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Projet de société



Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Les élections territoriales, pardon, "de Pays" approchent. Il paraît que nos politiciens ayant compris le mot "territoire" comme relevant de l’animalité, ils exigèrent de se voir attribuer le vocable "Pays". Piètre exigence qui leur fut accordée illico et sans doute avec quelque perplexité amusée.
Voici donc venu le temps des choix et j’avoue que ma préférence portera sur qui, lassé, des vieilles lunes et leurs ritournelles, proposera un projet de société qui assume notre passé et est décidé à organiser notre présent pour préparer un avenir de responsabilité individuelle et collective.
Lors des cyclones de 1982-1983, je travaillais avec des pêcheurs lagonaires des Tuamotu de l’Ouest dans trois îles en particulier. Ils avaient tout perdu sauf la vie. En contact radio Mahina (BLU) régulier avec eux, ils me dirent entre autres ceci : "Nous avons un besoin immédiat d’eau et de savon. Pour le reste, nous vous demandons du matériel pour nos parcs à poissons et avec le produit de nos ventes, nous reconstruirons nos villages." Dans l’adversité, ils étaient décidés, solidaires et déterminés. Nul ne disait du mal de son voisin que chacun se réjouissait de voir toujours vivant au milieu des cocoteraies qui, du haut des airs, ressemblaient à un parterre sur lequel avaient été renversées des boîtes d’allumettes géantes.
Débarqua papa Noël et son discours : "Ti’aturi mai, comptez sur moi, ne vous fatiguez pas, faites la liste de vos moindres besoins et je vous donnerai tout." Lors de la distribution, chacun regarda ce que l’autre avait reçu de plus que lui. Avec la jalousie, revinrent la frustration, l’envie et les tensions de voisinage. À l’assistanat promu au rang de modèle social, de culture suprême, nombreux se laissèrent engluer. Quant aux lots de grillages fournis pour redémarrer l’activité, les uns rouillèrent dans les hangars d’une mairie mais ailleurs, ils furent bien utilisés.
Le poison de l’assistanat et de la déresponsabilisation s’insinua insidieusement sapant l’élan vital ancestral et la solidarité pluriséculaire. Au fil du temps, le bon sens commun perdit de sa valeur et les décisions les plus saugrenues furent prises dans un atoll jusque-là célèbre pour la vaillance de ses pêcheurs et la saveur de leurs captures. Le lagon fut saccagé pour accéder plus facilement aux zones de pêche… transformées en aires ciguatoxiques. Même la consommation personnelle puise désormais dans les conserves importées !
De ce papa Noël, beaucoup continuent à penser qu’il fut le bienfaiteur de la Polynésie française. J’aurais tant aimé partager ce point de vue plutôt que de souligner à quel point il fut néfaste. Car tout comme il est plus aisé de détruire un verre de cristal que de le fabriquer, réinjecter le goût de l’effort personnel pour assurer son propre bien-être afin de s’insérer dans une société solidaire, est presque aussi difficile à réussir que de récupérer une voiture balancée du haut de la falaise de Arahoho pour la remettre en marche.
Mais c’est possible et c’est l’immense défi qui nous est lancé aujourd’hui.
Pour tourner la page du nucléaire qui fut pour les Polynésiens un sordide marché de dupes, les nouveaux arrivants aux commandes de l’État ont le devoir républicain de faire toute la lumière sur le sujet. Un état des lieux honnête et lucide est nécessaire pour archiver le dossier, renouer un pacte de confiance et relever ensemble, les défis du millénaire.
Les incantations vengeresses, les imprécations de colère et les gémissements n’ont jamais nourri personne. Le disque est rayé et nous sommes passés à d’autres supports de mémoire. Soyons précis dans nos exigences. Certains des responsables actuels n’étaient pas nés quand les décisions cruciales furent prises. Informons-les sereinement pour qu’ils fassent de leur côté le chemin vers la connaissance. Ce chemin sera un lien solide où de part et d’autre, nous puiserons une commune fierté, un même optimisme.

Transmettons aussi à nos enfants des clefs du mieux vivre. Humanisons-les. Aux garçons, apprenons-leur à se respecter eux-mêmes et à respecter les filles qui n’ont pas à se soumettre à la violence de quiconque. Disons-leur qu’un mariage n’est pas une fin en soi ni une prison et que même béni par l’Église il est possible et parfois vital de le rompre. Car il arrive que ce qui s’annonçait une belle histoire se révèle une diabolique mécanique de destruction mutuelle où l’un se transforme en sauvage meurtrier et l’autre en victime pitoyable. Des alliances sont si toxiques qu’il est fondamental de les casser pour que chacun retrouve son humanité. Même si ça ne plaît pas à l’entourage animé par d’autres intentions, faiblesses et démissions au point de se rendre complice de l’irrémédiable sur lequel ils chanteront en chorales éplorées. Nos enfants ont moins besoin d’une revendication générale de ma’ohitude outragée que d’exemples d’humanité quotidienne aussi humbles soient ces exemples.
Le respect mutuel passe par des petites choses dont celui de prendre soin de soi et nettoyer derrière soi. Peu à peu le périmètre de respect peut alors s’étendre et engendrer la joie de plus en plus loin. Apprendre à gérer la goujaterie et la muflerie sous toutes leurs formes, sans se laisser atteindre ni ébranler est essentiel. Les immondices appartiennent à ceux qui les déversent, pas à celles et ceux sur qui ils sont déversés. Apprenons à les renvoyer aux expéditeurs et expéditrices pour qu’ils et elles les transforment en quelque chose de moins stupide. Cela relève d’une bonne hygiène psychique aussi nécessaire que la lutte contre l’obésité ou les maladies transmissibles sexuelles et autres.
Il est venu le temps de la parole vraie, car les prétendues vérités nous ont conduits dans l’impasse où à force de lever les yeux au ciel, nous avons laissé s’accumuler à nos pieds, des déchets de tous ordres d’où malheureusement surgissent certains de nos enfants prétendument aimés… comme les rues de Papeete en témoignent. Hélas !

Vendredi 9 Mars 2018 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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"Toute la vérité, rien que la vérité"

Ce début de mois de juin a été marqué par la vive polémique qui a grandi autour de l'émission télévisée réalisée par Enquête exclusive et consacrée au fenua. L'équipe de M6 avait déjà opéré des focus peu flatteurs sur nos îles avec les documentaires Tahiti, l'envers du décor en 2009, puis Tahiti, la face cachée du paradis en 2017 ; cette fois, le sujet au titre racoleur, intitulé "Polynésie française : le territoire de tous les extrêmes", a fait sortir de ses gongs le Landerneau polynésien, avant même la diffusion du reportage. En cause, un synopsis mercantile et nauséabond qui cherchait à faire le buzz à tout prix :
"(…) Sur l'île de Tahiti, deux mondes à part se côtoient sans jamais se mélanger : d'un côté les Blancs, surnommés les « Popa'a », qui tiennent l'économie, de l'autre les Polynésiens, qui vivent dans les bidonvilles. La plupart de ces habitants, originaires d'archipels éloignés, ont renoncé à un mode de vie traditionnel dans l'espoir de trouver un travail en ville. Chômage, pauvreté et violence animent aussi ce paradis. (…)"
Si 55 % de la population vit en effet sous le seuil de pauvreté français établi à 115 000 Fcfp, contre 16 % en Métropole (enquête ISPF sur les dépenses des ménages en 2015 dans les Îles du Vent), le magazine d'investigation stigmatise les rapports humains entre les ethnies composant la société polynésienne pourtant ultra cosmopolite. Quelle ironie au pays de la fraternité où quasiment tout le monde se salue, se tutoie et vit ensemble, sans aucun préjugé quant à la couleur de peau de l'autre ou le choix de sa confession religieuse ! De quoi plomber le tourisme, notre première manne économique, ou casser le rêve d'exil des habitants de l'Hexagone… Cela dit, gardons la tête froide, il n'y a pas eu de quoi fouetter un chat, car il s'avère que, malgré de nombreuses confusions, les différentes enquêtes des journalistes métropolitains sont plutôt bien menées et reflètent même une âpre réalité que nous aimerions voir disparaître à jamais. En fin de compte, Enquête exclusive a surfé sur le cas unique de Maiao, "l'île interdite" (où les étrangers ne sont pas forcément les bienvenus après que ses résidents furent les victimes, au début du siècle dernier, d'un Britannique à l'appétit commercial insatiable), et en a fait une généralité.
Un amalgame de très mauvais goût qui permet de rappeler s'il le fallait que nous sommes entrés dans l'ère des fake news, vous savez ces informations fausses ou truquées relayées sur les réseaux sociaux et par certains médias. "Le problème majeur de nos sociétés ne tient pas tant dans les fausses nouvelles, mais dans le fait que nombre de citoyens aient fini par choisir de les croire", écrivait récemment Le Monde à propos des deux propositions de loi contre la manipulation de l’information que doit examiner l’Assemblée nationale en juillet prochain. C'est pourquoi la presse doit s'évertuer, toujours et encore plus, à donner "toute la vérité, rien que la vérité". Une expression qui trouverait son origine dans l'Antiquité et qui est devenue le credo, au XIXe siècle, des écrivains réalistes à l'instar de Maupassant et Zola, lorsqu'ils firent le serment de ne pas enjoliver le réel dans leurs romans, mais de le retranscrire de façon brute.
Et puisque l'on parle de vérité, gageons que toute la lumière soit faite enfin sur l'affaire Pouvana'a a Oopa. C'est à cette fin que le procès du Metua va être révisé le 5 juillet prochain pour aboutir, peut-être, à la décision de la Cour de cassation de "décharger la mémoire du mort".

Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Dominique Schmitt