait pas de pauvres en Polynésie. Nous devinons que le seuil de pauvreté doit être mis en relation avec un certain nombre de données propres à chaque pays ou entité démographique (revenu moyen, coût de la vie, patrimoine, ressources non monétaires).
Le seuil de pauvreté reste à définir précisément pour l’ensemble de la Polynésie. Le ministère de la Santé et de la Solidarité publiait en novembre 2011 un certain nombre de données sur la pauvreté en Polynésie. Il annonçait que le seuil de pauvreté relatif (SPR) s’établissait en 2009 à 48 692 Fcfp par unité de consommation, soit une moyenne économique journalière pour une personne seule de 1 623 Fcfp. Ainsi, 27,6 % de la population était considérée comme vivant en dessous du seuil de pauvreté. D’après cette étude de source gouvernementale, 20 % des plus riches en Polynésie disposaient de 50 % des revenus, alors que 20 % des plus pauvres ne disposaient que de 6 %. L’écart était donc de un à huit alors que les recommandations CEE/ONU préconisent un à trois. En réalité, il est difficile de dire exactement combien de Polynésiens peuvent être classés dans la catégorie des "pauvres" tant les critères restent approximatifs et subjectifs et le vécu différent.

Il reste que le même phénomène se développe en Polynésie qu’à l’échelle mondiale. Les inégalités se creusent entre les plus riches et les plus pauvres selon les mêmes causes que dans le monde : bulles immobilières, accaparement du foncier, spéculation financière, avantages catégoriels, fiscalité indirecte pénalisant les plus faibles, négociations sociales défavorables aux salariés ou aux retraités à faibles revenus (75  % des retraités CPS disposent d’une pension inférieure à 150 000 Fcfp).

La trilogie pauvreté, précarité, errance

La pauvreté est évidemment source de frustrations, dans la mesure où elle limite les possibilités de développer une vie familiale harmonieuse, de bénéficier d’une alimentation saine et équilibrée, d’assurer la santé de tous et une bonne insertion dans le monde de l’éducation, des loisirs et de la culture. La pauvreté limite le champ des possibles. Elle ne conduit pas forcément à la rue et à la perte de la dignité. La définition de ce seuil de pauvreté reste difficile en Polynésie. Des personnes avec 350 000 Fcfp par mois ne vont pas se considérer dans l’aisance alors que des gens à revenus modestes (150 000 à 200 000 Fcfp) ne vont pas se dire comme des gens pauvres dans la mesure où, vivant chichement et parfois dans une économie de subsistance, ils ne sont pas dans une situation de dépendance absolue vis-à-vis d’autrui. Ils gardent leur dignité.

Plus que la pauvreté monétaire, qui n’est qu’un indicateur parmi d’autres, le drame de plus en plus de Polynésiens est la précarité. La précarité est l’impossibilité pour un individu ou une famille d’assurer son logement permanent, de se nourrir d’une façon suffisante et équilibrée, de se déplacer, de se soigner, de se former, d’accéder à la vie citoyenne et à un travail un minimum stable. La précarité apparaît dès que quelqu’un est coupé de ses racines et du monde professionnel. La précarité est toujours le fruit d’une rupture qui a rompu la chaîne des appartenances : familiales/scolaires/religieuses/sociales/culturelles.
La précarité est aussi le résultat de la perte progressive de la capacité de l’individu à analyser sa situation, à prendre des décisions, à pouvoir définir un projet de vie, à se projeter dans l’avenir. C’est aussi la perte de toute autonomie financière et de moyens permettant d’exprimer et mettre en œuvre un choix de vie.

Cette réalité d’isolement et de rupture est beaucoup plus forte en milieu urbain (grande agglomération de Papeete). La chaîne des solidarités et des fraternités y est moins forte. La tentation est double :
- de rechercher des groupes ou des bandes pour retrouver de la chaleur humaine et un sentiment d’existence, mais sans que cela débouche toujours sur des projets de réinsertion professionnelle ou sociale ;
- de rechercher des solutions ponctuelles que confèrent l’alcool, la drogue, le vol, la mendicité et la prostitution pour se trouver un peu d’argent.

Pour un certain nombre de gens en situation précaire (jeunes, personnes âgées), il y a un glissement progressif dans l’errance qui se développe surtout dans l’agglomération de Papeete. Tous ces SDF en rupture d’appartenances et sans ressources fixes nous interpellent fortement, car ils témoignent de notre échec collectif du fait de notre incapacité à accueillir, à soigner, à permettre la reconstruction humaine de ces hommes et de ces femmes de se réinsérer par la formation et le travail. Les SDF sont parfois lus comme des dangers pour notre confort et sécurité. Ils sont souvent aussi traités avec mépris. Ils sont pourtant l’image de ce que nous aurions pu devenir si nous avions été mis dans les mêmes conditions et si nous avions subi les mêmes ruptures.

Au-delà de la définition des mots, les Polynésiens dans leur ensemble, mais plus particulièrement les décideurs, sont appelés à prendre conscience des injustices sociales et inégalités qui marquent notre société et qui sont, en partie, la cause de cette situation de rupture de beaucoup de nos concitoyens. Il faut rappeler que, dans le monde, les 50  % les plus pauvres ont bénéficié de 12  % de la croissance quand 1  % des plus riches ont capté 27  % de la croissance. La richesse accumulée du fait de la croissance des "Trente Glorieuses" et de la manne du nucléaire en Polynésie a nourri l’appétit du gain et du confort pour une bonne part d’entre nous. Il n’est pas certain que cela ait développé le goût du partage et de la fraternité. Il est très probable qu’une nouvelle étude statistique sur les écarts de richesses en Polynésie en 2018 montrerait un creusement de la pauvreté et des inégalités.

Quelles peuvent être les réponses à cette situation ?

À ce jour, cela passe par la mise en place d’amortisseurs sociaux qui sont de deux types :
- D’abord, les actions caritatives conduites par les associations et les églises. Le dernier exemple en date est la kermesse devant la cathédrale il y a deux semaines, à l’initiative du Père Christophe et d’un groupe de bénévoles mobilisant à la fois des SDF et des bienfaiteurs. D’autres associations ou mouvements caritatifs s’activent pour soulager la misère et assurer la survie des plus déshérités et surtout redonner du lien social et de la dignité. Admirons ce geste fraternel du collectif des coiffeuses en faveur des sans-abri. Cet engagement naturel et spontané des Polynésiens est important et indispensable car la force d’une société se mesure aussi à la capacité de fraternité, mais il ne suffira pas à endiguer la montée de la précarité, des phénomènes d’errance et des violences. La preuve en est que le nombre des SDF augmente, même si les chiffres sont l'objet d’interprétation et aussi de politisation.

- Le deuxième champ d’action appartient au politique et aux acteurs sociaux. Si un certain nombre d’actions ont été entreprises pour favoriser l’emploi, l’essentiel reste centré sur la mise en place d’amortisseurs sociaux. Il s’agit de soulager la misère sous forme d’aides ou de subventions, mais on reste dans le champ de la compensation sociale, de l’assistance, pour ne pas dire parfois de l’assistanat. Cette politique est insuffisante dans la mesure où elle ne s’attaque pas suffisamment aux causes de cette pauvreté et de cette précarité.
La journée organisée par le Père Christophe en synergie avec des bénévoles et des SDF eux-mêmes a l’intérêt de sensibiliser, d’interpeller et d’inviter à l’action, mais elle n’a pas la prétention de régler l’ensemble des problèmes. C’est un plan d’urgence de lutte contre la pauvreté et la précarité dont la Polynésie a besoin. Ce plan appelle à la mobilisation de tous les acteurs. Le collectif Te Ta'i Vevo avait cet objectif au niveau associatif mais politiques, employeurs et syndicats doivent faire converger leurs analyses et leurs efforts afin de mobiliser les moyens financiers nécessaires qui devront nécessairement passer par une redistribution sociale. La Polynésie a cruellement besoin de travailleurs sociaux et de formations. Elle a besoin aussi de structures adaptées et de moyens pour favoriser l’insertion des personnes en situation précaire. L’effort doit être collectif et devra nécessairement passer par une réforme fiscale.

Roland Clavreul
(Initiateur du collectif Te Ta'i Vevo)

Vendredi 30 Novembre 2018 - écrit par Roland Clavreul


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Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état

Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état
Ô surprise, un communiqué envoyé par le haut-commissariat confirme que l’État français cède officiellement au Pays, à titre gratuit, l’ancien bâtiment du commandement de la Marine pour installer en Polynésie le futur centre d’archives, d’information et de documentation sur les essais nucléaires. Sis boulevard de la Reine Pomare, sur le front de mer de Papeete, ce site est donc voué à accueillir le futur Centre de mémoire, mais, comme nous l’avons pointé du doigt à maintes reprises (lire notamment notre édito “Centre de mémoire : on se souviendra surtout de l’ingratitude de la France envers la Polynésie…”, TPM n° 420, du 15 novembre 2019), il s’agit en réalité d’un cadeau empoisonné, puisqu’il contient de l’amiante et du plomb ! Aussi, ce sera au Pays de financer sa construction, ce qui paraît aberrant eu égard “la dette” que la France métropolitaine se doit d’honorer. L’affront hexagonal est alors monté d’un cran, lorsque l’Assemblée nationale a adopté, le 14 mai dernier, un projet de loi visant “la clarification” et une meilleure “interprétation” des règles d’indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française, et ce, au beau milieu de “diverses dispositions urgentes pour faire face aux conséquences de l’épidémie de Covid-19” (lire pages 12 à 15)…

Cette disposition, qui avait été actée en séance le 3 mars dernier, mais dont la transmission avait été retardée en raison de la crise sanitaire, est ainsi un “cavalier législatif” qui rend applicable le seuil d’1 millisievert à tous les dossiers de demandes d’indemnisation. Autrement dit, c’est un retour à l’amendement scélérat dit “Tetuanui” tant décrié ! Tel un poignard planté dans le dos, ce “coup de Trafalgar” a été, de surcroît, manigancé depuis les hautes sphères parisiennes en l’absence des parlementaires polynésiens ! Une manière
cavalière de mener le bras de fer qui a indigné, par exemple, Moetai Brotherson, député polynésien et vice-président du Tavini Huiraatira. Et d’interpeller l’État français : “Qu’est-ce que le peuple polynésien vous a fait pour que vous nous détestiez autant ?” Dans une longue interview accordée à Tahiti Pacifique, il fustige le gouvernement central et évoque “une frilosité maladive à vouloir indemniser de façon respectable les victimes de ces essais” (lire pages 18 à 21). Les associations locales de défense, 193 et Moruroa e Tatou, représentées par Père Auguste et Hiro Tefaarere, tirent également à boulet rouge sur l’État et rejettent désormais à l’unisson le projet de Centre de mémoire. Dans les réactions que nous avons recueillies (lire pages 22-23), la notion de “crime contre l’humanité” est omniprésente et l’on connaît tous le coupable, bien qu’il n’ait toujours pas présenté ses excuses au peuple polynésien...

Enfin, un ingénieur retraité de la Direction des essais du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Ghislain Houzel, qui a effectué de très nombreuses missions à Moruroa, de 1966 1997, et assisté à plus de 120 tirs, nous raconte l’horreur des essais nucléaires, sans langue de bois, au fil d’un entretien riche en anecdotes (lire pages 24 à 27). Vous l’aurez compris, c’est un numéro “collector” que nous vous proposons, avec une édition spéciale de
16 pages consacrées à ce douloureux sujet en Polynésie. La page du nucléaire, qui a profondément entaché les relations du fenua dans son histoire avec la Métropole, n’est toujours pas tournée. Le sera-t-elle un jour ? Aujourd’hui, nous avons un rêve : que cette question explosive soit gérée localement par “des hommes, de vrais hommes, avec des *** dans la culotte”, pour reprendre l’expression récente du président du Pays. Et puis, si d’aventure Emmanuel Macron se décidait à venir nous rendre visite un jour, nous aimerions lui dire : “Eh, Manu, tu redescends et tu dépollues ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt