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Quand de savoir… entraîne des réactions en chaîne hors de tout contrôle

Si de savoir comment nommer les êtres, les phénomènes et les choses est aussi rassurant que d’éclairer la nuit noire que notre imagination peuple souvent de monstres terrifiants, notre époque nous offre le spectacle inquiétant de conséquences dévastatrices du dévoilement de tout et n’importe quoi n’importe comment.



Crédit photo : Olivier Ortelpa - Wikipedia
Crédit photo : Olivier Ortelpa - Wikipedia
Depuis ma plus petite enfance, j’ai questionné et questionne, jamais rassasiée de connaître et comprendre le monde où je suis née, où j’ai grandi et où je vieillis. À 14 ans, les autorités des Établissements français de l’Océanie (EFO) m’ont donné les moyens matériels d’un mois de voyage initiatique par cargo mixte, pour explorer au-delà de l’horizon sans cesse repoussé jusqu’à Marseille. À ma mère, je voue une reconnaissance infinie de m’avoir autorisée à me rendre vers l’inconnu des connaissances. Cette autorisation d’une valeur incommensurable était accompagnée du cadeau de la confiance en la vie, en soi et en les autres. Ceci, sans se leurrer sur la réalité des trahisons possibles. Trahisons après lesquelles il n’est d’autre choix que de se relever pour défier à nouveau le sort, goûter à la vie et la savourer.
Sans doute est-ce la raison pour laquelle j’éprouve une affection particulière pour Māui, fameux héros mythologique océanien, dont le nom peut se traduire par "Questions" ou "Questionneur". Il sillonna l’Océan immense, te Moana nui, pour connaître, repousser les limites de l’inconnu d’au-delà du récif de corail.
Dans toutes les sociétés dites traditionnelles, le chemin vers la connaissance est indissociable d’une préparation physique et psychique. Comme si recevoir la connaissance sans y être préparé pouvait être dangereux. D’ailleurs, le mythe d’Adam et Ève raconte un truc de ce genre-là.
Telle est en substance l’analyse d’une dame d’un grand âge que j’ai la chance d’avoir pour amie avec qui réfléchir sur ce qui secoue notre société planétaire. Car, tenter de comprendre notre microsociété sans la placer dans son contexte actuel où l’information circule instantanément tout autour du globe, relève de l’impossible. Il lui semble, à mon amie, que de tout savoir sur le quotidien, et en particulier sur les revenus des puissants et autres nantis quand on vit dans la précarité voire même dans la satisfaction minimale de ses besoins élémentaires, peut être vécu comme une violente agression, l’expression d’un insupportable mépris. Les Gilets jaunes l’ont dit à leur manière en brandissant le "Pouvoir d’achat" en bannière et idéal.
Cette réflexion m’incite à revisiter les clichés qu’inévitablement je fabrique, volontairement ou pas, en grille de lecture pour décoder ce que je perçois.
Longtemps, ici à Tahiti, l’absence ou le niveau de son compte en banque ne se percevait pas forcément de manière agressive. Certes, la possession de maison dite coloniale habitée ou affichée en signe extérieur de richesse et d’appartenance à la société dominante alors que, juste à l’arrière, on vivait dans un fare ni’au (case en palmes de cocotiers), pouvait faire naître un sentiment de frustration blessant pour qui n’avait pas la même chose. Mais le quotidien et les circonstances de la vie d’alors ramenaient les fiers possédants à leur dimension commune de simples humains, rassurant les va-nu-pieds sur la vanité de qui se prévalait du seul verbe avoir, en oubliant les verbes être et faire.
Il y a quelques années, avec le monde entier, nous avons assisté en direct à la chute retentissante du tout-puissant directeur du Fonds monétaire international (FMI), pressenti futur président de la République française. Dépouillé de ses atours, il fut ravalé au rang de délinquant sexuel au même titre que les habituels clients du tribunal de Papeete, dont les origines insulaires sont parfois appelées à la rescousse pour habiller leurs actes déplorables. J’ai l’impression que dorénavant, ces méfaits ne servent plus à qualifier l’identité polynésienne comme certaines et certains se sont complu à le faire durant trop longtemps. Des personnages appartenant à la nouvelle "high" classe locale fortunée – y compris les jusqu’alors intouchables de la gentry importée – se retrouvent à rendre compte de la libération inconsidérée de leurs pulsions. Et si certaines de mes amies aujourd’hui défuntes ne purent jamais obtenir justice des agissements pervers et autres abus de notables d’hier, il est rassurant de constater la disparition de ce type de discrimination.

Aujourd’hui encore, nous assistons ci et là à des manifestations de colères groupales présentées comme justes, alors qu’habituellement la colère est définie "courte folie". Car en principe, la folie fait partie de ces expressions que toute famille, toute société cherche à contenir, canaliser, jusqu’à condamner et punir celles et ceux qui se laissent submerger par elle, libérant une fureur destructrice. Or, force est de constater que, dans le même temps où l’on applaudit la violence des uns, l’on dénonce avec indignation celle de ceux qui sont mandatés par la société pour limiter les dégâts. Comme s’il s’agissait de supermen dotés de super pouvoirs les faisant ignorer la peur viscérale réflexe que peuvent engendrer les cris de haine appelant à leur mise à mort ou, encore plus pervers, les incitant à se suicider ! De nombreux commentateurs, y compris d’indignes élus de la République, attisent à qui mieux mieux les brandons de folie meurtrière des uns et des autres. Pour avoir sans doute la possibilité de les déplorer par la suite en se rengorgeant d’une feinte sainte indignation, alors que leurs yeux et leurs grimaces trahissent une vicieuse jouissance.
Quant aux hyperfortunés de la planète, ils doivent prendre conscience de la nécessité de se défaire d’une partie de leur superflu pour alimenter le nécessaire de beaucoup. Il n’y a qu’une planète pour nous tous.
Telle est une partie des savoirs immédiats qui nous sont déversés chaque jour, sans préparation à les recevoir et encore moins à les accueillir avec le recul nécessaire.

Plus que jamais, il me semble indispensable de soutenir les personnes qui – malgré l’inconsciente et la surprenante incompréhension des autorités – œuvrent pour transmettre ce que la culture ancestrale insulaire leur a permis de développer pour rester un(e) humain(e) digne et fier(e) ou se relever après une chute et des errements coupables. Il serait temps d’accueillir dans la vie de tous les jours la danse tahitienne sans la dissocier de la langue et des chants, avec le même respect que les sports les plus divers. En disciplinant l’esprit et le corps et en leur restituant des mots qui ont permis à nos devanciers de s’épanouir, nous participerons à leur salutaire initiation à une réalité changeante.

Vendredi 24 Janvier 2020 - écrit par Simone Grand


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Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !

Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !
La tournure qu’a prise “l’affaire Radio Tefana” impliquant Oscar Temaru a indigné un grand nombre d’entre nous. Après le grand recul de l’État français sur les indemnisations des victimes des essais nucléaires en Polynésie, dont le mépris détonant a explosé à la figure du Pays, la volonté de “dépayser” (à Nouméa finalement) le procès opposant le procureur de la République, Hervé Leroy, au leader indépendantiste interroge… Si la présidente du tribunal considère qu’il n’est pas envisageable de juger le responsable du parquet de sa propre juridiction, l’avocat de M. Temaru estime, lui, qu’il s’agit d’un “déni de démocratie”. Pour rappel, alors que le conseil municipal de Faa’a a accordé la protection fonctionnelle à son édile pour payer ses frais de justice liés à l’affaire Radio Tefana, M. Leroy a exigé une saisie pénale de 11,55 millions de Fcfp sur le compte personnel de M. Temaru. Pour protester contre cette opération “injustifiée” et un “acharnement judiciaire de l’État français à son encontre”, ce dernier a ainsi entrepris une grève de la faim le 8 juin. Ne parvenant pas à obtenir une audience avec M. Leroy, malgré le soutien d’une centaine de sympathisants réunis devant le palais de justice, M. Temaru l’a finalement assigné en référé pour “atteinte à la présomption d’innocence”.

La polémique gronde et défraye la chronique, ici et ailleurs, la presse nationale se demandant même “à quoi joue l’État ?”. Ce qui est indéniable, c’est que M. Temaru, souvent cantonné au rôle de martyr, a cette fois bénéficié d’une mobilisation importante et su fédérer les cœurs, bien au-delà d’un parti politique. En obtenant le soutien de nombreuses personnalités de tous horizons, ainsi que d’une vingtaine d’associations, de confessions religieuses, de syndicats ou de partis politiques rassemblés au sein du collectif Nuna’a a ti’a ("Peuple lève-toi, avance pour la paix") – à l’origine de la marche du 20 juin –, il s’est imposé en Metua (“père spirituel”). Par sa détermination et son pacifisme, on ne peut s’empêcher de penser à Pouvana’a a Oopa, condamné et exilé en 1959 pour un crime qu’il n’avait pas commis, bien que “le manque de recul” ne permette pas la comparaison, selon le spécialiste du sujet Jean-Marc Regnault, l’une des grandes plumes de Tahiti Pacifique et chroniqueur des “Pages d’Histoire”. D’ailleurs, l’historien publie simultanément deux ouvrages aux éditions ’Api Tahiti, qui lancent la série “Rivalités et moins si affinités” : Gaston Flosse, un Chirac des tropiques ? et Oscar Temaru, l’Océanie au cœur (lire page 12). Et l’auteur de mettre en perspective les deux hommes politiques, éternels “meilleurs ennemis” : “En 2020, ils entretiennent l’ambiguïté. Vont-ils s’entendre contre l’État pour en finir avec le statut d’autonomie dont ni l’un, ni l’autre ne veulent plus ? Vont-ils s’entendre pour tenter de chasser un gouvernement autonomiste qui ne gouverne pas vraiment différemment (…) ? Rivalités, donc, mais desquelles peuvent naître des affinités… électives ou autres.” L’avenir nous le dira, mais on sent bien que ce gouvernement – qui préfère poser du gazon synthétique sur le front de mer plutôt que miser sur la permaculture et les jardins partagés pour pallier la crise socio-économique inéluctable – ne parvient pas à satisfaire la majorité de la population. Aussi, le divorce est consommé au sommet du gouvernement, et il se murmure déjà qu’un remaniement ministériel est imminent…

C’est donc une rentrée mouvementée qui s’annonce ! En attendant, je profite de l’occasion pour vous informer que la rédaction de Tahiti Pacifique fera une trêve durant le mois de juillet, et ce chaque année, afin de permettre à tous les journalistes, chroniqueurs et autres contributeurs qui le souhaitent de prendre des congés annuels mérités et se ressourcer. L’objectif est aussi de mieux vous retrouver, avec toujours plus de dossiers de fond et encore d’autres nouveautés ! Les parutions de votre magazine préféré reprendront à compter du vendredi 7 août, toujours au rythme bimensuel. Merci pour votre confiance et à très bientôt.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT