Transformations des paysages et changement social en Polynésie.

« Moorea défigurée…..comme Tahiti ! ».

Jean Pavageau, Sociologue, Professeur des Universités.


    Si l’on observe depuis une dizaine d’années la transformation des deux grandes îles de la Polynésie Français - Tahiti et Moorea - on ne peut que constater leur croissance rapide et un processus d’urbanisation accéléré ; parler d’urbanisation de l’île de Moorea peut surprendre tant on est habitué à considérer « l’île sœur » comme une « île jardin », auréolée de toute la représentation mythique de la Polynésie enchanteresse.
    Mais la réalité a changé ; le type de développement qui se précise est bien celui de l’urbanisation, marqué de plus en plus par la dévalorisation des espaces et la dégradation des paysages. Sans s’en rendre compte on s’est comme habitué à ce processus de croissance, source de la dégradation des paysages, le fatalisme de l’urbanisation étant petit à petit intégré comme le symbole du « développement »  (« comme à Tahiti »).
    Pourtant, dans le même temps, une intense information et une forte éducation à la protection de l’environnement ont été dispensées sous diverses formes : sensibilisation à la gestion des déchets, limitation des nuisances et des sources de pollution, économie des énergies, etc….. A l’école, dans la ville, dans les médias, cette préoccupation a été mise en avant ; il n’est même plus un concours de beauté (les miss) qui oublierait de mentionner dans ses valeurs « la protection de l’environnement ». Toutefois, dans ces actions de sensibilisation, le grand absent est le problème de la protection et de la préservation des paysages.
    L’intention de ce texte n’est pas de créer des polémiques sur l’éternelle question de « à qui la faute ? », mais de montrer comment le système socio-économique favorise des pratiques négatives, et d’amener à la prise de conscience individuelle et collective de l’importance des paysages et par là même, de la nécessité urgente de leur protection .
    Nous nous proposons ici d’appréhender l’importance, l’étendue et la nature des changements de l’espace du littoral de l’île de Moorea, depuis une décennie (2000-2010) ; d’analyser en même temps les transformations sociales qui sont à la fois à l’origine et la conséquence de ces évolutions.

    Pour développer cette problématique, nous allons d’abord rappeler l’importance du paysage dans la vie de chaque individu comme dans la vie d’une société ; puis nous mettrons en évidence la diversité des processus de transformations et de dégradations qui sont à la fois à l’origine et la conséquence de ces évolutions ;  enfin nous analyserons l’impact des espaces dégradés sur les individus, les groupes et les sociétés ; en conclusion nous proposerons une synthèse de ces observations et analyses et une réflexion sur les notions de créativité et de développement durable.

    Importance du paysage.

    Dans la création et l’évolution d’un groupe ou d’une société, le paysage a joué et joue encore un rôle important ; on a quelque peu perdu de vue l’importance du paysage ou bien celle-ci est mal connue : c’est sans doute la raison pour laquelle le paysage est le grand absent des actions de sensibilisation à la qualité de l’environnement. Nous aborderons cette question selon une démarche psychosociologique, puis selon une démarche anthropologique
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    La qualité d’un espace, la beauté d’un paysage favorisent d’abord  l’harmonie individuelle ; comme le dit le neurologue Antonio Damasio  : « La contemplation de certains objets ou certaines circonstances - un paysage remarquable par exemple, un morceau de musique,… - causent l’émotion positive et un état physiologique harmonieux. Ce que nous appelons «spirituel» c’est notre perception de cette harmonie physiologique ». C’est bien la qualité de l’environnement et des paysages qui favorise en premier lieu la « qualité de vie », aujourd’hui si recherchée.
    L’inverse - constitué par les espaces sans qualité, « les non-lieux », comme le dit Marc Augé , les paysages dégradés, défigurés - produit chez la personne le désintérêt, l’absence de plaisir, voire l’ennui ou le manque de goût à vivre ; l’individu a besoin de beauté pour se développer, s’épanouir ; s’il ne la trouve pas dans l’environnement, les paysages, il devra la rechercher dans d’autres sources de stimuli, dans les média ou le virtuel aujourd’hui.

    La qualité d’un espace, la beauté d’un paysage favorisent l’harmonie de la personne mais également l’harmonie entre les personnes. Si on étudie l’histoire de l’implantation des villages et des villes, on se rend compte que les données matérielles ont été déterminantes certes (carrefour de routes, port, etc…), mais la qualité du paysage est entrée en ligne de compte de manière aussi déterminante. Souvent on reconnaît l’intelligence et le bon goût des moines, des seigneurs, des chefs militaires ou des paysans qui ont choisi dans le passé de construire monastères, châteaux, places fortes et villages dans de beaux sites, de merveilleux paysages ; c’est d’ailleurs ce qui constitue souvent aujourd’hui ce que l’on appelle le patrimoine d’un pays, ce qui caractérise son génie propre.
    Même si on sait que le bon, le beau favorisent le bien-être individuel et l’harmonie sociale, cette préoccupation de la qualité de l’espace n’est pas toujours présente dans l’esprit des concepteurs et aménageurs des quartiers et des villes . L’absence de qualité de l’espace bâti favorise la dysharmonie sociale, la méconnaissance de l’autre, la séparation, voire la violence. C’est ce que nous comprendrons mieux à travers une approche anthropologique.

    Une approche anthropologique est nécessaire pour appréhender d’abord les fonctions de l’espace ; la question des relations entre espace et société a toujours préoccupé les anthropologues  ; pour Lévi Strauss : « l’espace et le temps sont les deux systèmes de référence qui permettent de penser les relations sociales ensemble et isolément….Ces dimensions n’ont d’autres propriétés que celles des phénomènes sociaux qui les peuplent….  ». La perception de l’espace-temps permet la reproduction des modèles sociaux qu’ils représentent ; elle rappelle aux individus les règles de comportement propres au groupe ; il y a bien cohérence entre le mode d’organisation sociale et le mode d’organisation de l’espace.
    C’est la raison pour laquelle on peut dire qu’aménager l’espace ce n’est pas seulement une activité matérielle : produire de l’espace c’est en même temps produire du social, organiser le lien social, mettre en œuvre le fonctionnement de la vie en société ; couler du béton, dresser des murs, construire des routes ne sont pas des activités anodines, purement matérielles, car elles contribuent à établir notre rapport à l’autre, à façonner durablement les relations sociales. L’espace n’est pas neutre, « il n’est pas un cadre vide à remplir de comportements ; il est cause, source de comportements »
    Lévi Strauss rappelle bien que l’espace construit est un reflet du social, de même que l’aménagement de la Nature est une illustration de la société qui le produit. Produire et aménager l’espace c’est donc en même temps reproduire les valeurs et les normes de la société. C’est en observant l’espace que l’individu perçoit sa place et son rôle dans la vie sociale et est amené à reproduire dans l’espace les principes, les fondements de la société dans laquelle il vit. On peut ici reprendre l’expression de Victor Scwach : « l’espace est comme une métaphore du système social » .
    S’intéresser au phénomène accéléré de construction et d’urbanisation à Tahiti et à Moorea ce n’est pas simplement prendre en compte des surfaces bâties, des volumes implantés, des kilomètres alignés, c’est aussi observer les transformations de la société, l’évolution  de la culture, fondement du système social polynésien.
    Les fonctions de l’espace sont évidemment matérielles et économiques -  permettre à un groupe social d’exister et de se reproduire - mais elles sont surtout d’ordre culturel : l’espace procure les points d’ancrage au groupe social, lui donne des repères (identité), des références (mémoire) ; à travers des symboles et des mythes, c’est-à-dire sa culture, l’espace lui donne du sens, du lien, de la cohérence. On connaît ici l’importance de la notion de Fenua, le pays, présente dans tout le discours, la poésie, la chanson ; elle évoque l’espace géographique, mais surtout  la pérennité de la communauté, la cohésion de la société .
    Lorsque les fonctions structurantes, constructives (construction sociale) de l’espace se modifient, ou disparaissent, c’est l’ensemble de la vie sociale qui évolue. En observant la transformation « physique » de l’île de Moorea depuis une dizaine d’années, nous pouvons appréhender l’évolution de la société, marquée par les changements de valeurs et la mutation des rapports sociaux.
    Nous nous intéresserons surtout à deux phénomènes concrets représentatifs de l’impact de l’urbanisation à Moorea : l’exploitation des sites de qualité (qui entraînent une dégradation des paysages), la multiplication et la modernisation des séparations et des clôtures.
    Pendant de nombreuses années, les responsables politiques de Moorea ont mené une politique de protection de l’environnement et de préservation des paysages ; le plus significatif de ces choix a été le refus de l’électrification de l’île, tant que les lignes devaient être aériennes, avec multiplication des poteaux et des fils électriques : il ne s’agissait pas d’un refus de l’électricité, mais d’une préoccupation très affirmée, celle de préserver la qualité des paysages de Moorea. Ce n’est que depuis quelques années que l’électricité est arrivée : les lignes électriques sont enterrées ; seuls n’apparaissent que des réverbères sur certaines parties du littoral (port, zone hôtelière). Ce souci des paysages semble s’estomper aujourd’hui si l’on considère la prolifération des poteaux, des lignes téléphoniques et des panneaux publicitaires.
    Un autre phénomène discret est en train de se mettre en place, le mitage des espaces naturels ; au cœur de paysages somptueux, comme la baie de Cook et la baie d’Opunauhu, on voit apparaître ici et là, parfois en altitude ou dans des endroits insoupçonnés, quelques toits de fare plus ou moins modestes ; certes ils ne sont pas encore très visibles, mais ce qui est important c’est de signaler que, si le processus a pu se mettre en place, il va se développer ; ce qui pose la question d’un plan de développement contrôlé de la construction à Moorea.
    Nous ne pouvons pas ici faire un long développement sur la problématique du mitage, mais on sait que ce phénomène dégrade les paysages, et que de plus il est coûteux pour les collectivités qui doivent multiplier les chemins d’accès, les lignes électriques, etc… Mais il suffit de voir aujourd’hui l’île de Tahiti, l’agglomération de Papeete ; la construction s’est développée en peu partout,  gaspillant l’espace, défigurant parfois des paysages de manière définitive (photo a) ; on est bien loin des études d’impact qui seraient nécessaires avant la mise en œuvre des projets de construction.

    Pour revenir sur Moorea nous pouvons évoquer l’espace fragile de la baie d’Opunauhu, un paysage universellement connu. Le fond de la vallée a été pendant des décennies la propriété d’un américain qui y a développé de grandes plantations (en particulier de vanille). Au milieu du vingtième siècle (1962), il a cédé ses terres au Territoire, à conditions qu’elles restent non constructibles ; n’ont été implantés que le lycée agricole, un élevage de crevettes, un laboratoire de recherches et d’observation de l’environnement et, plus récemment, le service de l’équipement. Mais la pression est très forte et des constructions récentes, sur des bordures étroites en bord de mer (photo b), se rapprochent de cet espace protégé et inquiètent à juste titre les associations pour la protection de l’environnement .
    Le problème d’un plan d’aménagement se pose bien à Moorea pour prévenir les aspects négatifs du mitage ; il se pose aussi quant à la construction en continu tout au long de la côte, laissant libre cours à l’urbanisation généralisée.
    Cependant le phénomène le plus visible et le plus significatif reste pour nous celui des séparations, des délimitations, des clôtures, en particulier du côté mer. Il ne s’agit pas de tomber dans une sorte de nostalgie des « temps anciens », mais on peut encore constater que les séparations entre les parcelles étaient intégrées, décoratives et permettant à la fois la discrétion et la relation entre les voisins. Ces clôtures traditionnelles végétales étaient légères, symboliques, mais suffisantes pour délimiter les espaces ; de plus elle permettaient que le lagon reste visible par tous.
    Depuis une dizaine d’années, les clôtures « modernes » se sont multipliées, doublant pratiquement en longueur.  Le modèle occidental s’appuyant sur la notion (latine) de propriété privée, depuis longtemps implanté à Tahiti, s’est développé de manière caricaturale à Moorea : nous pouvons citer l’exemple d’une parcelle en bord de mer, entourée de murs en béton de plus de deux mètres de haut….sans aucune construction à l’intérieur ! Il s’agit bien là d’afficher sa propriété…..sans souci du paysage.
    Les clôtures les plus légères sont en grillage ou en bois, mais la plupart sont en parpaings de béton (photo c)

; généralement elles ne sont pas couvertes d’enduis, ni peintes, ni cachées par de la végétation ; l’aspect gris n’est guère en harmonie avec la végétation environnante. A cela il faut ajouter les clôtures en tôles (photo d) ou autres matériaux de chantier (photo e) , installées dans des provisoires qui durent depuis des années.

    Le but affiché de ces clôtures est certes de marquer les limites des propriétés, mais aussi de limiter la vue sur les espaces privés ; lorsque les parcelles sont du côté mer, le lagon est du même coup complètement occulté (photo f).

    C’est surtout lorsque l’espace a été gagné sur la mer par les remblaiements que la séparation est encore renforcée (photo g) ; les murs avancent jusque dans la mer, interdisant pratiquement le passage des promeneurs sur la plage et défigurant totalement le paysage (photo h).


Les clôtures ne sont pas là seulement pour marquer des délimitations des propriétés, mais aussi pour afficher des oppositions et des interdits ; les panneaux « interdit », « privé » ou « tabu » (photo i) complètent ce tableau hostile et agressif.
    Au cours de cette décennie, le phénomène de construction en dur de ce qui n’étaient que des lignes de séparation entre les parcelles a changé la physionomie de l’île ; il est renforcé en cela par de nouvelles pratiques inspirées du modèle urbain : les remblaiements, la prolifération des déchets, les constructions commerciales, l’éparpillement de containers (prévus pour les transports transatlantiques) (photo j), les panneaux publicitaires,….Ce processus d’urbanisation progressive et insidieuse de l’île est complexe et constitue une menace pour son identité et donc son avenir.

    Analyse du processus.
           
    Au bout d’une décennie de mutation de l’espace nous pouvons nous étonner de l’impact et de la force de ce processus ; il s’agit en fait d’un ensemble de phénomènes imbriqués et en interaction, d’ordre démographique, culturel, matériel et économique, structurel et politique.

    Le phénomène le plus prégnant est évidemment celui de la croissance démographique à Moorea. La population locale a beaucoup augmenté ; ainsi les grandes familles propriétaires de grands espaces se sont démultipliées et les parcelles ont du être morcelées ; la pression sur le foncier est devenue très forte en particulier sur le bord de mer à forte valeur économique.
    A cela s’ajoute l’arrivée massive de populations originaires de Tahiti ; la modernisation des transports maritimes et l’amélioration du réseau routier ont favorisé l’implantation de nouveaux résidents ; la population de Moorea a ainsi doublé en une décennie. Le mouvement pendulaire entre les îles sœurs est devenu très important ; il impressionne beaucoup les visiteurs.

    Une autre dimension de ce processus de dégradation des espaces et des paysages est moins visible car d’ordre culturel : les représentations, les idées reçues favorisent l’urbanisation non contrôlée de Moorea, « comme à Tahiti ». La croissance de l’île apparaît comme fatale : la « modernisation » entraînerait toujours des impacts inéluctables, signes de développement. On retrouve ici la problématique de la confusion entre croissance et développement ; la croissance économique et la transformation-dégradation  des espaces ne sont pourtant pas fatales : la prise de conscience et la réflexion collective sur le développement durable seront nécessaires de manière urgente.
    Lié au mythe du développement par l’urbanisation, le phénomène de l’habitus est très présent : puisque la notion de qualité n’intervient pas, ou peu, on s’habitue petit à petit à ce qui est non harmonieux, laid, dégradant… « comme à Tahiti …». L’habitus renforce ainsi le processus de reproduction.
    Ce processus de reproduction des modèles est nourri par les deux éléments que sont le désir mimétique et le principe de conformité. Le désir de posséder ce qu’a l’autre, d’imiter ce que fait l’autre est aussi très prégnant : comme l’envie chez l’enfant, le besoin d’acheter ce qui est dans le vent chez l’adolescent, la mode en général, le besoin de construction et de marquage de l’espace est très fort ; cela se traduit parfois par des surfaces, des volumes, des formes qui ne correspondent pas toujours aux besoins réels des individus, de la famille ou du groupe ; qui ne contribuent pas toujours au maintien de l’harmonie et de la beauté de l’espace construit et du paysage.
     Le désir mimétique est lui-même renforcé par le principe de conformité : l’individu considère qu’il doit se conformer aux modèles importés, reproduire les formes dominantes, au détriment parfois de la satisfaction de ses propre besoins .
    Entre aussi dans ce processus complexe de modernisation et d’urbanisation le besoin d’expérimenter de nouveaux matériaux et de nouveaux modèles de construction ; il faut dire que l’arrivée de gros engins, disproportionnés par rapport à l’espace restreint, subtil et fragile de Moorea, a favorisé ce processus. La décennie a été marquée par la multiplication des longs et hauts murs gris en parpaings, dépassant souvent le hauteur réglementaire ; ces clôtures qui défigurent les paysages ne correspondent pas aux besoins réels des habitants, alors que des clôtures légères (en végétal, en grillage ou en bois) seraient largement suffisantes.
    Le principe de conformité intervient à nouveau sous la forme du « tout sécuritaire » et il pousse bien des habitants à construire des mûrs épais et solides ; le marché de l’insécurité a fait son intrusion dans l’île alors qu’il ne correspond pas au système de valeurs des habitants, vivant largement selon le besoin de convivialité.
    Mais il faut évoquer aussi le cas des clôtures légères et fragiles, qui entourent souvent les maisons plus modestes ; les grandes pièces en plastique noires (photo k) ou vertes  (photo l) ont récemment fait leur apparition : peu coûteuses et légères elles sont souvent éphémères, ne résistant pas aux vents ; elle contribuent largement à la dégradation des paysages.


    Nous pouvons noter enfin que la reproduction de modèles, même dégradants, est plus aisée que l’attention aux contre-modèles ; en effet on pourrait mieux tenir compte de ce qui existe déjà sur Tahiti et qui a défiguré tout le pourtour de l’île ; ce contre-exemple pourrait être mis à profit dans une formation à la qualité de l’environnement.

    A côté des facteurs culturels et idéologiques liés à l’évolution des modes de vie et des modes de consommation, des facteurs structurels interviennent également dans le processus complexe de mutation de l’espace. Le facteur démographique est déterminant, comme nous l’avons vu, mais il est renforcé par la question du foncier et par les facteurs politiques.
    La question du foncier reste un problème clef en Polynésie ; de nombreux auteurs ont tenté de démêler cette question . Retenons le fait que l’indivision des terres est source de conflits familiaux et rend difficile l’aménagement de l’espace ; il en découle une méconnaissance des responsables de la gestion de l’espace, qui rend problématique la mise en oeuvre du droit et du contrôle de son application.
    L’application de la loi est elle-même difficile, car deux fondements du droit sont en jeu : le droit traditionnel polynésien et le droit français ; comme l’explique très bien un responsable de la fédération des associations de protection de l’environnement , selon les enjeux on sollicite l’un ou l’autre, ou l’un contre l’autre ; il existe toujours une ambiguïté ou un malentendu . Cette situation rend difficile la discussion à l’intérieur d’un même groupe de parenté, mais aussi entre propriétaires et responsables politiques ou administratifs.
    Cette contradiction quant à l’application de la loi se retrouve également selon que l’on se réfère à la loi du Pays ou à la loi de l’Etat. Pour ne parler que de deux problèmes - la réglementation sur les clôtures et la réglementation sur l’usage du littoral - les contradictions restent toujours possibles et donc l’application de la loi toujours difficile. C’est ainsi que le règlement sur la hauteur des clôtures, l’intervalle  entre les maisons, la distance par rapport à la route et l’espace public, etc…est rarement respecté.
    De même, la Loi Littoral (qui protège fortement le littoral métropolitain)  n’est pas traduite en une loi de Pays, ce qui donne lieu à toutes sortes de combinaisons : non seulement l’espace de cinq mètres entre la mer et la propriété n’est pas respecté mais les remblaiements permettent de repousser les limites ; on voit des murs de clôtures ou des terrasses avancer jusque dans le lagon ; des maisons sont parfois  construites sur des bandes de terre de moins de cinq mètres entre la route et le lagon, etc….. . « Laxisme, complicité passive, manque de sanction » caractérisent souvent les comportements des responsables politiques ou administratifs, explique le même responsable d’associations de protection de l’environnement.

    Ceci pose alors la question du pouvoir communal qui doit intervenir dans la répartition des espaces, accorder ou refuser les permis de construire, vérifier l’application de la réglementation (par exemple délivrer le certificat de conformité).
C’est toute la problématique du système démocratique qui est posée ici. Les élus affichent des convictions écologiques et tentent de mettre en œuvre des actions de protection, mais en même temps ils dépendent de leurs électeurs, leur avenir politique dépend d’eux ; ce qui les amène parfois à faire des concessions, à faire preuve de compréhension, voire de manque d’autorité. Comme l’explique un conseiller : « Elus et responsables administratifs ferment les yeux, laissent faire…. pour la paix sociale ! ».
    Nous pourrions évoquer enfin la brèche de l’instabilité gouvernementale depuis 2004, qui a favorisé le flou dans les processus de décision, les passe droits, le non suivi des actions, etc….. Cette instabilité a contribué à renforcer les processus de dégradation des paysages et de l’environnement .
    Après avoir appréhendé l’ensemble de ces facteurs démographiques, culturels, économiques, structurels et politiques, nous pourrons voir quels en sont les impacts sur les individus et la société, voir également comment ils peuvent être maîtrisés pour pouvoir sortir de ce fatalisme de la dégradation et voir comment les habitants et les responsables de Moorea pourraient reconquérir leur espace, « ré-enchanter » leur île et favoriser son développement.

    L’impact des espaces dégradés sur les individus et la société.

          Nous pouvons aborder cette question à travers un élément simple, celui de la séparation entre les parcelles ; le passage de séparations légères en végétaux à des clôtures plus élaborées (en grillages ou bois), puis à des murs en dur est  évidemment très représentatif de l’évolution de la société et de la transformation des relations sociales. Ces murs sont le fruit d’une distanciation de plus en plus grande entre les personnes ; celle distanciation produit à son tour de la séparation, de la méfiance, parfois de l’adversité (photo q).

           L’individuation apparaît comme un fruit positif de l’évolution sociale : l’acquisition de l’autonomie de la personne au sein du groupe de parenté, de la tribu, constitue une étape importante de son émancipation.  Mais on peut souvent constater la confusion entre l’individuation (nécessaire) et l’individualisme qui signifie l’oubli, la non reconnaissance de l’autre, le repli sur soi.
           Au nom du sacré droit de propriété - au sens latin du terme - l’individu pense qu’il est maître chez lui, y compris libre de présenter aux autres un paysage délabré ; c’est ainsi que l’on voit de plus en plus à Moorea des palissades rafistolées, faites de tôles ondulées, de vieilles portes de voitures, de panneaux de bois ou de plastic (photo r) ; le style « bidonville » est déjà arrivé.

On peut voir aussi des murs (de maison ou de clôture) terminés depuis plusieurs années et non enduits ou non peints, alors que le règlement d’urbanisme prévoit que le propriétaire doit terminer son travail, ce que doit confirmer le certificat de conformité. En fait il apparaît que le mur n’a pas une utilité fondamentale (de protection ou de sécurisation) ; il semble qu’il remplit davantage une fonction symbolique : l’affirmation de soi, l’affichage de sa propriété, de son statut social.
           On a beaucoup écrit sur la symbolique du mur  qui certes identifie, délimite, protège, mais qui sépare, oppose, crée l’adversité et la violence. Toutes ces représentations sont liées à la modernisation et à l’urbanisation, mais elle sont souvent mal vécues par bien des habitants de Moorea, représentations difficilement compatibles avec leur propre système de valeurs. Elles contribuent à dévaloriser le sentiment d’identité et d’appartenance ; elle contribuent aussi à la perte de conscience de la qualité de l’environnement, nécessaire à la qualité de la vie .
           La notion de perte du sentiment d’appartenance a été mise au jour et développée dans les année soixante par les sociologues, en particulier à propos des banlieues ; Paul-Henry Chombart de Lauwe , par exemple,  avait bien montré en quoi l’architecture des HLM et l’urbanisme des grands ensembles étaient porteurs de violence symbolique ; quelques années plus tard la violence urbaine confirmait bien cette hypothèse, selon laquelle l’aménagement de l’espace et la construction du bâti sont des moyens de façonner le social, dans l’harmonie ou dans la dysharmonie. A plus petite échelle, mais au niveau local, ces mêmes processus sont à l’œuvre à Moorea.  
    Ce territoire illustre bien l’évolution de la notion d’espace, selon trois étapes principales. Depuis toujours l’espace a été le support de la vie matérielle, de l’activité économique, permettant au groupe d’affirmer son appartenance, d’afficher son identité, de développer la vie sociale.  
    Depuis quelques décennies, tout en restant le support de la vie matérielle et de la vie sociale, l’espace est devenu de plus en plus le support de la vie pratique, de la fonctionnalité  (photo m) ; l’espace doit être « fonctionnel » , faciliter les déplacements, favoriser les « usages de la ville », etc….  
           Plus récemment l’espace devient lui-même produit, marchandise, source de profit, un bien à négocier ; l’aspect symbolique, culturel, social, passe au second plan. C’est en fait un changement du système de valeurs qui se manifeste à travers les transformations de l’espace.
    Un bon exemple de cette évolution est celui qui est donné par les expériences de défiscalisation. La défiscalisation - « niche fiscale » favorisant les investissements outre-mer - a sans doute aidé l’économie de la Polynésie en favorisant par exemple l’implantation de grands hôtels et la mise en œuvre de grands chantiers, mais elle a aussi entraîné la dégradation de certains espaces et la disparition de paysages de caractère, en détruisant espaces verts et cocoteraies (photo n), pour faire place à des constructions sans âme et sans identité  (photo o)



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    Après cette analyse rapide de l’impact de la dégradation des paysages sur les individus et la société nous pouvons nous poser la question de cet impact sur l’activité principale de l’île, le tourisme. Que devient l’Eden dont parlaient les voyageurs ? Certes Tahiti et Moorea ont su, jusqu’à présent, limiter l’urbanisation « à la verticale » et ne pas imiter le modèle de l’urbanisation à outrance comme à Hawaï. Cependant « l’urbanisation rapide des côtes transforme les océans en poubelles » , peut-on lire précisément dans un important document de l’ONU.
          Les responsables politiques et institutionnels n’ont peut-être pas suffisamment appréhendé les impacts négatifs de croissance par un tourisme non maîtrisé, à différents endroits de la planète ; nous pouvons évoquer ici le « syndrome » de la Costa Brava, en Catalogne, ou celui de la Costa del Sol, au sud de l’Espagne : les plus beaux sites du littoral ont été accaparés par les promoteurs immobiliers qui ont profité de l’absence de politique de l’environnement, et de la corruption, du temps du franquisme ; ils ont construit des tours sur les rochers même, en bord de mer et ont vraiment défiguré les côtes espagnoles  !  L’attrait touristique de ces régions a quasiment disparu et le résultat en est une aggravation de la crise économique.
         Pourrait-on parler du syndrome de Tahiti, l’île qu’on ne visite plus, tant elle est défigurée par les constructions, les murs de parpaings et de béton ? Bien des gens reconnaissent que l’on a ainsi détruit la poule aux œufs d’or ? N’assiste-t-on pas au même processus à Moorea ?
         Depuis des années on constate régulièrement la diminution de l’activité touristique en Polynésie…. « même à Moorea ! » ; on se lamente en évoquant la distance, les prix élevés, l’inadaptation aux nouveaux besoins et aux nouveaux marchés, etc…. On n’a pas suffisamment pris en compte le fait que le touriste est à la recherche de la qualité des prestations et des services, mais aussi de la qualité des paysages, de l’environnement et de la découverte des cultures spécifiques, surtout lorsqu’il visite des pays mythiques comme la Polynésie : le mythe du paradis préservé, de l’harmonie, de la plénitude des sens,…….  On assiste en fait à une banalisation des espaces, à une dégradation des paysages porteurs de rêves, parfois même à une destruction des espaces naturels, tant recherchés aujourd’hui.
    Cette banalisation des espaces se traduit par une perte des richesses (les terres), ainsi que par la disparition des identités et des cultures, tant du côté des habitants que du côté des visiteurs . En s’éloignant de leur système de valeurs et de références, les Polynésiens perdent leurs liens avec leurs ancêtres et leur relation traditionnelle avec le cosmos, vivent mal le présent et hypothèquent l’avenir de leurs enfants, tant sur le plan spirituel que matériel.


 Conclusions

    « On a coutume de dire que la façon dont on traite les humains est une sorte d’indicateur du regard qu’on porte sur la nature, que nos institutions reflètent l’image qu’on se fait d’elle. Je pense que ce qu’on fait de la nature est aussi un bon indicateur de notre façon de traiter les humains et qu’une utilisation déprédatrice des ressources naturelles a comme corollaire une utilisation inhumaine des hommes », dit l’anthropologue Philippe Descola , reprenant à sa façon les réflexions de Lévi Strauss.
    Ce propos résume et complète le thème que nous avons développé au début de ce texte, le rapport espace-société, l’importance du paysage dans la vie de l’individu comme dans la vie d’une société ; nous avons mis en évidence la diversité des processus de transformations et de dégradations qui sont à la fois à l’origine et la conséquence des évolutions de la société, en particulier de celle de Moorea ;  enfin nous avons analysé l’impact des espaces dégradés sur les individus et les groupes et comment cet impact pouvait hypothéquer l’avenir de l’île.
    En conclusion nous pouvons rappeler que les processus de dégradations des paysages et de l’environnement ne sont pas inéluctables, qu’il n’existe pas de « fatalisme » de la modernité et de l’urbanisation ; chaque société peut choisir et organiser le type de développement matériel, économique et social qu’elle souhaite : Moorea peut encore choisir le cadre de son avenir et ne pas le subir.
     Ce choix de développement suppose une connaissance des réalités et des pratiques individuelles et collectives ; il s’appuie sur une connaissance approfondie des enjeux et des processus mis en œuvre ; il suppose enfin une réelle concertation avec la population, afin de bien prendre en compte les intérêts individuels mais aussi les intérêts de groupes (propriétaires fonciers, catégories socio-professionnelles, secteurs d’activité, catégories d’âge, etc….).
    Nous parlons finalement de « développement durable » ; ce concept est souvent utilisé sous forme de slogan, de manière incantatoire, comme un élément magique  de transformation dans un avenir incertain ; mais c’est en fait un concept mal connu, mal appréhendé : certes il définit la durabilité d’un processus mis en place et sa faisabilité. Ce que nous voulons mettre en évidence ici c’est que le développement durable suppose, de manière structurelle, la participation de tous les acteurs ; en effet celle-ci est essentielle pour susciter une conscience collective, la   conscience du bien commun, surtout lorsque les notions de droit individuel et de  propriété privée sont très présentes, comme c’est le cas à Moorea, où la compétition pour l’espace est très forte.
    Comment associer individuel et collectif, partage et propriété privée, distance et proximité entre les personnes ? La concertation ne peut pas se limiter à de la confrontation entre des personnes ayant des intérêts différents, voir opposés, ce qui est souvent le cas dans le domaine de l’aménagement de l’espace ; cela se traduit en général par le terme de négociation . De plus en plus la notion de « transaction sociale » est mise œuvre dans ces domaines ; elle suppose la compréhension et la prise en compte des  enjeux et des intérêts des uns et des autres .
    Le développement durable suppose la concertation et laisse aussi place à la créativité, c’est-à-dire la capacité pour les habitants de proposer des solutions favorisant le développement économique et les prises de décision. Nous pouvons citer deux exemples de la capacité des responsables et des habitants de Moorea à contribuer à l’orientation de son développement ; c’est d’abord, comme nous l’avons déjà mentionné, le refus des responsables de voir les paysages de l’île défigurés par des installations électriques aériennes visibles : ils ont obtenu gain de cause.
    L’autre exemple de créativité nous le voyons dans les processus d’élaboration du PGEM, Plan de gestion des espaces maritimes ; cette préparation a duré plusieurs années au moyen de pédagogies innovantes et audacieuses ; elle a suscité de nombreux débats et abouti à la décision de mise en place de ce premier plan en Polynésie, en octobre 2004.
    Nous pouvons signaler aussi le rôle des associations de défense et de protection de l’environnement de Moorea ; elles ont réussi à sensibiliser la population au début de la décennie 2000 et à faire échouer des opérations d’envergure, dégradantes et polluantes (la multiplication des bungalows sur pilotis, le golf et les bâtiments dans le site d’Opunauhu) ; il semble qu’elles aient moins d’influence ces dernières années, mais continuent à rappeler que la protection et le développement sont compatibles.
    Ces contributions nous amènent à penser que la population de Moorea pourrait prendre d’avantage conscience des enjeux de l’évolution actuelle de son  territoire et des obstacles que constituent les dégradations progressives de son environnement, telles que nous les avons démontrées et analysées. Alors que bien des gens affirment avec dépit assister au dépérissement progressif de leur île, malgré des signes apparents de « croissance », les habitants de Moorea ne manquent pas d’idées ; ils ont la capacité de se réapproprier leur île et de participer, par des moyens à réinventer, au « ré-enchantement » de leur île et à l’orientation harmonieuse de son développement.
    Toute cette construction du processus de « développement durable » suppose un élément essentiel, l’existence d’un Pouvoir fort ; un pouvoir vigilant quant aux « facilités » du laisser aller et qui invente (en même temps que l’école et les médias) des pédagogies de sensibilisation à l’environnement ; un pouvoir qui a la capacité d’écouter les besoins de la population, de la faire participer aux processus de choix et de décision, dans le respect de la préservation des paysages et de la qualité de l’environnement ; mais également un pouvoir qui a la force de faire appliquer les lois et règlements, de faire face au différents formes de pression et de faire primer l’intérêt collectif dans le respect de l’égalité et de la justice.

Jean Pavageau
 jeanmoorea@gmail.com
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lien vers sociologie de la consommation: http://www.argonautes.fr/sections.php?op=viewarticle&artid=701
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