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Que signifie faire la cour aujourd'hui ?



Crédit photo : Dominique Schmitt
Crédit photo : Dominique Schmitt
Un matin, dans une salle d'attente de l'hôpital du Taaone, en digne patiente, je patientais. Une dame d'au moins 15 ans plus jeune, emmitouflée dans une couverture patientait elle aussi. J'ai fini par rompre le silence pour lui dire ma joie de vivre aujourd'hui à Tahiti. Car des praticiens de qualité, entourés de personnels compétents et bienveillants, œuvrent dans des locaux d'une grande propreté, disposent de matériels performants, nous soignent, retardant l'inéluctable dégradation physique liée à l'âge. Elle en convint et se réjouissait elle aussi de pouvoir être bien soignée et d'être momentanément logée à l'Hospitel. Et comment ne pas se réjouir de l'existence de la CPS et des mutuelles qui allègent personnellement le poids du coût de ces actes ? Il y a quelques années, certains soins n'existaient pas. La science et la médecine ont fait des progrès fantastiques. Ailleurs, ils sont inaccessibles à la majorité de la population. J'ai l'impression parfois que nous ne mesurons pas notre chance.
Cette dame me dit venir de Rangiroa, cette île où pendant quelques années, j'ai recensé les pêcheurs et suivi l'évolution de la pêche lagonaire. C'était il y a bientôt 40 ans. Je n'ai pu m'empêcher d'évoquer ces pêcheurs à forte personnalité, au verbe truculent, aux idées fantasques tout en étant bien ancrés dans le réel. Ils ne sont plus. Je lui racontais entre autre comment l'un d'eux débarqua un jour dans mon bureau à Papeete. Chaussé de mocassins, vêtu avec élégance d'un pantalon blanc et d'une chemise tout aussi blanche à manches longues, il me demanda en mariage. Contrôlant mon fou-rire, je lui avais répondu : "Mais tu es déjà marié !" – "Oui, mais ce n'est pas grave, je te construirai une belle maison où tu auras tout ce dont tu peux rêver. Ma femme est gentille, elle acceptera." C'est ainsi que des hommes Pa'umotu d'alors 50 ans faisaient la cour, draguaient, jouant aux grands seigneurs. Dotés d'un humour singulier et nullement susceptibles, ils devinrent des amis espiègles et facétieux.
Au lieu de rire de mes anecdotes, cette dame belle et encore jeune en fut toute attristée : "Cela ne se passe plus ainsi, ils regardent leur smartphone et ne nous voient pas. Nous n'existons plus pour eux. Ils ne nous draguent pas. Tu as de la chance d'avoir connu cela."
Ainsi donc, les instruments de la modernité censés faciliter la communication auraient un effet inverse ? Et, contrairement à la Métropole, certaines femmes aimeraient bien être draguées.
Il y a bien longtemps, aux Tuamotu de l'est, peu visitées et non encore pourvues de radio BLU et encore moins de piste d'aviation, la frégate, kōtaha, y jouait le rôle du pigeon voyageur. Ces insulaires avaient coutume d'apprivoiser et dresser cet oiseau. Ils en emportaient un avec eux quand ils quittaient l'île à bord de leurs pirogues cousues et à voile. Dans ces atolls austères, les arbres n'avaient pas la taille suffisante pour être creusés, évidés. Les gens y taillaient des planches dont ils foraient les bords pour y passer des cordes de nape, (bourre de noix de coco tressée) et les assembler solidement. Arrivés à destination, ils attachaient aux pattes de l'oiseau un message selon leurs codes et le relâchaient pour qu'il rentre informer ceux de l'île d'origine. De nombreux récits font aussi état de communications télépathiques intenses.
Plus tard, il y eut sur les ondes de Radio Tahiti, un créneau Allô les îles, où des messages de toutes sortes étaient diffusés en début de soirée. Dits par un journaliste, ils annonçaient l'arrivée d'un bateau, d'une personne et/ou un colis, l'endroit secret où l'on cachait l'argent, une naissance ou un décès… Puis vint Radio Mahina, où des techniciens mettaient en contact des personnes disposant de postes BLU à des heures convenues. Chaque commune en était pourvue. La population s'y rassemblait à l'heure annoncée et profitait de tous les messages échangés et des conversations, parsemées de "À toi" à son interlocuteur qui savait ainsi que c'était son tour de parler. Certains oubliaient parfois que des centaines d'oreilles étaient à l'affut. Cela pouvait être plus captivant que les feuilletons radiodiffusés. C'était l'attraction villageoise. Vint le temps des téléphones fixes à domicile et des cabines publiques. Les conversations à distance se firent intimes. Maintenant, les smartphones permettent de communiquer dans l'instant et de visu avec quelqu'un aux antipodes. Mais cela semble se faire au détriment de ceux qui sont géographiquement plus proches : parent, enfant, conjoint, voisin ou voisine. Quant aux relations télépathiques se manifestant par des rêves au petit matin ou des flashes n'importe quand, plus personne n'en parle.
Aujourd'hui, en Métropole, des femmes poursuivent en justice des hommes qui sifflent dans la rue sur leur passage. Étrange. Au temps où l'on se déplaçait essentiellement à vélo, ici à Tahiti, garçons et filles s'épiaient sur le chemin de l'école. Aux filles de faire semblant de se raidir en pédalant devant un groupe de garçons abrités à l'ombre d'un arbre. Elles se cambraient davantage, faisant les fières en levant le menton tout en affinant leur taille et bombant leur poitrine naissante. Les garçons travaillaient leurs sifflements pour les rendre harmonieux, malicieux et tendres. Chaque groupe peaufinait ses notes, sa petite musique au point qu'il était possible de distinguer celle de chacun des groupes modulant une petite mélodie à l'intention de l'une ou l'autre des demoiselles passantes qui finissait par reconnaître celle qui lui était adressée.
S'enhardissant, les garçons cherchaient à se faire amis avec un frère ou un cousin de la jeune fille et un jour, on le voyait arriver chez l'élue de son cœur avec un ou trois copains et du matériel pour "faire la cour". Ils ont appris à l'école que pour plaire à une fille il fallait lui faire la cour. Or, ici cela signifie : "nettoyer le jardin". Aussi, quand une maisonnée voit arriver des jeunes gens venus nettoyer le jardin, chacun comprend le message : l'un d'eux est amoureux d'une des filles et il vient "faire sa cour".
J'ignore, s'il en sera toujours ainsi pour la génération de mes petites-filles. Mais cette main-d'œuvre bénévole et blagueuse généralement sympathique et efficace fut souvent bien amusante. Surtout si la maman de l'un des garçons arrivait par hasard et surprenait son fils en plein effort. Elle pouvait parfois s'écrier : "Mais comment faites-vous pour que mon fils travaille ainsi ? À la maison, il ne fait strictement rien !"

Jeudi 27 Juin 2019 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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Bienvenue en Macronésie !

Bienvenue en Macronésie !
Après une pause politique d’une année, 2020 ne manquera pas de piquant, avec les élections municipales en mars et, sur un autre plan, la venue du président de la République Emmanuel Macron, en avril.
La bataille des tāvana est engagée, elle s’annonce âpre, tant le gain des communes est un marchepied incontournable pour atteindre la Présidence. Ces élections se résumeront, comme toutes les précédentes, à une confrontation bipolaire. Certains partis et candidats ont déjà tenté l’aventure en proposant une troisième voie, mais elle n’a jamais trouvé ses électeurs. Gaston Flosse et ses Orange l’ont bien compris et savent qu’en face du Tapura et du Tavini, les chances de prendre et même de conserver les mairies sont vouées à l’échec. Le Vieux Lion a dû se résoudre à proposer une alliance au Tavini, qui ne l’accepte qu’au cas par cas, malgré les annonces d’un Gaston Flosse transformé, ces dernières semaines, en VRP. Voilà qui ressemble fortement à un dernier baroud d’honneur.
Fort de sa croissance économique et politique – les deux allant souvent de pair – le Tapura d’Édouard Fritch paraît inébranlable et peut se concentrer sur la venue présidentielle. Cette dernière, dans le contexte de crise actuelle, ne devrait pas ressembler à celle de François Mitterrand (en 1990), qu’a récemment décriée René Dosière, président de l’Observatoire de l’éthique publique : "Il avait fait un voyage en Polynésie avec 420 personnes,
deux Concorde et un autre avion... On avait refait la piste de Tahiti pour que le Concorde puisse atterrir."
"Bienvenue en Macronésie" pourrait être le message d'accueil adressé au président de la République, tant le gouvernement Fritch lui fait allégeance, au détriment de ses propres parlementaires.
À chaque visite présidentielle, son lot d’annonces et de demandes plus ou moins convenues. Le président Macron devrait revenir sur ses propos d’octobre dernier, tenus à la Réunion : "Les territoires d’Outre-mer français peuvent devenir de véritables hubs numériques. Hub numérique, c’est le souhait de la Polynésie française, que nous soutenons et encourageons." Il sera question de développement économique, de soutien de l’État, du "Centre de mémoire" sur le nucléaire et peut-être même d’une proposition d’inscription à l’ONU pour le ’ori tahiti… La nomination à confirmer du site de Teahupoo pour les compétitions de surf de Paris 2024 ne manquera pas d’être évoquée, alors même qu’elle a été accueillie avec une tiède acrimonie par des internautes métropolitains.
Le président Macron aime répéter à l’envi son "J’entends", les Polynésiens espèrent être entendus et, surtout, compris. Quand certains attendent des excuses pour les expérimentations nucléaires, de meilleures indemnisations, d’autres souhaitent des réponses à des questions tout aussi sensibles, dont nous dressons une liste non exhaustive, soufflées par l’historien Jean-Marc Regnault :
- Diriez-vous, M. le Président, que la France a une part d’Océanie en elle, comme vous aviez dit que la France a une part d’Afrique en elle ? (À cause du mythe des îles heureuses, à cause des guerres mondiales, à cause des essais qui ont permis à la France de devenir une puissance mondiale...)
- Quel est votre degré de reconnaissance du fait nucléaire ? Et, bien sûr, quel devrait être le degré de reconnaissance de la Nation ?
- Vous avez considéré que la colonisation était une faute. Pensez-vous que la France a suffisamment décolonisé la Polynésie ?
- Le président Fritch a dit, récemment, qu’il n’aimerait pas avoir à choisir bientôt entre l’Indo-Pacifique et les Routes de la soie. Ne croyez-vous pas que la géostratégie que vous proposez risque de remettre en cause l’autonomie qui, depuis quelques années, accordait de plus en plus de compétences en matière de relations extérieures ?
- À votre sens, la Polynésie française est-elle suffisamment intégrée dans son environnement océanien ? L’État ne devrait-il pas demander à ses collectivités d’Océanie d’accorder beaucoup plus d’importance à l’enseignement de l’histoire et de la géographie locales et régionales ? Et de récompenser cet enseignement par des diplômes qui intégreraient ces notions ? En la matière, actuellement, l’Inspection générale fait preuve d’un jacobinisme rétrograde...

Selon les réponses à ces questions, la visite permettra – ou pas – de refermer certaines blessures bien vivaces, même après
vingt-quatre ans d’abstinence nucléaire.

Ensemble, faisons bouger les lignes !
Bonne lecture, te aroha ia rahi.
La rédaction

Tahiti Pacifique